COUTEAU EN SILEX ET FILET
exigé une telle somme de travail qu'on est on droit de se demander s'il est sorti de la main d'un Nègre d'x\ustralie.
La même occasion qui m'avait procuré le couteau en silex me
mit en possession d'un petit filet en forme de torpille : sorte de réticule fait de fibres de plantes, et dont on ne se sert que pour conserver les feuilles d'un arbre appelé pituri (Duboisia Hopwoodii). Certaines peuplades de l'intérieur mâchent ces feuilles qui con-
Filet à pituri.
tiennent un stimulant analogue à celui du tabac et de l'opium. Le pituri est un excitant très apprécié des indigènes; ils le colportent dans des sacs-filets et par voie d'échange le font connaître dans le pays environnant. Son habitat est assurément moins circonscrit qn'on ne se l'était figuré. Le sac que je possède a été fait, en quelques
heures avec une grande habileté, par un Noir d'une des peuplades qui habitent à 200 mètres ouest de Diamantina river.
La police n'est pas fort occupée pendant son séjour à la station. Les simples agents passent leur temps à parcourir la forêt, se livrant aux jeux et exercices particuliers à leur pays, et se dépouillent volontiers de leurs vêlements afin d'avoir les mouvements plus libres. Le soir, lorsque l'air est frais, ils s'amusent à lancer le boumerang; je ne me lassais pas d'admirer leur adresse.
Il est vraiment singulier que les Nègres d'Australie, peuple de race très inférieure, aient pu inventer une arme ayant la propriété remarquable de retourner vers celui qui l'a lancée, pourvu que rien ne heurte sa trajectoire. Le boumerang est en bois dur et lourd, cintré, plat et aminci, le plus souvent en myall (Acacia pendula) ou en brigalow (Acacia exce Isa). Le meilleur de ceux que j'ai vus était pourtant d'un bois plus léger. La courbe du boumerang affecte assez souvent la forme d'un angle à peu près droit, produit par quelque jeu de la nature, et non par la main de l'homme.
L'un des côtés est fortement aplati, l'autre légèrement bombé. Les deux bouts sont un peu arrondis. Celte propriété du boumerang de revenir à son point de départ provient de sa forme hélicoïdale qui le fait se retourner et présenter ses plats de différents côtés. Les indigènes, pour obtenir l'effet de torsion, plongent le bois dans l'eau, et, après cette immersion, le mettent chauffer sous la cendre, avant de procéder à la cambrure. Cette opération est répétée de temps en temps, surtout si le bois est léger, parce que la courbe n'est pas persistante. Les plans d'après lesquels on fabrique les boumerangs n'offrent pas entre eux des différences marquées; les boumerangs spires sont plutôt des jouets.
On rencontre au Queensland Occidental, ainsi que dans toute l'Australie, quantité de boumerangs tout à fait droits, qui ne s'emploient qu'à la guerre ou à la chasse et ne reviennent jamais trouver le lanceur. Mais, frappant au milieu d'une bande de canards ou d'un vol de pigeons, ils y exercent de terribles ravages.
Au moment de lancer, le Noir saisit le boumerang de la main droite, par l'un des bouts, rendu raboteux en vue de faciliter l'adhérence à la main, et élève l'arme derrière lui, le côté concave en avant. Lorsqu'il Ta bien en main, il avance de deux ou trois pas
LE BOUMEKANG.
rapides et la jette en ligne droite. Le boumerang prend aussitôt la position horizontale, part avec un bourdonnement de rouet, et, tout en tournoyant, fend Pair en écharpe. Pour revenir, il incline vers la gauche et suit une ligne parabolique, décrivant une sorte d'ellipse; peu à peu sa force de propulsion diminue, et, à la suite d'un ralentissement marqué, la chute s'effectue à quelques pas seulement du point de départ.
Pour bien lancer le boumerang, la souplesse du poignet est plus
Bouincrangs du Quccnslaiul.
utile que la force; avant tout, il faut le serrer d'une main ferme, puis le lâcher subitement. On n'a pas idée de la longue distance qu'il peut parcourir en tournoyant, moins encore de la façon gracieuse dont il se meut dans l'air. Pour moi, je ne me fatiguais jamais de regarder ce jeu favori des Noirs, et je m'y exerçai de mon côté, sans acquérir cependant la dextérité des naturels. Bien lancer le boumerang n'est pas chose facile; il y faut une longue pratique. Peu de Blancs réussissent, et pas tous les Noirs.
Souvent le boumerang frappe la terre à dix ou douze pas de l'endroit d'où l'indigène Ta lancé, et sa vitesse, loin de diminuer, s'accroît sous ce choc. Après le premier ricochet, un autre encore peut se produire, et l'arme rebondira, toujours avec son mouvement de rotation de droite à gauche.
Les boumerangs à effet rétrograde n'atteignent pas infailliblement l'objet visé, mais ceux à surface plane et à marche elliptique frappent souvent le but. Les uns et les autres causent rarement mort d'homme. Quelqu'un de ma connaissance me dit avoir été blessé à la hanche dans une escarmouche : la blessure faite par le boumerang n'avait que deux centimètres de profondeur, la guérison ne se fit pas attendre, et son cheval, atteint en plusieurs endroits, n'en eut pas autrement à souffrir.
D'aucuns prétendent que les Égyptiens et les Assyriens ont connu cette arme, et l'on a voulu en tirer cette conclusion, que les Nègres d'Australie descendent d'une race parvenue h une phase de développement plus avancé que la race actuelle. Mais, d'après M. R. Smith, il est très douteux que le boumerang égyptien soit le même que celui des Australiens : le premier n'aurait pas possédé la propriété de retourner en arrière. Au surplus, on voit en xVustralie des formes intermédiaires qui prouveraient plutôt un progrès dans la fabrication du boumerang qu'une marche en arrière1.
Un fait à noter, c'est que le boumerang serait en usage aux Indes Orientales, au dire de bien des gens ; mais sur ce point les renseignements précis font encore défaut. Cette arme de jet à mouvement rétrograde fait involontairement songer au marteau de Thor, qui, d'après la tradition mythique, revenait de lui-même après avoir fourni sa course.
A quoi faut-il attribuer l'invention du boumerang? Peut-être à une cause purement accidentelle? Un brin ou éclat de bois tombé à terre peut avoir pris, par la pluie et sous l'action de l'humidité, une forme arquée indiquant une disposition à cette marche de retour. Il ne faut pas oublier que le Nègre d'Australie, en forêt, se sert, pour tuer quelque petit animal, du premier objet qui lui tombe sous la main.
Pourtant il semble plus probable que l'idée soit née d'un jeu. Les
1. A Herbert river je n'ai jamais vu de boumerangs ornés d'entailles, comme dans la partie sud et la partie ouest du Queensland.
LE BOUMERANG. 63
Noirs du pays s'amusent de tout ce qu'ils rencontrent sur leur chemin ; j'en ai vu plier en carré une feuille de palmier, tordre en sens contraires les deux coins opposes de la feuille et la jeter en l'air : elle revenait au point de départ. Un Blanc me conta que ces Nègres jouaient souvent, autour de leur feu de campement, avec des feuilles d'acacia brigalow, dont la forme rappelle celle du boumerang. D'une chiquenaude ils leur donnaient la volée, et elles revenaient d'ellesmêmes. Cette hypothèse me semble de toutes la plus admissible.
Une autre indication pourrait avoir été fournie par les mouvements giratoires de la piéride du gommier pendant sa chute sur le sol.