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LES NOIRS DE LA FERME GARD1NER

voir leurs forêts, et de nouveaux visiteurs venaient remplacer les partants, si bien que M. Gardiner était toujours entouré de Noirs.

Petit à petit ces Nègres étaient parvenus à faire des galettes avec leur farine, presque aussi bien que les Blancs. Ils préparaient eux-

Fcrame indigène du (Jueensland.

mêmes leur cuisine en plein camp avec des ustensiles fournis par M. Gardiner, et se faufilaient partout, même dans la cuisine, où ils recherchaient les bonnes grâces de la cuisinière; mais l'accès du salon leur était interdit.

M. Gardiner aimait à se voir entouré de ces sauvages, quoiqu'il fût difficile de les maintenir tranquilles. A le voir avec eux, jamais on ne lui eiït supposé tant de bienveillance, car il parlait d'un ton

dur et grondait d'importance ceux des Noirs qui avaient commis une faute. Lorsque la révolte se glissait dans le camp, il était bien obligé de sortir la nuit et de tirer un coup de carabine pour effrayer les mutins; mais au fond il était la bonté même, et protégeait les femmes contre les entreprises des Blancs de la plantation voisine.

Il se montrait peut-être un peu trop large à l'égard de Noirs qui ne savaient pas apprécier son désintéressement. Audacieux et exigeants, ces hommes volaient leur m aï Ire toutes les fois que cela leur était possible; c'est lui-même qui me l'a raconté. Il fallait donc mettre sous clef jusqu'aux haches, couteaux et autres instruments de travail. Même, un jour, un Noir s'introduisit par effraction chez M. Gardiner; il est vrai que cet homme était un coquin de la pire espèce. On le voit, ces gens-là n'occupent pas un degré très élevé de l'échelle de la civilisation. Onze jours avant mon arrivée, après avoir tué un Nègre d'une tribu qui habite des hauteurs peu éloignées de la ferme, et l'avoir dévoré, ils vinrent s'en vanter d'un air triomphant; mais comme on se moquait d'eux, parce qu'ils avaient mangé un être humain, ils comprirent qu'un acte réprouvé par les Blancs devait être blâmable. À l'état de nature, les Nègres d'Australie ne font pas mystère de leur cannibalisme; c'est le contact des Blancs qui le leur a fait considérer comme quelque chose de « pas comme il faut », et lorsqu'ils se livrent aujourd'hui à leur détestable passion, c'est en secret. Ils y renonceront peut-être quelque joui'.

Je fréquentais assidûment les indigènes, les accompagnant le jour à la chasse, la nuit à l'affût. Franchement je me plaisais beaucoup dans la société de ces enfants de la nature, et les Noirs de Herbert river augmentaient l'intérêt que j'avais déjà conçu pour la race australienne.

Le boumerang est rare dans ces contrées ; il est d'ailleurs sans utilité dans les fourrés et les broussailles. En revanche, j'y ai souvent rencontré le no//a-?io//a, arme de jet en forme de massue, qui ne quitte presque jamais le nègre australien : c'est un bâton d'un bois dur et lourd, dont une des extrémités, la plus grosse, s'amincit graduellement, et dont l'autre, pour être mieux en main au moment du lancer, a été rendue raboteuse. On lance l'arme droit devant soi, le gros bout incliné en arrière.

La fabrication du nolla-nolla exige peu de soin; d'ordinaire sa

NOLLA-NOLLA.

longueur est de 60 centimètres, et h 8 ou 10 mètres l'indigène atteindra son but avec une sûreté relative; cependant il ne s'en sert que lorsqu'il chasse des animaux de petite taille.

Le nolla-nolla a encore une autre utilité : le petit bout sert à piocher, à ameublir la terre, tandis que les mains creusent à la recherche des bandicoutes', des rats ou des racines; on l'emploie également pour déterrer les œufs cachés dans les buttes si curieuses

élevées par le talégalle; enfin ce bâton à tout faire fera sortir certaines larves des troncs d'arbres pourris frappés par l'indigène.

Un jour on m'apporta un œuf de casoar. Le casoar est proche parent de l'autruche et de l'émeu; pourtant il n'habite pas, comme eux, les terrains plats, mais au contraire les fourrés. Celui d'Australie se rencontre dans le Queensland Septentrional , depuis la rivière Herbert jusqu'au nord, dans les halliers qui bordent les

1. Bandicoot (Mu* ban di cota ou giganteiis), gros rat qui se nourrit de grains et de légumes.

fleuves, et sur le sommet des montagnes qui dominent le littoral.

Chaque jour je dirigeais ma promenade vers le rivage pour y attraper de ces brillants orthoptères bleus et verts qui voltigent entre dix et onze heures du matin , au-dessus des arbres et des buissons.

Non loin du domaine de M. Gardiner étaient deux plantations, Tune de café, l'autre de tabac; mais, de l'avis du propriétaire, on n'avait pas encore mis la main sur les espèces convenant au sol. Par ses soins on avait bien établi à proximité une manufacture de tabac; malheureusement les produits en étaient de si pauvre qualité que même les moins difficiles d'entre les Noirs les dédaignaient. Le tabac réussit admirablement dans tout le Nord-Queensland, pourvu qu'on y plante des espèces qui s'accommodent des conditions climatiques du pays; en outre il exige des soins de tous les instants, une visite quotidienne de chaque pied. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il deviendra une des richesses de cette région, ainsi que la quinine (Cinchona), l'arrow-root, le riz et le coton, plantes qui, à la suite de nombreux essais, ont été reconnues cultivables en Queensland.

Quoique mon séjour chez M. Gardiner fût intéressant et fort agréable, il me tardait d'atteindre le but véritable de mon voyage. Je voulais faire la route à pied, n'emmenant que quelques Noirs chargés de mon bagage; mais mon aimable hôte m'offrit, pour porter mon attirail, un vieux cheval, nommé Kamk, au vert depuis dix-huit mois, de l'autre côté du fleuve; il mettait également à ma disposition un cheval de selle : celui-ci, pour un temps déterminé, l'autre pour aussi longtemps que j'en aurais besoin. Très reconnaissant de cette offre libérale, je l'acceptai avec joie, convaincu qu'elle m'épargnerait bien des tracas; et, l'esprit en repos, armé de courage, je montai à cheval par une belle journée de printemps tout ensoleillée, pour remonter vers la source du cours d'eau. Tout était frais et vert autour de moi; des ruisseaux, des rivières me croisaient dans leur course, avant d'aller se jeter dans le fleuve, et les buissons vert sombre qui bordaient les rives du fleuve ajoutaient encore, par leur contraste avec les couleurs plus tendres de la prairie, au caractère du paysage.

Le fond de la vallée est plat et fertile. J'avais tout le temps sous les yeux les rangées de collines boisées au pied desquelles devait se développer la vallée Herbert, but de mon voyage. Et c'était sur ces

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