CHAPITRE VI
Mon quartier général. — Noirs civilisés. — Ménage. — Nelly dans sa cuisine. — Les chats. — Nécessités de la vie. — Cuisine manquée. — Graisse. — Mon menu. — Un jour de boucherie. — Estomacs solides et nourriture malsaine.
Une forme blanche vint au-devant de moi dans la cour : c'était un Canaque en habits de dimanche, qui prit soin de mes chevaux, et courut chercher le surveillant de la station, un Blanc très âgé. Une commode, quelques chaises en bois et un lit de camp composaient tout l'ameublement de ma chambre. Ce lit, où du reste je dormis très bien, était — luxe exagéré — garni de deux draps en grosse toile. De mon côté, j'avais eu la précaution d'emporter une couverture de laine double et fort épaisse. Au déjeuner je priai le vieillard de me faire faire la connaissance de quelques Noirs, car il m'eût été impossible sans aide d'arriver à aucun résultat, et je lui demandai si parmi ces Noirs il s'en trouvait de civilisés; à quoi il répondit que depuis deux ans l'accès de la station ne leur était plus interdit, et que, se prévalant de cette faveur, quelques-uns d'entre eux prétendaient au titre d'hommes civilisés. Savoir qu'on sera tué si l'on a tué un Blanc, se parer avec bonheur de vêtements européens mis au rebut, fumer du tabac, il n'en faut pas davantage, chez les Nègres d'Australie, pour avoir droit au nom de civilisé; mais il en est dont l'éducation gagne un peu plus au contact continuel des Blancs ; ces
derniers Noirs affeclent une sorte de dédain vis-à-vis de leurs frères sauvages, qu'ils désignent par le nom de maïoll l.
Notre déjeuner n'était pas terminé que nous les vîmes passer la tôle au-dessus de la barrière. Il n'y avait là que des hommes armés de lances, se disposant à partir pour une chasse aux wallaby. Us étaient pour la plupart minces et fluets, mais assez bien pris dans leur petite taille. Tous cependant n'étaient pas d'apparence aussi chctive, car l'un d'eux, que le vieillard appelait Tommy, se distinguait par la hauteur de sa taille, qui dépassait 1 m. 70. J'appris plus tard que Tommy possédait cinq femmes. Chez ces Noirs les traits offrent des différences notables; quelques-uns ont le nez plus long que la généralité des Nègres australiens, à ma connaissance, quoique un peu camus; leur nudité est complète. Plusieurs portaient autour du cou un collier de paille jaune, fait avec une graminée creuse, et coupée en menus morceaux enfilés à une iicelle. Ce collier s'enroule plusieurs fois autour du cou.
Le vieux surveillant me mil en rapport avec un Noir, Jacky, qui baragouinait quelques mois d'anglais. C'était un gaillard trapu, solidement charpenté et assez gros, dont les traits présentaient un mélange de finesse et de bonhomie. Gomme il passait pour un des plus civilisés de ces Noirs, je m'efforçai de faire comprendre à ses camarades, par son intermédiaire, qu'en échange de tout animal rampant sur terre ou volant dans les airs, je leur donnerais du tabac. Je désirais aussi qu'un de ces hommes me guidât dans mes promenades à la découverte de tshukki-tshukki, mot qui signifie oiseau dans le langage usité entre Blancs et Noirs civilisés. Jacky consentait à m'accompagner en personne, mais le lendemain seulement, car tout le monde allait partir pour la chasse; à leur retour, dans la soirée, ils me rapporteraient cerlainement quelque chose. Comme je ne pouvais causer qu'avec Jacky, ses compagnons demeuraient bouche close.
Ces Noirs prennent au repos une posture des plus étranges, assez
1. V Acacia pendula, très répandu dans les districts peu civilisés, est appelé maïoll par les Européens (tnyall en anglais). Le nom de cet arbre est appliqué par les Blancs aux Noirs relégués dans les vastes et lointaines forêts de ma'iolL Détail curieux, les Noirs se servent entre eux du même terme, mais avec une intention dénigrante : maïoll, dans leur langue, signifie (; homme sans éducation » .