MON QUARTIER GÉNÉRAL
encore qu'au sud de ce qui n'a aucun caractère d'utilité. Plus on se rapproche de l'ouest et plus on pénètre dans la région nord, plus on se sent en pays barbare, loin de toute civilisation. La soif de l'or absorbe tout, et le temps manque pour se donner le luxe d'un jardin; on rencontre bien quelques carrés de choux, de carottes, des patates, etc., mais on chercherait en vain des plantations d'arbres à fruits ou d'ornement.
Au centre du jardin de la station se dressait un arbre à pain, mal venant, comme aussi quelques cocotiers. En revanche les goyaviers et surtout les manguiers portaient d'excellents fruits. Une grenadille, élégamment enlacée à un vieux figuier, nous donna, vers Noël, des fruits délicieux. Une partie du jardin était disposée en orangerie : les oranges, malheureusement, étaient aigres et peu mangeables, soit que les arbres eussent été mal soignés, soit que la chaleur fût trop forte.
La vallée Herbert est située à plus de 40 milles de l'embouchure de la rivière du même nom, par 18 degrés de latitude sud. Il y tombe en moyenne 2500 millimètres de pluie. Exposition admirable, sur un plateau qui domine la rive orientale, à l'endroit où la rivière décrit une courbe. Le fond de la vallée est plat ; l'herbe et les broussailles y alternent. De tous côtés, et pour ainsi dire à perte de vue, s'allongent des rangées de collines boisées, dont la ligne interrompue par places laisse voir, par échappées, des cascades qui roulent en écumant du haut de la montagne : ce qui donne un air de jeunesse et de fraîcheur aux parties qu'assombrissent les forets. Souvent les ruisseaux qui donnent naissance a ces cascades réunissent leurs eaux et forment comme un nouvel affluent qui arrosera sur tout son parcours, à droite et à gauche, des fourrés et des broussailles avant de se jeter dans Herbert river. Cette rangée de collines est la même qui se prolonge vers le nord, sur plusieurs centaines de milles, jusqu'au cap York. Près de la vallée Herbert elle ne dépasse pas en hauteur 900 mètres, mais elle grandit petit à petit dans sa marche vers le nord jusqu'au pic Bellenden Kerr (1657 mètres au-dessus du niveau de la mer) ; à partir de ce point les collines s'abaissent graduellement pour finir en bas coteaux dans la partie supérieure de la péninsule. Je les avais déjà aperçues en remontant Herbert river.
L'après-midi était déjà très avancé quand les Noirs rentrèrent de
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la chasse. Je fus désagréablement surpris de voir ce qu'ils me rapportaient : un cuissot et une queue de kangourou, deux morceaux de choix à leurs yeux, sinon aux miens. J'avais beaucoup de peine à leur faire comprendre ce que je désirais, et ce ne fut qu'après leur avoir arraché, un à un, les noms des animaux connus d'eux, que les choses prirent un tour plus aisé. Quoiqu'ils sussent par expérience que je payais bien ces apports, il était rare qu'ils découvrissent quelque chose d'intéressant pour moi : leur paresse et l'inertie de leur pensée, qui n'embrasse que la minute présente, y mettaient obstacle. Pour obtenir un résultat, je fus réduit à les suivre soir et matin, toujours approvisionné de tabac, car pour du tabac on leur ferait tout faire. Je réussis à garder un de ces hommes avec moi pendant un certain temps, il m'accompagnait dans toutes mes excursions. Voilà dans quelles conditions, jusqu'à la fin d'octobre, je parcourus les environs de la vallée Herbert, toujours en compagnie de Noirs.
Il était pour moi du plus haut intérêt d'apprendre à connaître les nègres d'Australie, race réputée inférieure à toutes celles qui peuplent le globe terrestre. Je pénétrais avec eux dans les fourrés, admirant leur habileté à grimper à la cime des hauts gommiers, émerveillé de la finesse et de la perfection de leurs sens, qualités qui leur permettent de découvrir des animaux, même petits, là où il semblait impossible qu'il y en eût. Tantôt nous chassions le casoar, tantôt nous déterrions des bandicoutes et des dasyures (Dasyuridx) ; chaque jour amenait une nouvelle partie de chasse. Bref, j'étais toujours entouré de Noirs, et je passais mes soirées dans leur camp, non loin de la station. Quand je fus parvenu à me faire mieux comprendre, je m'intéressai plus encore à cette race primitive.
Le surveillant était un vieillard grognon, entiché de ses idées, il passait presque tout son temps à dormir sur un lit de camp qu'il s'élait arrangé sur la véranda, abandonnant la direction du ménage à un Canaque qui s'était acheté une femme de la tribu voisine; c'est sur cette Nelly que retombaient en réalité tous les tracas du ménage. Pour le Canaque, il se contentait de traire la vache le matin, de faire le pain-galette, et de couper du bois pour la cuisine. Notre menu ne brillait pas par la variété; viande salée et damper, damper et viande salée, constituaient le fond de nos trois repas. En deux occasions