‹ Au pays des cannibalesChapitre 33 sur 185 · MÉNAGE · texte numérisé non relu

MÉNAGE

pourtant on tua une poule, et, la bète aussitôt plumée, on la fit bouillir, sans autre préparation. Pendant un certain temps nous mangeâmes des patates douces, que Nelly nous servait au déjeuner, au dîner et au souper, jusqu'à provision épuisée. Les poules, quoique se nourrissant où et comme elles pouvaient, pondaient beaucoup; mais, avec tout son talent de cuisinière, Nelly s'arrangeait de façon à nous servir les œufs durs comme des pierres.

Le vieillard entretenait une grande quantité de chats. A son avis

Indigènes au repos.

le chat est ce qu'il y a de mieux, après la femme, pour apporter de l'agrément dans une maison. Dès que ses pensionnaires entendaient le bruit des marmites et des assiettes, ils accouraient en nombre, surtout de tous les coins; quelques-uns dormaient la grasse matinée sur la table de cuisine, au milieu de piles d'assiettes, tandis que les poules vagabondaient un peu partout ou pondaient dans la cheminée, et que le coq poussait son cocorico, perché sur la table. Assurément le surveillant se souciait fort peu de rendre son home agréable. Quelle vie charmante il aurait pu mener cependant, s'il se fût occupé un peu plus de son ménage ! Outre ses poules il possédait aussi une

vache, et à l'occasion il mangeait de la viande fraîche, ses maîtres ayant laissé des bœufs pour être abattus.

L'abus des viandes salées et du pain nuit à la santé. A plusieurs reprises j'entrepris l'éducation de notre cuisinière, hélas ! sans aucun succès. Je voulais lui apprendre à faire un bifteck, mais elle y employait une telle surabondance de graisse que j'en perdais l'appétit. Nelly était trop vieille pour profiter de mes leçons et ne se laissait pas volontiers arracher à ses habitudes; elle s'en tint donc à la viande salée bouillie et aux patates douces, lorsqu'elle en avait. Je dois pourtant lui reconnaître un talent tout particulier pour faire flamber son feu; il est vrai que parfois la graisse venait à brûler, et ainsi disparaissait cet horrible liquide, mais la viande alors tournait au charbon.

Espérer une réforme quelconque en matière de cuisine, c'eût été m'exposer à un mécompte d'autant plus probable que le bonhomme voyait avec un déplaisir évident mon immixtion dans ces sortes d'affaires; il lui plaisait que tout marchât d'après la vieille routine, et ne pouvait souffrir les fouille-au-pol. Nelly d'ailleurs était infatuée de son propre mérite. Quand, la pipe à la bouche, elle lavait la vaisselle, sa figure d'un brun noir respirait le contentement de soi. Son appétit était formidable; en dehors de la masse incroyable d'aliments dont elle se gorgeait dans sa cuisine, elle se procurait encore, au moyen d'échanges avec ses amis, les mets les plus simples des Noirs. Son élévation aux fonctions de cuisinière d'un Blanc ne lui en avait pas fait perdre le goût. On voyait toujours, accrochés ou suspendus, dans sa cuisine, des paniers, pleins de légumes communs, de ceux dont se nourrissent les Nègres.

Avoir beaucoup à manger est l'idéal d'un Noir ; aussi Nelly mangeait-elle sans cesse. Quand elle n'était pas absorbée par celte occupation favorite, elle fumait, et si elle ne mangeait ni ne fumait, elle dormait. Ainsi s'écoulaient ses jours, dans un bonheur que troublait de temps à autre une rossée de son homme; dans ces querelles de ménage les torts étaient généralement du côté du mari : mais une femme sort rarement victorieuse de conflits qui se règlent à coups de poing.

Si le vieux Waller défendait aux Noirs de franchir la clôture, leurs femmes au contraire avaient toute liberté d'entrer. Bientôt cependant des audacieux se risquèrent à enjamber la barrière et même à se

Page 1