UN JOUR DE BOUCHERIE
des Noirs pour les disperser. Mais on s'habitue à tout; bientôt les sauvages ne se laissèrent plus prendre aux coups de fusil du surveillant. Du reste l'autorité du vieillard se ressentait de sa maladresse; il manquait souvent son coup, et chez ces hommes tout objet visé doit être touché.
Le bœuf mis à mort — ce que les Noirs ont vu de leur cachette, — ils arrivent de tous les points de la forêt et se postent autour de l'enclos : hommes, femmes et enfants, tous avides de recevoir leur part. D'abord, avec un long couteau, on saigne l'animal au cou; le sang coule et se coagule; quelques vieilles femmes autorisées à entrer dans l'enceinte le recueillent à deux mains et en emplissent des corbeilles; puis on procède à l'écorchement, pour lequel il faut laisser entrer plusieurs hommes, leur aide étant nécessaire. Personne ne se montre empressé à prendre sa part de la besogne, mais chacun est désireux de pénétrer dans l'enclos et d'emporter, pour lui et les siens, un bon et gros morceau de la bête. Pendant que les uns tiennent le bœuf par les pieds ou la queue, d'autres le dépouillent de sa peau à l'aide des grands couteaux du vieux. 11 importe de se tenir prêt, sitôt le bœuf fendu en deux, à tirer à soi les plus longs morceaux d'intestins, qui reviennent exclusivement aux Noirs : aussi, à partir de ce moment, hommes, femmes et enfants se ruent à l'intérieur de l'enclos.
La bataille s'engage au milieu d'injures et d'un vacarme assourdissant; c'est à qui s'emparera dçs plus longs bouts d'intestins. On les tire, on se les arrache, et les garçonnets les déchirent à belles dents. Sang et fiente éclaboussent leurs corps nus : deux ou trois combattants se saisissent du grand estomac, l'emportent, le déchirent en morceaux et se partagent le contenu. L'un d'eux court porter un des petits estomacs à sa femme qui l'attend en dehors de l'enceinte, munie d'un panier. Les morceaux délicats, tels que le foie, les poumons et le cœur, par suite d'une entente préalable, sont remis aux notables, c'est-à-dire aux plus forts et à ceux qui ont le plus grand nombre de femmes. La tête et la queue sont aussi très disputées, pour ne rien dire de la peau, qui donnera lieu à une lutte acharnée. Se pressant autour de la peau, les Noirs la soulèvent et la tiennent en l'air au milieu d'eux ; mais il n'est pas facile de diviser une peau de bœuf. Impossible de la déchirer. Pour mener à bien l'opération.
il faut des instruments de fer : on emprunte alors la hache et les couteaux du surveillant. Un des Noirs enlève à coups de hache, sur un côté de la bêle, un premier quartier. Ceux qui ont eu la chance de mettre la main sur les couteaux se refusent à toute idée de partage et se coupent des quartiers de plus en plus grands, sans discontinuer; quant à ceux qui n'ont pas réussi à s'emparer de quelque instrument tranchant, ils restent là l'oreille basse, suivant d'un œil impatient tous les mouvements du couteau, espérant toujours qu'il va détacher un morceau ; mais, à leur vif déplaisir, l'incision se fait de plus en plus profonde. Enfin l'opération est terminée, ne laissant de la grande peau que des restes piteux; et il faudra encore parlager la tôle entre les deux gaillards qui se l'étaient appropriée.
Une fois en possession de ce qu'on a bien voulu lui laisser prendre, toute la bande retourne au campement, pour s'y lester l'estomac des entrailles de l'animal et de sa peau. Boyaux et estomacs sont déjà vides et prêts à être grillés, puisqu'ils ont été retournés et pressés entre deux doigts, et qu'il ne viendrait à l'idée de personne de les laver au préalable. On les jette, divisés en menus morceaux, sur un lit de charbons ardents, où, deux ou trois fois, on les retourne avec un bâtonnet avant de les retirer du brasier et de les avaler. La peau prend et suit le même chemin.
Le corps reste la propriété du vieillard, qui pour l'instant en a fini de son métier de boucher. Il a eu soin de mettre de côté pour le dîner, qui aura lieu bientôt, les parties les plus tendres de la bête : diaphragme, rognons et pancréas. Nclly, qui, dans ces occasions solennelles, fait parade de ses talents culinaires, rôtit le tout dans un flot de graisse; de temps en temps, dans la chaleur de l'action, elle lèche la pointe de son coutelas. Kl qu'on ne se permette pas la moindre plaisanterie! car la conscience de sa valeur s'augmente de la conviction qu'on ne saurait se passer d'elle. Celle importante opération achevée, elle dispose en pyramide ce salmigondis peu ragoûtant et le sert sur un plat.
En Australie on se fait à tout ; d'ailleurs l'homme qui a faim mangerait n'importe quoi; les Nord-Queenslandais accepteraient même de mener la vie des pourceaux, à condition de gagner de l'argent. Il esl de bon goût de ne pas donner la moindre attention à ce que l'on mange, encore moins à la façon de le manger :
•a .S JS