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UN JOUR DE BOUCHERIE

ces questions-là sont traitées de bagatelles. Qu'un homme soit tenu en haute estime parce qu'il tcorks irell, c'est au mieux ; mais pourquoi associer forcément, à l'idée qu'on se fait d'un good worker, $ celle d'un rough man qui avale tout avec une suprême indifférence? Les gens du pays n'admettent pas qu'un bon travailleur puisse se nourrir convenablement. Je me souviens d'un chef de travaux qui fit sur ce sujet une déclaration catégorique : ses ouvriers l'avaient prié de leur acheter du beurre et des confitures, l'ordinaire ne leur paraissant pas assez varié. Cet extra n'était pas au-dessus de leurs moyens, puisqu'ils gagnaient tous 50 francs par semaine; pourtant, à la seule pensée d'une telle extravagance, l'homme entra en colère et s'ouvrit à moi en ces termes : « Ma parole, je les verrais plus volontiers boire leur argent que le gaspiller de la sorte ».

Le jour d'abatage revenait toutes les trois semaines. L'unique surcroît de travail pour Nelly consistait à faire bouillir du suif pour graisser les bottes et pour l'éclairage. Dans l'écuelle de fer-blanc où l'on versait ce suif, on enfonçait un morceau de vieux pantalon de molesquine en guise de mèche : c'était là notre lampe ; mais la provision de suif ne durait jamais longtemps, poules et Noirs se régalant à l'envi dans la marmite, placée sous la cheminée. Gomme on le verra plus loin, les Noirs sont de vrais goinfres, surtout en matière de graisse.

Enfin notre dîner est terminé : on nous a servi, en plus de ce rôti phénoménal, des dampers et des patates douces, comme tous les jours, mais pas de bouillon, cela va sans dire.

Tout devra être salé dans l'après-midi : ce soin regarde le vieux Walter, qui descend à l'abattoir dès qu'il a fini de manger, suivi de Nelly et du Canaque; les indigènes revenus de leur camp attendent avec patience la ration d'os qui leur sera allouée après que la chair en aura été enlevée. D'abord on fait griller les os les plus gros, et chacun de ronger sa part avec une netteté, un soin minutieux ; après quoi les cartilages, les sabots et les tendons iront s'engouffrer dans ces estomacs puissants. Nelly est complètement absorbée par le grand événement du jour : ses mouvements ont une majesté, un sérieux doctoral; elle comprend que quelque chose de considérable s'accomplit, mais elle sait aussi qu'elle dominera la situation. Pensez donc ! appartenir au vieillard qui possède de tels monceaux d'aliments ! Comme elle se sent grande aujourd'hui aux yeux des Noirs!

Et ce soir ils viendront mendier les rogatons dérobés, que Nclly leur distribuera d'un air dédaigneux, non sans se faire sa part, car elle n'est jamais sans mâcher quelque chose.

Tout est terminé avant le coucher du soleil. Les Noirs regagnent leur campement, rassasiés et joyeux, car ils ont mangé komorbori (tout leur content) et éprouvé la plus grande jouissance que puisse, selon eux, offrir la vie.

Tel est le compte rendu exact d'une journée de boucherie à Herbert vale; quelquefois, mais rarement, on procédait à l'abatage d'une bête malade, qu'on abandonnait ensuile aux Noirs. Une vieille vache maigre, réduile à l'état de squelette par la pleuro-pneumonie, et pouvant à peine se tenir sur ses jambes, fut poussée un jour dans le corral avec un bœuf destiné aussi à être tué : son corps fut livré aux Noirs. En certains cantons de l'Australie le bétail est fortement décimé par des épizooties ; mais l'inoculation d'un certain virus, pratiquée à la racine de la queue, préserve un assez grand nombre de bestiaux. Cette maladie est contagieuse : toute bête atteinte doit être abattue. La vache en question tomba au premier coup de fusil, et les indigènes furent libres d'en faire ce qu'ils voudraient. Le corps de l'animal fut fendu tout du long, aussi près que possible de la colonne vertébrale, les Noirs préférant manger les rognons enveloppés de leur graisse. Or il en restait bien un peu autour des rognons, mais point à d'autres places, et à peine traces de chair; de plus, les poumons, réduits à rien , répandaient une odeur épouvantable. Les Noirs n'aiment pas ce qui sent mauvais, mais comment se résoudre à jeter d'autres parties que celles entièrement décomposées? Donc tout fut dévoré, et aucun de ceux qui avaient pris leur part de ce repas répugnant ne s'en trouva indisposé.

Je ne pouvais me flatter, on en conviendra, d'avoir un domicile réunissant toutes les conditions de confort, mais celui qui se plie aux circonstances se rend la vie supportable n'importe où. Dans un pays neuf comme le Nord-Queensland, dont les habitants sont séparés par de longues distances, où chacun ne songe qu'à soi et à ses intérêts, c'est un avantage inappréciable d'avoir un gîte où revenir, un toit sous lequel s'abriter. Et en songeant à Nelly, à sa vache, à ses galettes, à sa viande salée, à la certitude de ne pas succomber à la faim, j'éprouvais un sentiment de calme ineffable.

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