CHAPITRE VII
Le kâmin1. — Sur la ciine des hauts gommiers. — Chasse aux wallabys en compagnie de Noirs. — La pique des indigènes. — Vie des oiseaux en open country. — Broussailles du fond de la vallée Herbert. — Poules de jungle. — Le casoar.
Quelques jours après mon arrivée à Herbert vale, les indigènes organisèrent une chasse au wallaby. Accompagné de deux guides noirs, je me rendis à l'endroit où elle devait commencer. Nous partîmes de bonne heure. La matinée se passa à chercher de ces petits mammifères qui, le jour, se tiennent cachés dans les grands arbres; encouragements, promesses de payement, je mis tout en œuvre pour décider les Noirs à grimper sur les hauts gommiers, et je réussis.
Le nègre australien de Herbert river est plus habile grimpeur que les indigènes que j'avais vus jusqu'alors. S'il a à grimper sur un arbre très haut, il entre d'abord dans le fourré pour y choisir un rotang (Calamusauslralis). Quand il en a trouvé un à sa convenance, il le mord d'un côté et le fait craquer en lui imprimant une forle flexion vers le sol ; puis il le mord du côté opposé et le rompt en le relevant en sens inverse : un, deux, trois, et le rotang est coupé malgré sa dureté. Alors il fait un gros nœud à l'un des bouts et laisse flotter l'autre, librement. Ce rotang, long de 5 à 6 mètres, se nomme kâmin .
Après s'être frotté les mains aux herbes, pour ne craindre ni la sueur ni les glissements, il saisit le nœud avec la main gauche, lance le kâmin' d'un mouvement circulaire qui le fasse tourner autour de
l'énorme tronc, et s'efforce d'attraper, de la main droite, le bout flottant. Lorsqu'il y est parvenu après quelques essais infructueux.
l'enroule plusieurs fois à son bras droit, et sa main droite va se refermer sur le rotang un peu plus haut. Le Noir pose alors son pied droit, bien adhérent, contre l'arbre, rejette son corps en arrière, aussi loin que possible, les bras tendus en avant, et l'ascension commence. Le kâmin' monte par saccades, et le Noir grimpe en même temps le long du tronc, avec une agilité égale à celle d'un matelot qui gravirait l'échelle de commandement, mais avec une bien autre fatigue. Aussi s'arrête-t-il de temps en temps pour reprendre haleine. Arrivé au sommet de l'arbre, il suspend le kâmin' à une branche et passe en revue toutes les crevasses, tous les creux.
Une telle négligence à l'endroit du kâmin' pourrait, il me semble, en amener la chute pendant que le Noir passe son inspection. Dans ce cas, comment s'y prendre pour effectuer la descente? Les arbres sont si grands, et leur tronc est tellement lisse ! Avec le kâmin', rien de plus facile ; la descente se fait à reculons, très rapide. Quand l'arbre est d'une hauteur démesurée, si l'écorce est par trop lisse, le Noir y fait des entailles pour son orteil ; c'est dans ce dessein qu'il tient son tomahawk entre les dents. Au moment de s'en servir, il débarrasse son bras droit du bout lisse du kâmin', l'enroule autour de sa cuisse droite, et de la main devenue libre se taille deux ou trois échelons de plus.
Il est donc essentiel qu'un seul des bouts du kâmin' se termine par un nœud. Un autre avantage du kâmin', c'est qu'on peut l'employer sur des arbres différents, ou pour un tronc dont la circonférence varie, selon la hauteur. Le kâmin' est d'un long et excellent usage : rarement un Noir s'en sépare. Au lieu de le porter roulé, comme nos ramoneurs norvégiens portent leur balai de jonc, il le laisse traîner derrière lui, le tenant par le bout noué. La méthode est pratique, puisque le kâmin', dur et sans aspérités, ne saurait être retenu par les broussailles. Roulé en rond, il occasionnerait bien des ennuis au milieu des halliers à traverser.
Il n'est pas de gommier si haut, si lisse, dont un Nègre australien ne puisse atteindre le sommet, à moins que l'arbre ne "soit d'un diamètre extraordinaire. L'ascension de mes deux Noirs ne donna point de résultats ; l'inspection dès hauts gommiers n'amena aucune découverte, ni d'opossums, ni d'écureuils volants, ni de tout autre des
SUR LA CIME DES HAUTS GOMMIERS. Ml
animaux de nuit qui se retirent dans des creux d'arbres. Les Noirs
Curoincut grimpent les Noirs à l'aide du kàmju',
attribuaient leur insuccès à une circonstance que j'ignorais : à la
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migration périodique de ces animaux pendant la saison d'été. Leur réapparition en nombre coïncide avec le retour des pluies. Cette explication me laissant incrédule, je lis visiter et sonder une quantité d'arbres, sans qu'on découvrit un seul échantillon des susdites espèces; et je dus reconnaître que mes Noirs étaient dans le vrai : l'opossum (Trichosurm vulpecula) et l'écureuil volant abandonnent la vallée en été. J'ignore ce que devient le premier, mais j'ai rencontré le Petaurista volans et certaines variétés du Belideus près de Herbert vale, pendant la saison chaude, sur les plateaux de la région montagneuse. L'opossum et l'écureuil volant se montrent très nombreux aux environs de la station à l'époque des pluies.
L'après-midi était déjà avancé lorsque nous arrivâmes, mes guides et moi, au rendez-vous de chasse. C'était une vaste plaine entourée de broussailles de tous les côtés, où foisonnaient des herbes hautes et drues, sous lesquelles les wallabys (Macropus agilis) se tiennent cachés pendant le jour ; c'est par multitudes qu'ils visitent le fond de la vallée Herbert. Voici la manière la plus usuelle de les chasser. On met le feu aux herbes; les wallabys, pris de peur, cherchent à s'enfuir; mais auparavant les Noirs se sont placés de façon à leur barrer le passage et à tuer quelques fuyards à coups de lance. Ce n'est pas chose facile, car les wallabys courent avec la vitesse du vent. Il est de règle de n'ouvrir la chasse qu'après midi, afin d'éviter la rosée du matin, qui tombe avec une telle abondance que l'herbe semble avoir reçu une forte averse ; mais vers midi elle est déjà sèche.
J'avais perdu de vue mes compagnons de chasse, je les aperçus bientôt en train de traverser à gué la rivière qui court dans le hallier, juste au-dessous de la plaine. Je me dirigeai vers le bord au pas de mon cheval, et je les vis apparaître, groupe après groupe, derrière les arbres, de l'autre côté de l'eau : les femmes tendaient la tète à travers les buissons, curieuses de voir l'homme blanc. Elles avaient l'air craintif et prudemment faisaient un détour pour passer la rivière un peu plus haut, en file indienne, leurs enfants sur les épaules et le panier sur le dos. Quelques-unes portaient un tison à la main. La traversée se fit juste à l'endroit où je m'étais arrêté, et je surveillais, avec une attention facile à comprendre, ces hommes nus qui se groupaient autour de moi sur la berge; mon regard ne quittait pas les longues piques dont ils étaient armés.
CHASSE AUX WALLABYS.
Ils ne tardèrent pas à se diviser en deux groupes, dont le plus nombreux alla se poster tout au fond de la plaine, laissant à l'autre le soin d'incendier la prairie. Jacky, l'un de mes deux Noirs, me donna à entendre qu'il serait plus sage à moi de rester où j'étais, à cause de mon cheval. Quant à lui, il alla rejoindre ses camarades et
Groupe d'indigènes de Herbert river.
prendre position. Ceux des hommes restés près de moi se disséminèrent aussitôt pour mettre le feu à différentes places, puis coururent se réunir à la bande principale. En un clin d'œil les herbes eurent pris feu et des flammes brillèrent, pendant que d'épais nuages de fumée s'amassaient dans les airs, cachant le paysage sous un voile de brume.
J'attachai mon cheval et m'enfonçai dans cette demi-obscurité, regardant passer ces ombres noires qui lançaient leurs piques aux wallabys en fuite devant les flammes. Bien des lances sifflèrent et le feu ravagea une grande partie de la prairie, mais pas un wallaby ne fut tué.
Les Nègres d'Australie ont la réputation de bien lancer la pique et de faire de nombreux vides dans les troupeaux des Blancs; des squatters tombent aussi percés d'un coup bien dirigé, et cependant les Noirs ne m'ont pas donné des preuves de grande adresse à manier cette arme. Est-ce parce qu'ils tirent de terres à broussailles la plus grande partie de ce qu'ils mangent, et que la pique est inutile au milieu de buissons? Je sais bien qu'il est difficile d'atteindre un animal à marche rapide, mais j'ai vu les Noirs manquer des wallabys au repos. Il arrive pourtant que dans une chasse on en tue trois ou quatre.
Ce jour-là on ne rapporta pour tout butin que quelques bandicouts (Peramelidx), trouvés entre les racines d'un gommier. Pendant que les hommes s'employaient à cette tâche, des femmes se tenaient prêtes à recevoir le produit de leur chasse pour l'emporter chez elles. Les bandicouts sont vraiment bons à manger, même pour des Européens; ils ressemblent à des gorets, et leur chair rappelle aussi celle du porc. Selon moi, ce sont les seuls mammifères du pays qui puissent plaire au palais d'un Blanc.
Durant la chasse, et tout en suivant d'un œil attentif les exercices sportiques des hommes, les femmes arrachaient des racines d'acacia entre lesquelles se cachent des larves (Euranassa australis) très estimées des indigènes. Grillées immédiatement sur des cendres brûlantes, qui ne manquent certes pas après un incendie d'herbes, elles sont consommées sur place, et les femmes ont soin de mettre de côté une partie de ce régal de gourmet à l'intention de leurs maris, qui seraient furieux d'avoir été oubliés.
La chasse aux wallabys est le sport préféré des Noirs. En prairie elle est toujours conduite comme nous venons de le dire : incendie des herbes, recherche de wallabys endormis; mais ces animaux sont doués d'une ouïe très fine, et le moindre bruit les effraie. Us peuvent bien demeurer un moment tranquilles, remuant leurs longues oreilles pour mieux percevoir un son suspect; mais les Noirs eux-