MA VIE AU MILIEU DES SAUVAGES
redouter, ils tueront un Blanc pour un morceau de tabac ou une chemise. Maigre tout, à la pensée de l'existence pleine d'intérêt qui s'offrait à moi, je mis de côté toute autre considération et triomphai de mes hésitations; mieux que jamais, j'allais pouvoir étudier les mœurs de ces hommes, vivre avec eux au milieu de leurs forêts, par la pluie et le beau temps, les voir dans leur état d'indépendance, et faire en leur société de nombreuses trouvailles, des observations intéressantes.
Celte année-là et la suivante je fis plus d'une expédition en leur compagnie. Je commençai par visiter les tribus du voisinage, me rapprochant petit à petit des peuplades éloignées, et j'en vins à coucher sous des huttes de Nègres australiens qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec des Blancs.
Pour chacune de ces expéditions, j'emportais dans un sac dix à douze quartiers de bœuf salé, quinze kilogrammes de farine de froment pour faire des galettes (damper), et un sac de sucre, car je remplaçais le thé par l'eau sucrée, boisson agréable et rafraîchissante lorsqu'on peut se procurer de l'eau claire et bonne comme au Queensland Septentrional.
Mes provisions épuisées, et elles étaient trop du goût des indigènes pour durer bien longtemps, je partageais leur chère, si peu appétissante qu'elle fût. Si j'avais dû, comme eux, me contenter de végétaux, je serais certainement mort de faim ; mais de grands lézards, des serpents et certaines larves, sans compter l'appoint que me fournissait mon fusil, m'aidaient à supporter ce régime de sauvages. Ce dont je souffrais le plus, c'était d'être à court de sucre, car mes digestions étaient moins pénibles lorsque je pouvais précipiter ces détestables aliments avec de l'eau édulcorée. Les stimulants me paraissent inutiles en pays tropicaux, et je ne m'étais muni que d'une seule bouteille de whisky : les conserves me manquaient également. Jamais je n'emportais de sel ; je m'habituai à m'en passer, tout comme les indigènes : œufs, lézards, poissons, serpents, gibier, je mangeais tout sans cet assaisonnement.
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152 Al PAYS DES CANNIBALES.
Après le tabac, la monnaie par excellence, venaient les provisions de bouche, dont les naturels s'emplissaient le ventre, même s'ils étaient déjà repus. Lorsque je n'avais plus de tabac, il fallait, bon gré mal gré, retourner h la station pour y renouveler ma provision, car, en l'absence de tabac, les objets considérés comme les plus précieux, les chemises et les madras, perdaient beaucoup dans l'estime des Noirs.
N'ayant pas de communications avec les Blancs, les indigènes de Herbert river ont peu de besoins, et comme ils ne portent de vêtements ni l'hiver ni l'été, l'argent est pour eux sans valeur. Dans les grandes occasions ils mettent du miel dans leur eau; mais les excitants de toute sorte leur sont inconnus, ce qui explique leur passion pour le tabac. C'est pour eux un tel trésor qu'ils en conservent quelquefois un petit morceau, long de 5 à 6 centimètres, dans des herbes, pour le fumer à l'occasion, en compagnie d'alliés et d'amis, ou pour l'envoyer aux membres d'une tribu dont ils désirent obtenir un avantage quelconque. C'est ainsi que l'usage du tabac arrive à être connu de peuplades qui n'ont jamais vu de Blancs. Les Noirs sont persuadés que fumer leur fait du bien, mais ils ne chiquent pas. J'ai même vu des mères présenter leur pipe allumée à l'enfant assis sur leur épaule.
Non seulement je fournissais tout ce monde de tabac, — par petites portions, il est vrai, pour ne pas trop en déprécier la valeur, — mais j'étais obligé d'emporter aussi des pipes de terre, les indigènes étant incapables d'en fabriquer eux-mêmes. Du reste, sur ce point ils étaient de bonne composition : avec deux pipes, quelquefois une seule, qui passait de bouche en bouche, tout le camp se déclarait satisfait.
En ustensiles de ménage, je ne possédais qu'un bidon de ferblanc muni de son couvercle, pour puiser de l'eau et en conserver, plus un couteau. Les Noirs m'avaient appris à préparer mes aliments d'une façon plus sommaire qu'en pays civilisé, et je me passais d'autant mieux de marmite et de casseroles, que l'appétit et l'exercice rendaient sauces et épices tout à fait superflues. J'emportai, outre les matières indispensables pour la préparation des animaux, une petite bouteille de quinine, deux flacons contenant des cordiaux, un autre plein d'ammoniaque contre les piqûres de serpents, et du nitrate
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