MON ÉQUIPEMENT
d'argent : celait là toute ma pharmacie de campagne. Deux chemises, l'une en mérinos léger, l'autre de couleur, des pantalons en molesquine blanche, deux paires de bas en coton et une paire de souliers composaient ma toilette de rechange. Pour la nuit, j'avais une grande couverture de laine blanche daus laquelle je m'enveloppais, et une pièce d'étoffe imperméable de deux mètres de long sur deux de large, que j'étalais à même le sol ; lorsqu'il pleuvait, je jetais sur moi un paletot de demi-saison, qui ne me quittait jamais. Je ne possédais que trois objets de toilette : une serviette, une brosse à dents et un morceau de savon, et je laissais pousser mes cheveux jusqu'à mon retour à la station, dont le surveillant, ex-tondeur de moutons, maniait encore les ciseaux avec son ancienne dextérité.
J'avais laissé à Herbert vale ma montre et ma boussole, voulant être aussi peu embarrassé que possible. Au reste, j'avais appris des indigènes à connaître l'heure d'après le soleil, et si j'étais encore peu habile à m'orienter, leur instinct merveilleux y suppléait. Un fusil à deux coups et un excellent revolver américain étaient les deux objets les plus importants de mon équipement, très simple, comme on le voit, mais que j'avais dû réduire au strict nécessaire.
C'est à contre-cœur que les indigènes se résignent au rôle de porteurs; tout ce qui n'était ni tabac ni provisions de bouche leur paraissait article de luxe, par conséquent sans utilité.
Le fusil et le revolver exerçaient sur eux une action encore plus marquée que le tabac, tant ils ont peur des armes à feu. Les Nègres d'Australie n'ont même ni arcs ni flèches, excepté ceux qui habitent la pointe extrême du cap York; ceux-là possèdent des armes de jet, mais grossières et très primitives. Pour les indigènes, l'important est de ne pas manquer son coup : tout objet visé doit être touché, sous peine d'être déconsidéré à leurs yeux. (Jue l'animal soit frappé au iepos, en marche ou au vol, il n'importe. Qu'un opossum soit roulé du haut de son arbre, qu'un oiseau à l'aile rapide soit atteint en plein vol, leur émerveillement sera le même. Aussi, dans toute occasion où je n'étais pas absolument sûr de mon coup, je me gardais bien de me servir du revolver, avec lequel il est diflicile de bien viser. Les Noirs étaient pénétrés de respect pour le « petit du fusil », qui pouvait tirer sans relâche. Ai-je besoin d'ajouter que je les laissai dans cette conviction? Leur crainte du jeune fusil allait jusqu'à ne
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pas oser le toucher; d'ailleurs il ne quittait ma ceinture ni le jour ni la nuit.
Ces expéditions étaient difficiles à organiser; il fallait d'abord chercher parmi les indigènes, si paresseux, les hommes dont j'avais besoin. Au début mon ami Jacky me fut d'un grand secours : sa force, doublée de ruse, lui assurait une popularité, une prépondérance sur les gens de sa tribu, qui voyaient en lui un supérieur, et je bénéficiai de son influence. Je me fis désigner par lui les plus habiles d'entre les chasseurs, et en lui promettant du tabac j'obtins qu'il m'introduirait dans la tribu en question, ou qu'il me procurerait au moins un guide.
11 m'en coûta plusieurs jours de démarches pour découvrir ces futurs compagnons et traiter avec eux ; souvent même ils revenaient sur une première décision et disparaissaient. Pour retrouver leurs traces, il me fallait donner une nouvelle ration de tabac à Jacky, qui se lançait à leur poursuite, car ces hommes sont toujours errants, et tout était à recommencer. Je réussis cependant à former un petit noyau de chasseurs, qui se composait de cinq ou six hommes jeunes, tantôt plus, tantôt moins; souvent des femmes et des enfants se joignaient à nous, quelquefois la tribu entière. La marche était ouverte par les indigènes, qui suivaient le cheval aux bagages et son conducteur. Je venais immédiatement après, à cheval.
Dans nos premières excursions il suffisait d'une journée pour arriver au pied des montagnes. Le camp était établi dans un endroit commode, où il y avait assez d'herbe et d'eau pour nos deux bêtes, qu'on ne pouvait songer à emmener en plein fourré et qu'on livrait à elles-mêmes pour toute la durée de notre absence, après leur avoir entravé les pieds de devant. Le lendemain, dès la première heure, on s'occupait des préparatifs de départ. Les selles et les mors avec leurs brides étaient suspendus à des arbres, hors d'atteinte de la dent des chiens sauvages ; les porteurs se répar tissaient mes effets et les provisions, et nous commencions à gravir les montagnes boisées.
Notre premier soin était d'aller à la découverte d'un ruisseau descendant de la montagne et de le côtoyer sans souci des roches ou des précipices : route moins fatigante que le passage de la brousse, où des ronces et des épines mettent l'explorateur en sang. Là était mon véritable terrain de chasse. Plus d'une expédition fut dirigée