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MA VIE AU MILIEU DES SAUVAGES

vers les hautes terres, mais toutes ne commençaient pas de la même manière. Mon programme habituel consistait à aller à cheval aussi loin que possible, à errer au milieu des broussailles, et enfin à escalader le plateau, où des fourrés plus ou moins étendus occupent, ici un point isolé, et là continuent les forêts qui couvrent les coteaux touchant à la mer.

Je passais la nuit sous une hutte de branchages, établie comme celle des indigènes, plus solidement toutefois, afin d'être garanti contre la pluie. Nous la bâtissions à la hâte, un peu avant le coucher du soleil, avec des branches qu'on fichait en terre et inclinait les unes vers les autres ; sur cette carcasse nous disposions de larges feuilles de bananier ou de palmier, quelquefois de longues herbes. Point de porte : une simple et unique ouverture, par laquelle je m'introduisais courbé en deux ; c'est à peine si elle m'allait aux aisselles.

Toute mitla ou habitation de Noirs est bâtie sur ce même plan, sans beaucoup de soin, destinée qu'elle est à un séjour de peu de durée : elle répond aux habitudes nomades des naturels. En ce qui me concernait, je veillais à ce que ma hutte fût de longueur à me permettre d'étendre les membres, surtout à ce que ma couche fût bien horizontale, ce dont les Noirs se préoccupent fort peu. Que les pieds soient plus hauts ou plus bas que la tête, pour eux c'est sans importance. Mes hommes s'allongeaient à gauche et à droite de l'entrée de la cabane, sous un abri de branches et d'herbes, autant dire au grand air; si la nuit s'annonçait belle, ils se contentaient d'abattre un arbre et de se coucher entre les branches. Au centre du camp brûlait toujours un immense bûcher.

Tous les soirs, avant de me livrer au repos, je sortais de ma hutte et tirais un coup de revolver, pour que mes compagnons ne perdissent pas mémoire de l'arme redoutée, pour effrayer les tribus étrangères dont nous foulions le sol, et écarter toute surprise. Cette mesure de précaution, dont je me fis une règle, devint ma manière de leur souhaiter une bonne nuit. Je dois faire encore une autre observation. Pour ces diverses expéditions je ne me faisais jamais accompagner des mêmes hommes, persuadé qu'il eût été peu sage de me laisser pénétrer. Le Blanc, aussi longtemps qu'il est craint et respecté, ne court pas de trop grands risques à camper avec des Noirs;

mais dès que les naturels sont au courant de ses habitudes, dès que l'expérience leur a appris que la fréquentation des Blancs ne leur fait courir aucun péril, la sécurité n'existe plus pour le Blanc. A toute minute il peut être la victime d'une trahison.

Si je n'ai pas été assassiné par mes gens, à la stupéfaction des Blancs que je rencontrai plus tard, je le dois à la crainte que leur inspiraient mes armes à feu. D'ailleurs ils voyaient en moi un être surnaturel, qui leur apparaissait sous un jour mystérieux, passant d'un pays à un autre sans être mangé, et ne s'intéressant qu'à des choses sans valeur à leurs yeux : la peau et les os de bêtes mortes.

Une autre cause me fit échapper au danger d'être mis à mort : la persuasion où étaient ces hommes que je ne dormais jamais; c'est sans doute ce qui explique que je ne fus l'objet d'aucune attaque nocturne. Je souffris beaucoup du froid pendant l'hiver; la température se refroidit tellement la nuit, que je me réveillais régulièrement quand le feu venait à s'éteindre. Mes hommes, cependant, étaient couchés complètement nus autour du feu éteint ; les uns dormaient, d'autres, gagnés par le froid, s'éveillaient par moments, maté tardaient le plus possible à aller chercher du bois, voulant éviter toute fatigue. Alors j'appelais l'un d'eux, et en lui promettant du tabac j'obtenais de lui qu'il allât renouveler notre provision, en dépit de l'obscurité, leur ennemie. Tous savaient pouvoir compter sur ma parole.

Ces fréquents dérangements les avaient pénétrés de cette idée que l'homme blanc ne fermait jamais les yeux, et cette conviction, s'ajoutant à la crainte du « petit du fusil », contribuait encore à ma sécurité.

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