CHAPITRE IX
Ma première expédition avec des Noirs. — Une nuit en forêt. — La peur des esprits malfaisants. — Un Noir doué d'un odorat exceptionnellement fin. — Toilette du matin. — Maïa iarri. — Borbobi. — Le Parlement des Noirs. — Guerriers en tenue de cérémonie. — Costumes imposants. — Épées et boucliers. — Combats singuliers. — Branle-bas de combat. — Les vieilles femmes « juges du camp ». — La justice des Noirs australiens. — Enlèvements de femmes.
Le premier Nègre qui me fut recommandé par Jacky se nommait Morbora et faisait partie d'une tribu éloignée, en relations amicales avec les Noirs de Herbert river ; on l'estimait pour son habileté de chasseur. Lui et son frère Mangoran se déclarèrent disposés à me suivre. Fort, vigoureux et trapu, Morbora avait de plus le front extraordinairement bas ; il était à peine âgé de vingt ans, ne savait pas un mol d'anglais et tremblait de peur quand Jacky me le présenta. Je fis tout pour le rassurer et pris de lui un soin tout particulier, mais je reconnus bientôt qu'il cherchait, tout comme les autres, à abuser de mes bontés. Il me fut pourtant très utile.
Mangoran, tout l'opposé de son frère, était mince comme un échalas. Tout en lui respirait la bestialité. Sa bouche horriblement fendue s'étendait d'une oreille à l'autre, et lorsqu'il parlait, il se frottait le ventre avec volupté, comme si l'envie de vous dévorer lui faisait venir l'eau à la bouche. Une impression générale se dégageait de son individu : le grand plaisir qu'il aurait à vous manger sur l'heure; cependant le sourire ne quittait pas ses lèvres et masquait,
comme chez tous les Nègres du pays, sa nature traître. En plus de ces deux hommes j'emmenai un jeune garçon que nous appelions Pickle- Bottle; i\ était, jusqu'à un certain point, civilisé, ayant retenu quelques mois d'anglais. Les autres étaient des maïolL
La femme de Mangoran se joignit à nous pour cette excursion. Elle était assez bien de sa personne. Le premier soir nous campâmes sur le bord d'un ruisseau, sous les branches d'un arbre tombé; nous coupâmes des broussailles, qui furent dressées contre le tronc, et l'on recouvrit le tout de longues herbes.
Quand j'eus pris possession de cette hutte, mes hommes s'installèrent sous un simple abri de buissons, dont ils s'étaient approvw sionnés pour la nuit; le temps était fort beau; j'attachai un grelot au cou des chevaux et les lâchai ; après quoi j'envoyai chercher de l'eau dans un bidon de fer-blanc que j'avais apporté en guise de marmite, pour cuire notre viande. Ensuite on alluma un très grand feu, car nous avions à faire du pain, et cette opération exige beaucoup de cendres. Ces arrangements préliminaires achevés, je courus au ruisseau prendre mon bain quotidien, et je revins préparer le souper.
Un des Noirs avait été chargé de découper une large bande dans l'écorce d'un gommier; pendant ce temps-là, avec de la farine et de l'eau répandues sur cette bande d'écorce, je faisais de la pâte, la pétrissais en forme de galettes ou damper, rondes selon la formule, et je les fis griller dans la cendre. En même temps la viande mijotait dans le bidon, d'après toutes les règles de l'art.
Avec quelle impatience les Noirs attendaient le souper ! La nourriture des Blancs leur semble un vrai régal : on en fait presque autant de cas que de la chair humaine. A chacun je servis une ration de viande et de damper, et j'observais que tous, sur ce qui leur revenait, réservaient quelque chose pour Mangoran. Morbora se montra le plus libéral. D'où venait cette générosité? Je ne pus m'en rendre compte sur le moment. Mangoran était un fort mauvais chasseur, dont la force n'avait rien de remarquable, sans compter qu'il ne possédait qu'une seule femme : sa puissance sur les Noirs de la tribu ne pouvait donc être attribuée aux causes qui d'ordinaire donnent l'influence. Mais je sus par la suite que ce Noir retors et madré avait le talent de fournir ses compagnons de chair humaine; or il n'est rien,