‹ Au pays des cannibalesChapitre 51 sur 185 · ODORAT EXCEPTIONNELLEMENT FIN DU NOIR. U · texte numérisé non relu

ODORAT EXCEPTIONNELLEMENT FIN DU NOIR. U

foncer le doigt dans la terre pour deviner dans quel pays il est1 ». Lorsqu'il poursuit un phascologale jusqu'au fond d'un de ses trous, il flaire de temps en temps un peu de la terre enlevée, afin de s'assurer de la présence de la bête, dont il suivra la piste souterraine à l'odeur de plus en plus forle qu'elle dégage en se rapprochant. Ces émanations, qui me sont bien connues, ne m'arrivaient pas assez fortes cependant pour que mon odorat d'Européen pût les saisir au travers du sol. L'habileté de Morbora à grimper aux arbres n'était pas moins merveilleuse : il grimpait comme il aurait monté un escalier. Dans l'action, du reste, ses sens étaient toujours tendus à outrance.

En l'absence d' « avocatiers » qui pussent le fournir de kâmin' pour faciliter son ascension, il recourait à un autre procédé. Il cassait quelques branches flexibles et solides et les assemblait de même longueur, sans les défeuiller ; mais comme elles étaient plus courtes qu'un kâmin', la montée ne pouvait s'opérer de la même façon. Les feuilles, il est vrai, donnent une certaine prise aux doigts, empêchent les mains de glisser, remplaçant ainsi le nœud du kâmin' et sa longueur plus grande; cependant, pour monter, Morbora était oblige de rentrer les talons sous lui — ce»qui lui donnait l'air d'une grenouille — et d'avancer à pieds joints, par saccades. Quand l'arbre n'était pas trop gros, il se contentait d'en embrasser le tronc, sans se servir de son kâmin' improvisé, et, joignant les mains, il montait par sauts, dans cette singulière posture. Grimper en s'aidant des genoux, comme aurait fait un Blanc, ne lui serait jamais venu à l'idée ; il s'y prenait à la manière des singes, y employant les quatre membres, avec autant d'adresse et de sûreté qu'un quadrumane.

Pourtant il serait exagéré de prétendre qu'un Noir grimpe aussi bien qu'un singe, et je connais des Blancs d'Australie qui sont parvenus à une adresse remarquable, en s'exerçant dès l'enfance.

Une seconde étape nous conduisit à un vallon encaissé qui s'élevait petit à pstit à la crête des montagnes longeant la côte : nous devions camper tout au pied. Mais l'air y était lourd, pestilentiel, et les fleurs y répandaient une odeur tellement suffocante que je résolus de m'installer un peu plus haut, sur le versant, où l'atmosphère était plus saine. Les Noirs n'y comprenaient rien.

i. Citation empruntée à Holberg, le grand comique dano-norvégien.

J'avais établi en principe de camper toujours sur un point élevé : c'était un moyen d'échapper aux miasmes qui engendrent la fièvre du pays et ne se rencontrent guère que dans les couches atmosphériques les plus basses. La montée ne se (il pas sans peine, car la pente était raide. Nous venions à peine de choisir le lieu de campement, que la nuit tomba ; je n'avais pas même trouvé le temps de lâcher les chevaux dans la prairie.

Comme toujours, notre réveil précéda le lever du soleil ; mais les Noirs ont besoin d'un certain temps pour se réveiller tout à fait. De ce qu'ils ont les yeux ouverts, il ne suit pas qu'ils aient repris possession de leurs facultés; pour arriver à ce résultat, il leur faut plus de temps qu'à un Blanc, ce Blanc fût-il étranger à toute éducation, non dégrossi. Aussi, dans cet état de somnolence, mes hommes s'orientaient mal, et, de plus, ils avaient toujours mille préparatifs à faire avant de commencer la journée. Tout d'abord ils s'allongent, se frottent les membres, se grattent, s'installent près du feu et allument leur pipe. Une fois bien éveillés, ils procèdent à une sorte de toilette, qui commence par le nez, de façon peu ragoûtante : ce matin-là, j'observai Marbora tout spécialement; il se fourra dans le nez une chevillette arrondie et la fit tourner entre ses doigts. Ce qu'il obtenait par ce moyen, il le faisait disparaître de la même manière que les singes des jardins zoologiques. Un indigène ne se lave pour ainsi dire jamais; comme les chiens, il se plonge dans les mares qu'il rencontre, non pas par mesure de propreté : il cède seulement au besoin de se rafraîchir. En hiver, les jours de froid, jamais il ne se baigne. S'il a du miel aux doigts ou du sang sur les mains, il se borne à les essuyer dans l'herbe. L'idée lui vient-elle de se les laver, cas excessivement rare, il trouve en lui le liquide nécessaire.

Lorsque les Noirs s'installent le matin autour du feu, leur occupation favorite consiste à s'épiler la barbe et les poils de tout le corps. On en voit fréquemment, même des femmes, retirer du brasier un tison et se brûler le poil ; mais ils ne s'arrachent pas les cheveux, à moins qu'ils ne deviennent par trop longs, et dans ce cas ils les flambent ou les coupent, soit avec une coquille tranchante, soit avec un caillou aiguisé. Ceux d'entre eux qui ont une teinture de civilisation se servent de morceaux de verre, et certain Nègre emprunta à un Blanc une hache déjà émoussée, pour raccourcir sa chevelure. A ces

MAÏÀ 1ARRI. 145

soins donnés à la barbe et aux cheveux s'en ajoute un autre, plus apprécié comme jouissance gastronomique qu'estimé au point de vue de la toilette : c'est la chasse à la vermine. Les nègres d'Australie ne sont pas trop tourmentés par les puces; en revanche ils sont couverts de grands poux noirâtres, sans parler d'un autre parasite qui n'est pas le Pediculus capitis. Ces intrus s'égaraient jusque chez moi, sans rencontrer sur ce nouveau terrain les conditions nécessaires à leur existence. Quelques indigènes en sont exempts, mais la présence de ces fâcheux parasites se révèle chez la plupart des Noirs par leur persistance à fourgonner des deux mains dans leur chevelure.

Leur corps tout entier est infesté de vermine; aussi leur constante occupation est-elle de leur donner la chasse, et quand elle a été bonne, ils se régalent de leur butin. Ils ne se contentent pas de leurs propres terrains de chasse : ils opèrent souvent sur d'autres, en témoignage de politesse ou d'amitié.

Morbora m'accompagna une seconde fois à la recherche de iarris ; nous remontâmes la vallée jusqu'au sommet de la montagne, marche très laborieuse au milieu de roches, où les pieds s'empêtrent dans les plantes qui les recouvrent. Tout à coup Morbora me crie : « Nous trouverons bientôt un iarri ». Mon compagnon, sachant que le iarri dort tout le jour dans les terrains rocheux, examinait, en cheminant, les creux de la roche, afiirmant d'un ton péremptoire que nous trouverions plus haut komorbori iarri (beaucoup de iarris). Pourtant, lorsque nous eûmes atteint le sommet, avec bien de la fatigue, il me proposa de redescendre, disant cette fois : mata iarri1 (il n'y a point de iarris). La yérilé, c'est que cet homme ne connaissait pas le pays. Sur ce, la colère me prit, et je lui exprimai mon mécontentement en termes assez vifs, qui l'impressionnèrent au point de lui donner l'idée de fuir. L'expression de son visage et sa contenance subirent une telle transformation que je dus, moi aussi, changer de ton sur-lechamp. Si je m'étais montré plus dur, il se serait certainement esquivé, m'abandonnant à mes seules ressources.

Nous vîmes plusieurs fois de petites fourmis noires qui déposent leurs œufs sur les arbres. Morbora m'empruntait alors mon lomatiawK et frappait sur les troncs; moi, je tendais les mains pour recevoir ce

1. Un Arabe dirait de même : macache (ma kan chi) iarri. (V. M.t

qui tombait, et mondais ces quelques poignées comme je le voyais faire à mon compagnon, en jetant le tout en l'air et soufflant dessus : les œufs retombaient débarrassés de certaines issues et seuls me restaient dans la main. Je leur trouvai un goût de noisette, agréable et rafraîchissant.

Rentrés au campement, nous vîmes tout notre monde couché autour du feu, dans l'attente du repas. Absorbés dans leur passion gloutonne, n'ayant qu'une seule pensée, s'emplir le ventre, ils ne m'avaient rapporté que des restes de miel et des larves blanches, friandises dont ils avaient fait bombance tout le jour. Je donnai l'ordre de transférer notre campement sur un autre point de la vallée, et quelques journées furent encore consacrées à battre les environs ; mais il fut bientôt évident que Morbora, le chasseur si expérimenté, était incapable de faire la moindre trouvaille, qu'il ne connaissait pas du tout le pays; pour les autres, ils n'en voulaient qu'à mes provisions, ne pensaient qu'à s'empiffrer de miel et de larves : un plus long séjour eût été une dépense de temps sans aucun avantage. Quant à Mangoran, bâfreur sans pareil, il sentait toujours le miel, dont tous les Noirs raffolent, au point de s'en gorger plusieurs jours de suite, à l'exclusion de toute autre nourriture. Je le supportais par égard pour son frère, quoi qu'il fût de mauvaise foi, pique-assiette, fainéant, et que son influence démoralisatrice sur son entourage me fût préjudiciable. Pickle-Bottle ayant déclaré un jour qu'il n'y avait point de bungaris autour de nous, et qu'il avait vu ailleurs, sur des troncs d'arbres, de nombreuses empreintes de griffes, presque aussi marquées que si on les avait faites au couteau, je résolus de lever le camp aussitôt que possible. Le résultat le plus clair de cette première excursion, ce fut d'avoir fait provision de renseignements et acquis un peu d'expérience. Je retournai à la station et y passai quelques jours, occupé de préparatifs en vue de l'exploration d'une autre contrée, où, au dire des indigènes, devaient pulluler les iarris et les bungaris. Un meeling (borbobi) devait se tenir à trois milles de la vallée Herbert. Le borbobi est une assemblée où des Noirs accourus de plusieurs points règlent leurs différends les armes à la main, en combat singulier. Je demandai à Jacky — car j'avais forte envie d'assister à cette fête — si je pourrais m'y rendre en compagnie des hommes de son groupe ; a quoi il répondit que rien ne s'y opposait.

BORBOBI.

En conséquence, nous partîmes ensemble de Herbert vale, dans l'après-midi; j'étais à cheval et emportais mon fusil. Trois fois nous traversâmes la rivière Herbert; à mesure que nous approchions du champ de combat, nous rencontrions, en nombre de plus en plus grand, des groupes qui s'étaient reposés tout le jour au milieu des broussailles dont la rivière est bordée, afin d'arriver frais et dispos pour la lutte prochaine. Tous, même les femmes et les enfants, se joignirent à nous, à l'exception d'un petit groupe de femmes campées près de l'eau. J'appris qu'il leur était interdit de se mêler à nous

Traversée de la rivière Herbert.

pour cause d'impureté cruorique; car les femmes, en Australie, autant que j'en ai pu juger, sont honnies au temps de leurs purgations menstruelles.

Sur certains points du continent on va jusqu'à les séquestrer dans des huttes isolées, et nul ne doit toucher aux ustensiles à leur usage ; sur d'autres il ne leur serait pas permis, en cet état, de passer pardessus un filet auquel travaillerait un homme.

Pour aller à la danse ou au borbobi, les Noirs se parent de leur mieux ; chacun avait donc revêtu ses plus beaux atours et d'avance s'était lancé à la recherche de couleurs minérales, de cire d'abeilles, etc. Au retour, tout cela est confié aux notables de la tribu, jusqu'au jour

du tournoi. Personne ne va à la chasse le malin du borbobi ; nul ne sort du camp; ce jour-là, tous s'occupent de toilette. Les uns se peignent tout ou partie du corps en rouge ou en jaune; d'autres se badigeonnent avec un mélange de graisse et de charbon de bois pilé. Comme s'ils n'étaient pas déjà assez noirs ! Il n'est pas absolument nécessaire que le corps tout entier soit recouvert de peinture; l'essentiel, c'est que le visage soit bien peint.

Les femmes aussi, quoique à un degré moindre, se barbouillent le visage de rouge et de noir; mais le point capital, en ces occasions solennelles, c'est l'arrangement de la coiffure. On enduit les cheveux de cire et l'on forme des houppes, à moins qu'on ne les dispose en une seule touffe garnie de plumes. Le soleil, en frappant sur ces calottes, les fait paraître comme vernies ; le temps et l'eau ont seuls raison de la cire.

Parmi les plus civilisés de ces Noirs, j'en vis qui possédaient certaines pièces d'habillement. Deux s'étaient affublés de vieilles chemises; et avec quel bonheur! Deux ou trois autres étaient coiffés de chapeaux. Il était suppléé à l'absence de tout autre vêtement par des couches de peinture.

Jacky était le mieux habillé. Son costume consistait en un corsage de femme, blanc et proprement lavé. Comment cette épave était-elle venue échouer là? Énigme insoluble. On conçoit sans peine l'effet de ce corsage sur un Noir de forte carrure qui y était emprisonné jusqu'aux aisselles, comme dans une camisole de force. Le corsage menaçait d'éclater au premier effort; Jacky n'en marchait pas moins Ires gravement au milieu de ses camarades, intimement persuadé de sa supériorité sur ces maïoll (gens du commun). Deux autres indigènes attiraient l'attention par la couleur jaune qu'ils avaient étalée sur leur corps, exceplion faite pour la chevelure, et cette couche de peinture, qui valait, aux yeux de tous, le vêtement le plus magnifique, était d'un effet bien calculé pour charmer le regard et devait en même temps inspirer la terreur.

Tous ces Noirs étaient armés : en plus de son épée en bois et d'un bouclier de même matière, chacun avait des faisceaux de lances, des bottes de nolla-nollas et de boumerangs. Le bouclier, en bois de figuier, plein mais léger, est ovale et très peu arqué; il arrive à la hanche de l'homme.

Page 1