LES VIEILLES FEMMES « JUGES DU CAMP
l'air ; mais l'épée est si lourde que, pour frapper d'un coup vigoureux le bouclier de son adversaire, on s'y prend comme les forgerons pour leur marteau : c'est-à-dire qu'on laisse d'abord retomber l'épée devant soi, puis on la reporte en arrière, enfin on la fait passer audessus de sa tête pour en frapper son antagoniste. Dès que l'un a porté sa botte, l'autre y répond, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'un des combattants, trop fatigué, s'avoue battu, ou qu'il soit déclaré hors de combat, dans le cas où son bouclier viendrait à être fendu.
Même pendant que les premiers en sont encore aux mains, plusieurs ont commencé à lutter. Le plus souvent on attaque à l'arme de jet, et après une lutte corps à corps on s'escrime à l'épée. Il arrive qu'on se batte à longue distance, avec le boumerang, le nolla-nolla ou la pique ; mais les indigènes sont trop habiles à parer les coups pour se laisser blesser par les deux premières de ces armes; par contre, la lance perce aisément le bouclier et peut pénétrer assez profondément pour atteindre le corps; immédiatement l'homme devra s'avouer vaincu. La lice ne chômait jamais de combattants : ils se renouvelaient sans cesse, et j'ai compté jusqu'à sept ou huit engagements simultanés.
Les femmes ramassent les armes ; si l'un des guerriers a plusieurs querelles à vider, ses femmes auront à le fournir d'armes nouvelles pendant toute la durée du tournoi ; les autres demeureront simples spectatrices, non sans prendre un vif intérêt aux péripéties de la lutte, car il y va pour elles d'un changement grave dans leur vie : quelques-unes appartiendront le soir même à un nouveau mari. Chez les Nègres d'Australie c'est une coutume assez générale de se voler réciproquement leurs femmes; les difficultés nées de ces rapts très fréquents se règlent pendant la tenue du borbobi, et le vainqueur garde la femme disputée.
Les vieilles jouent aussi leur rôle dans ces assises. Placées en arrière des combattants, armées des mêmes bâtons qui leur servent à déterrer des racines, de leur bâton tenu à deux mains elles frappent fortement le sol, sautant comme des enragées. Elles animent, excitent les hommes par des cris sauvages ; quatre ou cinq entourent parfois le même individu, criant, hurlant avec des gestes et des mouvements d'aliénées. Naturellement la surexcitation s'accentue, et, malgré la sueur qui les inonde, les combattants redoublent d'efforts. Quand
l'un d'eux est vaincu, les vieilles s'empressent autour de lui, étendent leurs bâtons au-dessus de sa tète pour parer les coups d'épée de son adversaire, et crient sans trêve ni merci : « Ne le tuez pas î ne le tuez pas ! »
Craignant que les indigènes ne me prêtassent des intentions hostiles, je m'étais débarrassé de mon fusil, mais je l'avais appuyé contre un gommier, près de moi, ne voulant pas qu'on me crût désarmé. Je pris place parmi les spectateurs, ou plutôt les spectatrices, qui formaient la majorité du public. Mon Canaque, qui n'était pas très rassuré en sa qualité d'étranger, trouva prudent de se tenir près de moi. Walter, le surveillant de la station, lui avait bien prêté un vieux revolver pour qu'il pftt se faire respecter, mais l'arme était rouillée et ne partait que rarement. Le Canaque lui-même avait perdu toute confiance dans ce revolver, en tant que moyen d'intimidation. Certes j'ai assisté à bien des spectacles, mais aucun n'a déroulé sous mes yeux des scènes aussi intéressantes, quoique leur durée ne dépassât pas trois quarts d'heure. Jacky, au milieu des ardeurs de la lutte, gardait un sang-froid superbe, qu'il pensait devoir à son titre de civilisé. Manifestement son vieux corsage de femme en imposait à la foule par sa blancheur.
Boumerangs et nolla-nollas avaient beau siffler à mes oreilles, je n'en suivais pas moins d'un regard captivé le déchaînement des passions chez l'homme encore à l'état de nature, les efforts de ses muscles au travail, l'ardeur déployée par les jeunes femmes, et la fureur risible des vieilles, dont les voix perçantes se mêlaient au cliquetis des armes, au sourd retentissement des coups d'épée et de nolla-nolla, au frémissement des boumerangs fendant les airs. Dans les borbobis ne sont pas tranchés seulement les désaccords entre tribus, mais aussi les difficultés d'homme à homme. On conçoit que des Noirs de race absolument inférieure tiennent peu aux formes parlementaires ; mais ce qui semble bizarre, c'est le rôle de juges du camp attribué aux vieilles femmes.
Le Nègre australien ne reconnaît qu'un seul crime : le vol. Il fait
cependant une exception pour le meurtre d'un membre de la tribu;
non que la communauté se charge de punir les infractions au droit
de propriété, les choses se traitent d'homme à homme. Le volé défie
|U le voleur, à l'épée et au bouclier, et si la rencontre doit garder un