ENLÈVEMENTS DE FEMMES
caractère privé, les parents des deux adversaires sont appelés à servir de témoins; mais si l'on fixe le rendez-vous au prochain borbobi, ils s'y rencontreront avec deux ou trois cents Noirs, de tribus diverses, venus aussi pour régler tous les différends. Le droit1 demeure au vainqueur.
Chez les Nègres d'Australie, les femmes constituent la base, le fond même de la propriété; 5 leurs yeux le rapt est donc le plus grand des crimes; pourtant il est de tous le plus répandu, parce que
Les vieilles femmes protégeant un vaincu.
l'enlèvement est le seul moyen de se procurer une femme. Au fond àe Joutes les querelles il y a une femme, et l'adultère (de gramma, « voler ») est aussi considéré comme vol. £es vols d'armes, d'ustensiles, d'aliments, amènent rarement des rencontres, et je ne me rappelle pas un seul exemple de vol d'armes; /*°Ur les larcins d'objets de minime valeur, le volé, plutôt que u appeler le coupable sur le pré, dévore l'injure qui lui est faite s'il a conscience de son infériorité au double point de vue de la force et du maï*iemeni des armes. Quand le larron rend les objets dérobés, le
• t-^est l'ordalie ou jugement de Dieu, sans la croyance en un Dieu. (V. M.)
volé se tient pour satisfait, pourvu qu'on y joigne une indemnité en armes, en tabac ou même en aliments.
De son côté le voleur ne serait pas charmé d'avoir un duel en perspective, même s'il se sentait fort et adroit, tant les Noirs sont ennemis de ce qui peut troubler leur vie. Se battre avec l'homme qu'on a lésé n'est pas, comme on pourrait le croire, une affaire de mince importance, quoique dans ces engagements un contre un il y ait rarement effusion de sang. D'abord la force n'est pas l'unique élément nécessaire pour en sortir vainqueur, car, fût-ce indirectement, toute la parenté des adversaires prendra part au combat. Celui qui a beaucoup d'hommes forts dans son parti en tirera un appui moral; il sait d'ailleurs que l'autre ne poussera pas les choses à l'extrême, de peur des parents; il sait aussi que dans le cas où l'affaire prendrait pour lui une tournure fâcheuse, ses parents s'interposeraient et arrêteraient la lutte. On le voit, les relations de parenté et d'amitié sont des facteurs puissants dans le règlement d'une affaire entre Nègres australiens ; mais la force est encore le meilleur des arguments.
Après une telle bagarre on devrait s'attendre à voir nager dans le sang tous les guerriers tombés; heureusement parents et amis veillent si bien sur leurs proches que bien rarement il y en a de blessés mortellement. Mangoran, qui avait été légèrement atteint au bras par un boumerang, fut l'objet de l'intérêt général, et au borbobi suivant un Noir percé de part en part d'un coup de pique était porté pendant trois jours par ceux de sa tribu. Peut-être il ne serait pas mort si l'on avait pu retirer la lance de sa blessure, mais les arêtes crochues dont la pique était garnie en empêchaient la sortie.
Le tournoi fut interrompu au coucher du soleil, et chacun s'en retourna à son camp, méditant sur les incidents de la journée. Cette nuit-là, personne ne dormit beaucoup, et la conversation se maintint fort animée autour des petits feux de camp. D'ailleurs le borbobi avait donné lieu à bien des révolutions d'intérieur : des maris avaient perdu leurs femmes, et des femmes avaient passé aux mains de nouveaux maîtres. Le lendemain la lutte recommença avant le départ général; chacun reprit ensuite la route de son pays.
Il se tint quatre borbobis à Herbert river, de novembre à février, à trois ou quatre semaines d'intervalle et au temps le plus chaud de l'année. En hiver il n'y en a jamais.