CHAPITRE X
Type du Nègre dans les différentes régions de l'Australie. — Accouchements. — Cicatrices.— Mon cheval de bagages en danger. — Traces de bungari. — Singulier oiseaujoueur. — Les Noirs par la pluie. — Comment on fait du feu en forêt mouillée. — Miel. — Un souffle de civilisation. — Le courrier.
En Australie, la nature a des manifestations diverses, des aspects qui diffèrent d'une région à l'autre. La disparité dans les conditions physiques entraîne naturellement la variété, l'hétérogénéité dans le développement du corps des indigènes, dans l'épanouissement de leur intelligence, et l'on ne saurait s'en étonner si l'on prend en considération l'étendue de ce continent. M. B. Smyth prétend même qu'on peut rencontrer, chez les aborigènes, des inégalités de structure et de couleur aussi marquées que chez les habitants de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie. Dans ce chapitre je m'en tiendrai à ce qui concerne les naturels de Herbert river.
La constitution physique et le climat de l'Australie méridionale ne se retrouvent pas au tropique du Cancer, dans l'hémisphère boréal, et la manière de vivre des indigènes subit des modifications analogues. Au sud-est ils se nourrissent de chair; plus au nord, leur alimentation est surtout végétale : naturellement ces conditions agissent différemment sur le physique des individus. Les riverains, qui peuvent ajouter du poisson à leur ordinaire de gibier et d'autres animaux, sont plus solidement bâtis que ceux qui sont réduits à vivre de serpents, de lézards et de plantes de digestion presque tou-
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jours difficile, peu riches en principes nutritifs. La population la plus forte, la plus robuste, est celle de Diamanlina river, au centre du Queensland, où même les femmes sont grandes et bien en chair; je tiens de sources sûres qu'il en est de même à Boulya et à Georgina river, plus à l'ouest. Dans les districts côtiers de cette province, hommes et enfanls m'ont paru plus chétifs, de taille moins développée. Pourtant quelques voyageurs affirment que les naturels les plus grands habitent sur la côte.
La partie méridionale du continent australien a un climat sensiblement plus froid, qui oblige les indigènes du sud à s'envelopper de couvertures en peau d'opossum, tandis que ceux de la région nord sont complètement nus, hiver et été. C'est donc au sud que la lutte pour l'existence est le plus dure ; en compensation, la race y acquiert des facultés intellectuelles relativement supérieures.
Ainsi, les uns savent compter jusqu'à quatre ou cinq; les autres, jusqu'à deux ou trois seulement. A Herbert river les Noirs n'ont, en matière de religion, que des idées vagues et confuses; mais on croit avoir retrouvé, chez certaines tribus du sud-est, des traces du dogme de la Trinité, sous une forme qui se rapprocherait beaucoup de la doctrine chrétienne. Du reste, l'Australie n'est pas idolâtre : on n'a constaté nulle part le culte de faux dieux.
Les Noirs de la partie nord-ouest ont une réputation d'honnêteté et de diligence qui les fait rechercher par les colons : dans les stations on les emploie à des travaux de toute sorte. Par contre, le reste de l'Australie est peuplé de paresseux, traîtres et sans foi.
Le docteur Topinard a démontré que la race australienne présente deux types distincts : d'un côté, des Noirs aux cheveux frisés, aux muscles faibles et aux pommettes saillantes; l'autre groupe, supérieur au premier, se distingue par une taille plus grande, des membres plus forts, des cheveux lissée et une petite tête allongée. Ces allégations concordent avec les récits des voyageurs. Quoi qu'il en soit, il est certain que les tribus du nord sont inférieures à celles du sud, et l'on admet théoriquement que la population plus robuste établie au sud a dû conquérir, soumettre et repousser vers le nord une race plus faible.
Dans la Nouvelle -Galles du Sud, la moyenne de la taille, assez haute, se rapproche de celle des Européens (1 m. 58 à 1 m. 69).
A Murrumbidgee, les indigènes ne sont ni grands ni petits : entre les deux. Près du lac Torren, au dire de M. Stuart, ils ne dépassent pas I m. 15 de hauteur, tandis que dans la région centrale ils atteignent jusqu'à 1 m. 80. Pendant mon séjour à Diamantina river j'entendis parler d'un Noir des Mullagan, à 25 milles ouest de Georgina, lequel avait plus de 2 mètres de haut. Cet homme, très connu dans les stations, était mort peu avant mon arrivée. Les naturels de la côte orientale du Queensland sont petits ; près de Herbert river on est frappé de l'inégalité de taille et de corpulence des habitants. Pas un n'aurait pu passer pour gras et replet, mais un grand nombre étaient en bon
Australien de Herbert river.
point et bien pris, à la réserve du cou, trop court. D'autres enfin étaient maigres et fluets.
Chez les Nègres australiens, les traits qui frappent le plus sont le front très fuyant et la proéminence de l'arcade sourcilière, indice de facultés intellectuelles, dont ils ne sont pas dépourvus. L'œil est bleu foncé, expressif, et parfois s'illumine d'une lueur d'un bleu sombre; la cornée, jaunâtre et fortement injectée de sang, donne à ces Noirs un air féroce. Le nez, très plat, triangulaire, est étroit à sa racine : d'où, un rapprochement marqué des yeux. La cloison ou cartilage qui sépare les fosses nasales a un développement remarquable ; les indigènes la percent d'un trou où ils introduisent une chevillettc, ordinairement jaune, en manière d'ornement. Mes gens, qui n'avaient ni poches ni étui à pipe, remplaçaient volontiers cette cheville par une
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pipe de terre, trouvant le procédé à la ibis pratique et décoratif. Je rencontrais de temps à autre un nez romain, ou à peu près, et j'ai vu plus d'une forme de transition entre le nez romain et le nez plat triangulaire. On m'a assuré qu'à la Nouvelle-Galles du Sud les nez longs et arqués ne manquent pas. J'incline à penser que celte forme allongée, constatée aussi chez des Nord-Qucenslandais, provient d'un croisement avec les Papous, si fiers de leur appareil nasal. L'inégalité de stature ne serait pas pour infirmer cette opinion.
L'Australien a l'os malaire 1res saillant, sa bouche est grande et ouverte, généralement hideuse; les Noirs de Herbert river la tiennent fermée, et l'ensemble de leurs traits y gagne. Ils sont assurément plus agréables à voir que les indigènes qu'on rencontre plus au sud. Leurs lèvres sont violacées, leur menton court, plutôt rentrant. Bras et jambes maigres, à part quelques exceptions : en somme, muscles peu développés. Les femmes sont toutes cagneuses ; les hommes ont les jambes plutôt droites, presque jamais en cerceau, et marchent la pointe légèrement en dehors, ou en ligne droite, ce qu'indiquent les traces de leurs longs pieds. Grande est leur adresse à ramasser leur lance ou tout autre objet sans se baisser, grâce à leur orteil préhensile.
Malgré la gracilité de ses membres, le Nègre australien leur commande dans la perfection. A la dignité de son maintien, à la grâce de ses mouvements, on dirait qu'il a le sentiment d'une sorte de souveraineté sur tout être créé. De son côté, la femme a le port et la démarche d'une reine, mais l'air moins sauvage que l'homme.
Les cheveux et la barbe, d'un noir de jais, sont légèrement frisés, et non crépus comme ceux du nègre africain. A Herbert river on en voit peu de lisses — 5 pour 100 environ, — beaucoup au contraire dans l'intérieur du pays. La longueur de la chevelure est la même pour les deux sexes; je n'ai rencontré qu'un seul homme aux cheveux ébouriffés, eh coup de vent, tels que ceux des Papous, et Ton peut poser en thèse générale que le corps des indigènes est peu poilu. J'ai vu cependant, à Herbert river, quelques vieillards dont la poitrine, les bras et une partie du dos étaient couverts d'une toison assez fournie, fait que je n'ai observé chez aucune femme. La barbe vient mal aux Noirs de Herbert river, qui, d'ailleurs, s'arrachent les quelques poils qui leur poussent- Dans le reste de l'Aus-
tralie, les belles barbes ne sont pas rares, mais on n'y fait pas grand cas de cette parure naturelle, qui se rencontre chez certaines femmes de la Nouvelle-Galles du Sud. Pour me résumer, les cheveux ainsi que la barbe des Noirs de l'Australie sont plutôt fins; avec quelques soins de propreté ils seraient jolis et luisants. À Balonne river (Queensland) il existe une famille dont tous les membres sont glabres. Çà et là se rencontrent quelques chevelures d'un blanc de neige ; mais l'Australie, à ma connaissance, ne possède pas un seul albinos.
On donne le nom de Noirs (Blacks) aux indigènes, quoiqu'ils soient, pour la plupart, d'une nuance brune tirant sur le chocolat. Rien de plus facile à constater à Herbert river, quand ils plongent pendant leur bain. Un peu d'attention permet de remarquer une certaine décoloration de la peau, sous le coup d'une impression violente : la peur, par exemple, les fait pâlir, ou, pour être exact, donne à leur peau une teinte grisâtre. J'ai même vu rougir des adolescents, dont la peau est tendre et plus transparente. Quant aux enfants, dont la peau est marron clair en venant au monde, deux années suffisent à les brunir comme leurs parents.
Celte race est laide, il faut le dire franchement, en dépit d'une (fcrtaine expression des traits, qui leur fait une physionomie agréable, surtout quand leur attention est éveillée. Les hommes, mieux faits que les femmes, offrent seuls quelques beaux types. Si les femmes sont moins bien, c'est que leurs membres sont plus grêles, qu'elles ont le ventre gros et les seins pendants ; plusieurs causes contribuent à ce triste résultat : l'excès de travail, une alimentation malsaine parce qu'elle est uniquement végétale, et le mariage presque toujours prématuré. Je n'en ai pas moins rencontré, dans le Queensland Occidental, deux ou trois beautés aux mains mignonnes, aux petits pieds bien conformés et remarquables par la hauteur du cou-de-pied. C'était à se demander d'où leur était venue cette marque d'aristocratie. Elles avaient, comme toute femme jeune, la peau lisse et veloutée, et leur taille était sans défauts. Leur bouche, en s'ouvrant pour sourire, laissait voir de belles dents blanches, et sous les boucles qui leur retombaient sur le front, selon la mode actuelle, elles jouaient activement de la prunelle. Après cela, peut-on s'étonner que les Australiens se vantent d'avoir des beautés dans leur pays?
Je n'ai pas vu une seule jolie fille à Herbert river; mais à 70 milles de là, dans les hautes terres de l'ouest, je remarquai une femme
Femme de Marylwrough (Queensland central).
jeune et bien faite, aux traits réguliers, qui avait les yeux beaux, le nez bien tourné, pins étroit du bas que celui de la plupart des Queens-
landaises, et par conséquent de forme triangulaire moins accusée. Mais les plus tristes échantillons du genre humain qui aient frappé
Jeune fille de Maryborough (Queensland central).
mes regards, c'étaient de vieilles Australiennes accroupies autour du feu, occupées à gratter leurs memhres maigres et secs. En vieillissant,
elles ont perdu presque toute leur chair, leur ventre est devenu énorme, leur peau s'est ridée et leurs cheveux gris se sont faits rares : bref, elles sont hideuses à voir, d'autant plus que leurs yeux ont presque disparu ; car les femmes vieillissent de bonne heure et n'arrivent pas à un âge aussi avancé que les hommes. Ceux-ci dépassent souvent la cinquantaine, et Ton assure que, sur certains poinls du Queensland, ils vont quelquefois jusqu'à soixante-dix ou quatre-vingts ans, tandis que dans la région méridionale la moyenne de la vie est d'une quarantaine d'années au plus.
À Herbert river, les femmes l'emportent en nombre sur les hommes. Mêmes proportions au sud-ouest du golfe de Carpentarie; mais les dernières études prouveraient qu'il en est autrement sur une bonne partie du continent.
C'est entre dix-huit et vingt ans que l'Australienne met au monde son premier enfant, quelquefois plus tard. Rarement elle en a plus de trois ou quatre, et presque jamais des jumeaux.
L'enfantement — simple parturition — ne semble pas peser d'un grand poids sur la vie de la femme : elle s'écarte un peu du campement de sa tribu, et, sa fonction maternelle accomplie, l'enfant lavé au ruisseau le plus proche, elle retourne vers les siens comme si de rien n'était, sans plus se soucier de l'incident. Cependant, lorsqu'une femme se trouve dans une position intéressante, elle en est heureuse et fière. Les tribus voisines du golfe de Carpentarie ont la prétention de pouvoir deviner, quelques mois à l'avance, le sexe de l'enfant à naître, d'après le nombre des aréoles ou cercles qui entourent la base du mamelon.
En raison de la mauvaise alimentation des Noirs, leurs enfants sont sevrés assez tard pour qu'on en voie partager le. lait d'un frère ou d'une sœur puînés.
Les cas de mort causés par l'enfantement ne sont pas nombreux.
L'annonce de l'arrivée de la cigogne n'est pas toujours considérée comme un événement heureux ; aussi l'infanticide est-il fréquent en Australie, surtout en temps de disette, auquel cas on va jusqu'à dévorer le nouveau-né. Au reste, la vie nomade n'est pas faite pour les familles nombreuses, et les hommes voient avec déplaisir s'accroître le nombre des enfants, les femmes étant chargées de mille travaux, et tenues de pourvoir à la subsistance de tous. Aussi, pour
empêcher les mères d'allaiter et, par conséquent, de pouvoir élever leurs enfants, certaines tribus ne reculent même pas devant l'ablation des seins.
L'odeur si prononcée inhérente à la race noire diffère essentiellement de celle que dégage le corps d'un Blanc sale et crasseux. Elle est forte, sui generis, et jette l'inquiétude parmi les bestiaux, les chiens et les chevaux qui, fût-ce à leur insu, se trouvent dans le
Indigène de Herbert river.
voisinage d'indigènes. Plus d'un explorateur a dû la vie à la fétidité de ces exhalaisons, où l'odeur de la peau se combine d'une manière détestable avec celles de la saleté, de la fumée et des terres colorantes dont tous les Nègres s'enduisent le corps.
La voix des Australiens, pour être souvent rauque, est cependant agréable, et prouve une certaine aptitude musicale. Elle est haute chez les hommes aussi bien que chez les femmes ; la voix de basse et celle de tête sont presque inconnues.
Les indigènes prennent autant de plaisir que les matelots à
« orner » leur corps, mais ils opèrent gauchement, avec leur rudesse naturelle, à l'aide d'un caillou tranchant ou d'une écaille, instruments primitifs. Ils se tailladent la poitrine et le ventre en lignes transversales et parallèles; et, afin d'empêcher la cicatrisation des blessures, ils les saupoudrent de charbon ou de cendre pendant deux à trois mois, ce qui en amène la tuméfaction. On obtient un résultat analogue en laissant des fourmis se promener sur les parties incisées. Les épaules sont pareillement tailladées en lignes de cinq centimètres, tombantes, comme des cannetilles d'épauletles. Ces lignes acquièrent d'abord, chez les jeunes, un relief de la grosseur du petit doigt, deviennent peu à peu moins distinctes, enfin disparaissent à l'heure de la vieillesse. Elles indiquent toujours une sorte de hiérarchie, basée sur l'âge. Les jeunes gens ne participent à ces honneurs qu'à partir d'un certain âge : on commence par quelques entailles, dont le nombre augmente avec les années, et lorsqu'ils sont parvenus au terme de leur croissance, on leur incise sur la poitrine, autour des mamelons, toujours par le même procédé, deux croissants dont les côtés concaves sont tournés en dehors. Par ce signe extérieur, qui lui est conféré avec apparat, l'adolescent est reconnu nubile. Au fur et à mesure qu'il grandit, les bandes de peau se détachent et tombent ; le jeune garçon les recueille dans une petite corbeille qu'il porte suspendue au cou, jusqu'au jour où, après un certain laps de temps, il les donnera au diable, c'esl-à-dire où il jettera dans la forêt le contenu de son panier. Telle est la seule trace de culte qu'il m'a été donné d'observer chez les Noirs de Herbert river : c'est là sans doute un sacrifice en vue de détourner quelque être méchant. Après son investiture, le jeune homme a droit à toute espèce de nourriture; jusqu'alors il avait dû s'abstenir de grands lézards, d'anguilles, etc. L'entrée d'un homme dans sa majorité n'est pas indiquée, comme en d'autres parties du continent, par l'extraction d'une incisive.
L'homme se distingue encore, outre ces marques de dignité, par des lignes spécialement destinées à l'« ornementation » : celles-ci sont droites, courtes, parallèles, et disposées par groupes en travers du bras. On laisse les plaies se fermer, et les cicatrices deviennent peu distinctes. Le dos et les omoplates ont reçu aussi quelques entailles, mais le visage n'en porte jamais trace.
Les hommes ont seuls la poitrine, le venlre et les épaules