CICATRICES
« décorés » de marques de dignité; elles sont interdites aux femmes. Le sexe fort monopolise également les lignes et incisions de « beauté », estimant peu convenable que la femme se permette des excès de parure; on lui accorde seulement quelques lignes grossièrement taillées sur les bras, le dos et la poitrine (le plus souvent sur les seins). Elle attache un grand prix à ceux de ces embellissements qui lui sont permis; d'ailleurs, quand il est question de parures, elle ne montre pas cette sensibilité physique qui est un des traits caractéristiques des Nègres d'Australie. Ainsi un jour je vis deux femmes en train d'opérer l'une sur l'autre : elles se pratiquaient le long du bras, de haut en bas, avec un éclat de verre, des entailles courtes et parallèles, semblables à celles des hommes, et sans paraître en trop souffrir, puisqu'elles continuaient à fumer tranquillement leur pipe.
Corbeille portée par les jeunes indigènes.
Le tatouage proprement dit, qui consiste à faire sur la peau des piqûres fines avec un objet très aigu, n'est pas en usage chez ces Nègres. Ils ne connaissent que l'opération ci-dessus décrite, qui après guérison laisse la plaie tuméfiée.
Le matin même de la clôture du borbobi, j'entreprenais une nouvelle expédition; parmi tant de Noirs réunis, j'avais pu sans peine adjoindre à mes gens de la première excursion trois nouvelles recrues. Nous devions visiter un autre pays où abondaient iarris et bungaris. Les Noirs, exténués des fatigues de la veille, se montrèrent encore plus paresseux que d'habitude, et revinrent plusieurs fois à la charge pour obtenir qu'on fit halte, quoique nous n'eussions fait que quelques milles. Longeant à contre-courant un fleuve qui descendait de la montagne, nous vînmes à passer devant l'un des camps abandonnés par les Noirs. Pickle-Bottle voulait à toute force s'y reposer. Comme je lui faisais remarquer que « le soleil était encore grand »
et que nous ne trouverions là ni iarris ni bungaris, il me répondit qu'il y en avait au contraire beaucoup, et qu'il ferait bon manger là.
Je continuai quand même à avancer, sans tenir compte de sa disposition à la paresse, ce qui le mit de fort méchante humeur. N'était-ce pas lui qu'on avait chargé de la conduite du cheval aux bagages, en sa qualité de « civilisé », connaissant le terrain mieux que personne? Pourtant le drôle, au lieu de choisir le versant oriental de la montagne, qui paraissait le plus praticable, nous fit côtoyer le torrent, dont le lit devenait de plus en plus étroit et les bords de plus en plus escarpés, à mesure que nous montions. Cependant j'avais confiance en Pickle-Bottle en tant que guide, mais le passage devint tellement étroit que je reconnus l'impossibilité d'aller plus loin. Alors seulement je compris qu'il voulait me contraindre à agir à sa guise et à camper sur l'emplacement proposé par lui. Le seul parti à prendre, c'était de retourner sur mes pas et de chercher une autre montée moins rapide. J'eus bien du mal à faire tourner les chevaux; mais cette fois je pris la tète, et, furieux de ce retard, je donnai à tous l'ordre de me suivre.
De temps en temps je jetais un coup d'œil en arrière pour m'assurer que personne ne s'écartait. Quelle fut ma surprise, à un détour du sentier, d'apercevoir Pickle-Botlle et le cheval aux bagages tout au haut de la montagne et près de l'endroit où nous avions tourné! M'ayant vu bien déterminé à poursuivre ma route, il s'était décidé, pour s'épargner ce long détour, à escalader la pente abrupte avec sa bêle, s'imaginant, comme tous les indigènes, qu'un cheval peut passer partout où passe un homme. Au moment où il allait lui faire franchir la crête de la montagne, l'animal, dont les jambes de devant étaient déjà sur le bord, manqua des deux pieds au milieu des éclats de roche, perdit l'équilibre et roula lourdement avec toute sa charge, comme un sac de farine. Je le suivais des yeux avec anxiété, dans l'espoir de le voir s'arrêter, mais il roulait, roulait, tournant sur lui-même, et il finit par s'abattre au bord de l'eau, heureusement sans s'y engouffrer.
Entre temps Pickle-Bottle et ses camarades avaient disparu comme par enchantement. Persuadés que je me fâcherais, ils s'étaient cachés dans les broussailles pour échapper à la mort. Je les rappelai d'un ton rassurant et me mis à décharger le cheval; eux me regardaient