MON CHEVAL DE BAGAGE EN DANGER
de derrière les arbres pour bien se rendre compte de la situation. Le courage leur revint bientôt, et ils se rapprochèrent de moi. Je
L'animal roula lourdement avec toute sa charge.
constatai avec plaisir que le cheval s'en était tiré avec de légères égratignures. Chose miraculeuse, il n'avait pas un seul membre de
rompu. Une fois remis sur pieds et lavé dans la rivière, il se secoua et s'ébroua; il n'avait pas l'air trop incommodé des suites de son voyage à la montagne.
On se remit en roule, et Pickle-Bottle se montra plus traitable. « Pas de tabac aujourd'hui! » lui dis-je; et cette menace eut pour effet de le rendre plus consciencieux. Je découvris sans peine le bon chemin, que nous suivîmes deux ou trois heures; c'était un des sentiers que prennent les Noirs pour monter au sommet de la montagne. Des broussailles l'encadraient à droite et à gauche, et les montagnes se rapprochaient de plus en plus, comme pour nous cerner de tous les côtés. Tout à coup le paysage s'ouvrit sur une large vallée, haut située, couverte de plaines herbues et entourée de monticules boisés. C'est là que nous établîmes notre camp, près de la rivière. L'herbe ne manquait pas pour mes chevaux, car le pays est fertile, et jamais bête n'y avait pâturé.
Ce camp fut notre point de repère pour nos expéditions dans les fourrés environnants. Un jour les Noirs me firent remarquer sur un tronc d'arbre les traces d'un bungari : j'avais donc enfin une preuve de l'existence de cet animal, et je pris la résolution de ne pas quitter la partie que je ne l'eusse tué. Hélas! je ne me doutais guère des tribulations qui m'attendaient, et j'étais loin de soupçonner qu'avant de les voir couronnées de succès, il me faudrait poursuivre mes recherches trois mois durant.
Les traces étaient déjà anciennes, mais encore très distinctes : il n'y avait donc pas d'erreur possible. Lors d'une de ces courses au sommet de la montagne, j'entendis chanter un oiseau dans le fourré, d'une voix forte et longtemps. Je m'approchai avec précaution, et d'un coup de fusil je tuai le chanteur posé à terre. Il était de la grosseur d'une litorne (Scenopxus dentirostris) et appartenait à la famille des oiseaux-joueurs, dont j'ai déjà parlé; son plumage gris n'avait rien de remarquable."
En le ramassant, mon attention fut attirée par un lit de feuilles fraîches et vertes qui recouvraient le noir humus : c'était la cour de récréation de l'oiseau. Cachée sous des buissons épais, elle était disposée en carré régulier, d'un mètre de côté environ, sur une partie du sol préalablement déblayée et débarrassée de feuilles, de ramilles, etc. Sur ce carré l'oiseau avait rangé, les unes à côté des
LES NOIRS PAR Là PLUIE. 175
autres, dans un ordre parfait, de larges feuilles fraîches; après quoi, évidemment ravi de son travail, il s'était installé tout près et chantait. Dès que les feuilles sèchent, on les renouvelle. Au cours de ma promenade je vis trois de ces places de jeu, peu éloignées les unes des' autres; toutes étaient garnies de feuilles fraîches fournies par des arbres de même essence, et à côté s'entassaient celles qui étaient mises au rebut. Il me paraît que cet oiseau, à chaque renouvellement des feuilles, enlève en même temps un peu de terre, pour que la surface de sa salle de jeu conserve toujours un Ion noirâtre, sur lequel tranche agréablement le vert des feuilles. Cet oiseau a le sens du beau, on n'en peut douter.
Il est très commun dans le pays. J'en ai vu sur la crête des montagnes de la côte, mais toujours dans les halliers, qu'il ne quitte jamais. Les indigènes le désignent sous le nom de gramma (voler), à cause de son habitude de dérober les feuilles dont il orne son salon de jeu.
L'été verse des masses d'eau sur les montagnes, et l'on ne peut jamais faire fond sur le temps, car, chaque nuit, pour ainsi dire, il tombe une averse.
Un jour nous fûmes surpris par une vraie trombe d'eau. En un instant le ruisseau de la montagne fut transformé en un torrent impétueux, par lequel il nous fallut passer pour rentrer au campement. Ce chemin nous semblait préférable à la forêt, qui devient encore plus impraticable par les fortes pluies, tant l'eau y ruisselle, tant il y fait obscur.
En pareilles conditions les indigènes se sentent mal à l'aise, car ils supportent moins bien le mauvais temps que les Européens. Aussi, lorsqu'il pleuvait, m'était-il impossible de les décider à m'aecompagner : leur horreur de la pluie est telle, qu'ils aiment mieux souffrir plusieurs jours de la faim, que de sortir de leurs huttes aux époques pluvieuses pour chercher leur subsistance. Les épaules relevées, grelottants, ils descendirent le torrent, et d'une telle vitesse que j'avais peine à les suivre. Comme nous passions devant un endroit où la montagne surplombait un peu, mes Noirs, avec leur coup-d'œil pratique, virent qu'il serait possible d'y allumer un feu, et s'arrêtèrent. Je me demandai comment ils pourraient trouver du branchage sec, Duisque l'eau dégouttait de partout; pourtant ces ce gelés » ne tar-
dèrent pas à rapporter des poignées de bois pourri qu'ils avaient retirées de creux d'arbres, et des feuilles ramassées au pied d'« avocatiers ». Bientôt nous eûmes un bon petit feu pour nous égayer, et les Noirs se blottirent tout autour, en vrais chats, attirant à eux la fumée avec les mains, pour être plus tôt réchauffés.
Chaque fois qu'ils avaient à faire du feu, je leur donnais des allumettes, et comme c'était pour eux un véritable amusement de les voir prendre, ils m'en réclamaient toujours pour allumer leur pipe, même quand ils avaient un grand brasier à leur disposition. Ils les appelaient mardshe, de l'anglais matches, mot que j'étais parvenu à leur apprendre ; mais plus habituellement ils se procuraient du feu par le frottement de deux morceaux de bois léger, de 30 à 60 ccnli-
Manièrc d'allumer le feu.
mètres, chêne-liège (Erylhrina vespertilio) ou black fïg. Voici la méthode suivie : on pose à terre l'un des morceaux de bois, c'est-àdire la moitié d'une branche fendue, dont le côté plat est retourné en l'air; à l'autre bâton, droit et rond, appuyé perpendiculairement sur le premier, les mains impriment un mouvement de rotation excessivement rapide, pareil à celui d'une mouvette, pour que le bâton vertical pénètre dans celui de dessous, qui est horizontal, et souvent de densité moindre. Au bout de quelques secondes on voit se produire un peu de fumée, et bientôt s'échapper du trou de la sciure fine ignescenle, qui met le feu aux feuilles sèches entassées à l'avance; celui qui opère doit souffler sans relâche sur les menus copeaux afin d'activer l'embrasement. Ce n'tst pas sur le genou, suivant la méthode usuelle, que les Noirs cassent le petit bois et les branches qui arrivent alors en quantité, mais sur leur crâne, solide, dont la masse osseuse est d'une telle épaisseur, qu'on y peut rompre des