LE COURRIER
quelques inconvénients : la diarrhée par exemple, dont je souffrais pour mon compte, et qui n'épargnait pas même les indigènes; au contraire, je pouvais absorber des quantités de miel européen sans m'en sentir incommodé le moins du monde. On dirait du fromage mou et jaunâtre : les Noirs « civilisés » lui ont donné le nom de old mansugarbag: et, loin d'en faire fi, ils le délayent dans l'eau avec du miel frais, ou dans leurs paniers d'écorce, ou plutôt dans les augettes ci-dessus décrites. Même les abeilles ne le mangent pas.
Ils font également usage de miel frais étendu d'eau : non qu'ils boivent ce mélange, comme on pourrait le croire, mais ils ont pour l'absorber, ou le humer, une méthode toute particulière. Ils mâchent une poignée d'herbes fines, et quand la mastication lui a donné l'apparence de 1 eloupe, ils la plongent dans l'augette et en expriment le liquide avec la bouche, comme d'une éponge. Pendant les repas ils s'accroupissent autour du récipient, et comme chacun s'efforce d'en attraper le plus qu'il peut, le repas ne dure jamais longtemps. Cette invention, très naturelle et fort pratique en l'absence de cuillers, permet une répartition égale et équitable entre les convives, à qui il serait peu facile, avec ce système, de se faire la part trop forte. Après le repas on remet dans le panier les paquets d'herbes-éponges, et on les porte avec soi tant qu'elles durent, comme des accessoires indispensables. Le miel sauvage de l'Australie, généralement brun foncé, ne peut entrer en comparaison avec les miels d'Europe de première qualité : son arôme est trop fort pour être positivement agréable. Il se conserve ferme et frais dans les troncs d'arbre, même pendant les grandes chaleurs, et constitue un aliment sain, agréable, mais que je n'ai jamais pu considérer comme un plat de résistance. J'en fus même promptement dégoûté, quoiqu'il variât un peu mon ordinaire trop restreint et me tînt lieu de sucre à l'occasion. Jamais, dans les vastes halliers, nous ne trouvions de miel.
Le courrier venait d'arriver quand nous fîmes notre rentrée à Herbert vale : son passage, deux fois par mois, était une vraie fête pour nous, à qui il apportait des nouvelles du monde extérieur. Il passait la nuit à la vallée Herbert, en se rendant aux stations des Hautes-Terres. Ces facteurs ont souvent 300 milles à parcourir avec leurs chevaux pour distribuer le courrier : ils sont toujours armés d'un revolver ou d'un fusil.
Souvent, le soir, assis autour de la cheminée, nous écoutions, le Canaque et moi, les histoires que nous contait le courrier et les nouvelles qu'il nous donnait du monde civilisé. Cet homme avait vu bien des choses, avait beaucoup roulé dans les colonies; il avait même été berger; enfin il appartenait à la classe des rough men, qui, après tout, ne sont pas aussi rébarbatifs que leur surnom pourrait le faire supposer. Il n'y avait pas de cheval qu'il ne pût dompter, ou, pour employer ses propres expressions, il pouvait ride any beast, that fias got hair on. C'était un gaillard inculte, mais content de tout, qui ne perdait jamais son sang-froid et ne reculait devant aucun obstacle. Indifférent sur le chapitre de la nourriture, pourvu qu'il mangeât, et peu sensible aux fluctuations de la température, il voyageait aussi volontiers par la pluie que par le soleil.
Il était né à Victoria, d'où l'avaient fait partir quelques escapades de jeunesse, et il avait poussé, dans ses pérégrinations, jusque vers le Nord, où n'avait pas pénétré la civilisation; mais aujourd'hui que les femmes noires l'emportaient à ses yeux sur les blanches, il avait accepté un emploi dans la région habitée par elles. A tout prendre, c'était un assez bon garçon : le vrai type de la classe ouvrière parmi les Blancs d'Australie, qui sont sûrs, corrects, attachés à leur devoir, durs au travail, diligents, mais étourdis et peu respectueux. « / care for nobody, and nobody cares for me », telle est leur manière d'envisager la vie.
A la station je me rencontrai avec un autre rough man beaucoup moins gentleman que le courrier, et dont le revolver quittait facilement la ceinture. Campé dans le voisinage, il espérait entrer en affaires avec les jardins zoologiques, auxquels il livrerait de jeunes casoars en vie; il était également à la recherche d'une variété de palmier dont, suivant lui, on pouvait fabriquer d'excellentes queues de billard. Bien approvisionné de tabac et de mouchoirs multicolores pour faire des échanges, il entreprit plusieurs expéditions, qui n'aboutirent à aucun résultat.
Tout en causant, je vins à mentionner ma présence à un meeting de sauvages; cela le décida à assister au borbobi qui devait se tenir dans quelques jours. Pour que je ne fusse pas le seul Blanc qui eût été témoin de ce spectacle, il s'y fit conduire par le Canaque; mais ils durent fuir tous deux, de crainte d'être mangés, les Noirs les
f^e courrier.
WILLÏ. 185
ayant entourés en criant : Talgoro, talgorol (Chair humaine, chair humaine ! )
Willi f l'un des Noirs, qui venait quelquefois à la station, avait remarqué que j'étais bien pourvu de viande et de tabac. 11 s'offrit un jour à me servir de guide. « Viens avec moi dans mon pays, me ditil : tu y trouveras iarris et bungaris. » En une journée de voyage nous pouvions arriver chez Willi, dans la montagne; les gens de sa tribu étaient en bons termes avec une partie des nègres de Herbert vale, mais, vis-à-vis des autres, les rapports étaient assez tendus, à cause de leur situation limitrophe. Comme je connaissais un peu Willi et que j'avais en lui une certaine confiance, je me décidai à explorer cette contrée dont il faisait tant d'éloges.