CHAPITRE XI
Respect de la propriété. — Pays nouveau. — Une ascension. — Fougères arborescentes. — Orties vénéneuses. — Une nuit dans une grotte. — Dessins faits par les Noirs. — Larves bonnes à manger. — Musique des sauvages. — Exigences.
Nous allions donc parcourir le pays si vanté par Willi; tout en gardant avec moi une partie des Noirs précédemment engagés, je pris Willi à mon service, ainsi que son ami Ckinaman. En raison du récent borbobi, plusieurs de ces hommes étaient en possession de piques et d'épées; mais comme il était peu probable qu'ils eussent à en faire usage, les armes furent déposées sous un bosquet où Ton viendrait les reprendre à la première occasion. Je n'ai jamais eu connaissance d'un seul vol d'armes. D'autres objets étaient pareillement entreposés, dans la ferme persuasion qu'on les retrouverait; mais il en était tout autrement pour les provisions de bouche déposées dans ces caches : chacun s'em pressait d'y puiser, au moins un peu. En résumé, tout attentat contre la propriété d'autrui étant considéré comme un acte répréhensible, les indigènes se volent fort peu entre eux. Qu'un Noir découvre un dépôt de miel dans un arbre, et que, faute d'outils, il ne puisse l'en retirer, rien ne l'empêche de laisser sa trouvaille en toute sécurité, jusqu'à une heure plus commode; personne n'y touchera, pourvu qu'il prenne soin de mentionner la découverte ou qu'il ait marqué l'arbre, comme cela se fait en quelques endroits du Queensland occidental : car le miel est à qui le trouve. En chasse, nul ne s'approprie le butin d'autrui : les membres d'une même tribu
paraissent avoir une confiance réciproque et illimitée. Jusqu'à un certain point la propriété est toujours respectée, à une exception près, en ce qui concerne la femme, leur plus précieux trésor. Naturellement ce n'est qu'entre hommes de la même tribu qu'on établit une différence entre le mien et le tien; de peuplade à peuplade on se traite en bêtes féroces.
Le chemin était plus que difficile. Nous eûmes à franchir des hauteurs, à traverser des vallées et à abattre des arbres pour nous permettre de passer; les Noirs s'en tiraient avec une grande habileté, jouant de mon tomahawk d'une manière remarquable. J'étais plus fort que la plupart d'entre eux, et pourtant ils abattaient un arbre bien plus vite que moi, grâce à une certaine façon de manier la hache. Après avoir monté une longue plaine herbeuse en pente douce, qui finissait en surface absolument plane, nous jouîmes tout à coup de la vue d'une vallée spacieuse, large et longue, boisée et traversée par une rivière écumeuse aux nombreuses cascades, à sauts rapides. Le grondement produit par ces chutes d'eau et les masses incommensurables de verdure sombre, dont les flancs de la vallée étaient tapissés de la base au sommet, firent sur moi, au premier aspect, une heureuse impression : j'allais sans doute faire des trouvailles d'un haut intérêt; sur le fond vert foncé des bas fourrés les palmiers se détachaient en clair, lançant leurs couronnes superbes au-dessus de celles des autres arbres.
Quand nous eûmes atteint l'étage le plus élevé de la prairie; une bouffée de fraîcheur inconnue vint nous frapper. Willi proposa d'y bâtir une hutte d'après un système particulier : c'était pure paresse de sa part, afin d'éviter la corvée d'aller chercher des feuilles de palmier à la forêt. Mais son intention eut cela d'heureux pour moi, que ma cabane en fut construite plus solidement. Quatre arbres minces lui servirent à confectionner des perches courtes et fourchues, dont les extrémités inférieures, taillées en pointe, rendaient plus facile l'enfoncement dans le sol. Ces perches, disposées en carré, ne sortaient de terre que d'un mètre au plus; enlre les enfourchures on plantait d'abord de longues branches, puis au-dessus on établissait un toit avec d'autres rameaux et des herbes sèches. Je me fis un lit confortable de feuilles et d'herbes, que je recouvris de mon imperméable, et en guise d'oreiller j'entassai les petits objets que j'avais apportés,