‹ Au pays des cannibalesChapitre 63 sur 185 · LA POULE DE JUNGLE · texte numérisé non relu

LA POULE DE JUNGLE

entre autres, mon petit trésor : le tabac. Enfin, à mon côté reposait mon fidèle camarade de lit, mon fusil. Pendant que nous dressions nos huttes, Chinaman s'était absenté; il nous rapporta bientôt une assez grande quantité d'œufs de poules de jungle ou girauan (Megapodius lumulusl), nom que donnent les indigènes, non seulement à ce gallinacé, mais à ses œufs. Chinaman était là dans son pays; il connaissait tous les coins de la forêt et toutes les buttes à œufs de poules de jungle. On était justement en novembre, saison du girauan.

La poule de jungle abonde dans les parties basses de ces halliers ; plus haut elle fait place au kutjari (talégalle). Ces œufs, quatre fois plus gros que les nôtres, se préparent et se mangent de la manière originale que voici : les Noirs les percent avec de grandes précautions et posent l'œuf sur de la cendre brûlante; en peu de minutes Tintérieur est cuit. Ce trou est à deux fins : d'abord la coquille éclate moins facilement ; en second lieu, l'œuf peut être mangé pendant sa cuisson. On en hume le contenu à l'aide d'un bout de rotang dont une extrémité a été mâchée en forme de pinceau.

On sait que l'éclosion des œufs de la poule de jungle, comme celle

des œufs de talégalle, se produit sous Faction d'une chaleur artificielle. Avec de la terre et des détritus végétaux, l'oiseau se construit une hutte où il dépose ses œufs, et la chaleur développée par la décomposition de ces matières suffira à amener l'éclosion. Une même butte sert à plusieurs femelles, et comme les pontes se produisent à intervalles très éloignés, il y a entre les couvées des phases de développement très différentes. Si le germe est fécondé, l'œuf n'en sera que plus estimé, préféré même à un œuf frais ; si le poussin est à moitié formé, s'il baigne, pour ainsi parler, dans son propre jus, les indigènes, à l'aide de leur « cuiller », s'ingurgitent d'abord le blanc et le jaune (qui restent) et brisent ensuite la coquille pour en extraire le poulet. A peine l'oiseau est-il débarrassé de son duvet qu'on le place sur un lit de charbons ardents, et, aussitôt cuit, il sera avalé tel quel : bec et ongles compris.

L'ascension eut lieu le lendemain ; le long de la rivière, pendant toute la durée du trajet, ou à peu près, il nous fallut remonter le courant. Les Noirs sautaient avec une légèreté sans pareille, d'une pierre à l'autre; mais combien il m'était difficile de les suivre, à cause de mes chaussures! Le chemin était si long et si pénible que je me baissais souvent pour boire au ruisseau et m'y baigner la tète. La vue de ce panorama magnifique m'infusa une ardeur nouvelle: le long de la rivière, deux lignes d'arbres et d'arbustes s'inclinaient en courbes gracieuses au-dessus de l'eau, à droite et à gauche. Dans l'intérieur de la forêt tout était sombre et humide; mais quand je levais les yeux, j'apercevais la cime des arbres baignant dans une lumière resplendissante, dont l'irradiation pénétrait quelquefois jusqu'à nous ; et au-dessus de moi planait un ciel d'azur, immense, profond, illimité. Par-ci, par-là, à travers les couronnes d'arbres, j'avais une vue sur les hauteurs qui, des deux côtés, forinaient une masse de verdure aux nuances variées, et je découvrais aussi, de temps à autre, le tronc élancé de quelque palmier commun d'Australie, ou d'un palmier éventail aux grandes feuilles luisantes.

Quelquefois nous effarouchions un ravissant petit martin-pêcheur, bleu et rouge (Alcyone azurea), qui abandonnait sa branche pour fuir devant nous à petits coups d'aile, le long de la rivière. De grands papillons bleus ou verts (Ornithoptera) , aux couleurs chatoyantes, voltigeaient à la cime des arbres, et dans les creux de la rivière on

Page 1