‹ Au pays des cannibalesChapitre 64 sur 185 · FOUGÈRES ARBORESCENTES · texte numérisé non relu

FOUGÈRES ARBORESCENTES

voyait se jouer d'innombrables écrevisses, que les indigènes se faisaient un plaisir d'embrocher. Voici de quelle manière : ils aiguisent par un bout une palme dure, rigide, et en présentent la pointe à l'écrevisse en murmurant quelque chose qui éveille son attention; l'animal entoure de ses pattes la partie acérée de la palme, que le Noir porte en avant, d'un coup sec et vif : l'écrevisse se trouve embrochée.

Plus nous nous élevons, plus le panorama gagne en pittoresque sauvage : rétrécissement du torrent, diminution de la niasse d'eau, disparition progressive des écrevisses, éclipse totale des martinspécheurs. Aux palmiers ont succédé des fougères colossales, dont les frondes étalent leurs magnificences dans les ravins, au-dessus de gais ruisseaux qui se cachent pour reparaître, sous forme de cascatelles, sur le versant de la ravine.

Voulant me faire une idée de la hauteur de ces fougères, j'en détachai une fronde secondaire : elle m'allait au cou, mais j'en vis de bien plus grandes.

A cette altitude les jeux d'ombre et de lumière sont merveilleux ; l'impression qui se dégage de l'ensemble de ce spectacle touche à l'écrasement. Quel dommage qu'il n'y ait, pour jouir de ce tableau, que des Nègres incapables d'en saisir les beautés !

Comme nous approchions du terme de notre étape, gravissant la montagne, escaladant les roches, Willi, qui marchait en tête, s'arrêta brusquement et me fit signe d'aller à lui promptement, avec mon fusil. Mais j'avais à peine fait la moitié du chemin, qu'une bête décampa : c'était un jeune iarri que la peur chassait d'un terrier voisin. Willi aurait pu le tuer le plus aisément du monde, avec son tomahawk; il préféra s'abstenir, habitué qu'il était à voir tout tomber sous la balle de mon fusil ; mes Noirs avaient une telle foi en cette arme, que généralement ils s'en fiaient à moi pour tirer le gibier qui se présentait. C'est ainsi que, par la sottise de Willi, nous perdîmes l'occasion de posséder un exemplaire de cet animal si rare; après notre mésaventure nous fîmes une longue marche sur des galets, ou dans la brousse et des ronceraies ; de grands arbres à feuillage s'élançaient de ces terrains pierreux, près du sommet; et c'est sur ce point que se dirigèrent d'abord les recherches de mes hommes, car les feuilles de ces arbres constituent l'élément principal de la nourriture

du bungari. Partout où il y avait absence d'arbres, le lit rocheux était caché par des plantes rampantes, ce qui rendait notre poursuite encore plus périlleuse, puisque les galets roulaient sous nos pieds, qui demeuraient pris dans ces filets de lianes.

Tout en haut on aperçoit aussi des paysages, mais d'un autre caractère. C'est là que se trouve l'habitat de l'« avocatier », sur de petits mamelons au fond d'humus noir si fertile que tout y pousse à foison, avec une exubérance de végétation surprenante. Pénétrer dans ce terrain n'est pas facile, tant sont pressés et enchevêtrés les faisceaux de palmiers, qui varient en hauteur de six à huit mètres. Ces masses, que n'interrompt aucune solution de continuité, arrivent à former une muraille haute, inextricable, infranchissable; malgré tout, l'indigène finit par découvrir un passage possible, mais où Ton ne pourra pénétrer qu'en y laissant de ses vêlements et de sa peau. C'est précisément dans ces terres impraticables que se tient le bungari : nous en distinguâmes des traces nombreuses, souvent très récentes, soit sur de hauts troncs d'arbres, soit dans le fourré, sur des arbres plus petits.

Pendant que nous nous efforcions d'atteindre le sommet de la montagne, les indigènes appelèrent mon attention sur un animal gros comme un chat, qui courait de branche en branche. Je le tuai : c'était une variété d'opossum appelée tulla par les Noirs, et connue aujourd'hui en zoologie sous le nom de Trichomms Archeri. L'aprèsmidi était déjà avancé lorsque j'abattis ce phalangiste. Chose à noter, ce nocturne fait une de ses tournées de trois à quatre heures après midi ; et c'est le seul de cette grande famille chez qui l'on ait constaté cette particularité. Sa robe est assez bizarre, d'un jaune verdàtre à raies noires et blanches peu distinctes; elle donne vraiment l'idée d'un tronc couvert de lichen et de mousse.

L'ortie vénéneuse, appelée Laportea moroides, est un des plus terribles fléaux de cette localité à l'abord si difficile; son venin est si actif qu'il suffit d'une légère agitation de ses jolies feuilles en forme de cœur pour provoquer l'éternuement; le fruit ressemble à la framboise, et les feuilles sont garnies dessus et dessous de poils dont la piqûre cause une vive cuisson. Un chien piqué hurle du haut de sa tête, mais c'est sur les chevaux que l'action de cette orlic est le plus sensible. Ils titubent, se roulent, fous de douleur; et, s'il n'a pas été

Dans les a avocatier ».

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