DESSINS FAITS PAR LES NOIRS
ces larves soient le meilleur mets que les indigènes aient eu à m'ofFrir, celui qui m'ait plu davantage? Rompez-en une ou deux, vous y verrez une masse jaunâtre, compacte comme de l'omelette, et dont le goût d'ailleurs rappelle celui de l'œuf; mais à mon avis celte larve d'acacia, la meilleure de toutes, est encore préférable, avec son arrière-goût de noisette, à une omelette de nos pays. Les indigènes mangent la larve entière; moi, je lui arrachais la tête avec les dents et crachais la peau; après quoi mes hommes se jetaient avec avidité
Dans la caverne.
sur les parties que j'avais dédaignées, et même dévoraient l'insecte avec autant de plaisir que la larve, se bornant, avant de le rôtir, à le dépouiller de ses durs élytres; enfin, ils mangeaient également des espèces communes de longicornes, et Ton fit griller aussi des écrevisses d'eau douce, qui, pour le goût, valaient certainement les nôtres : malheureusement il y en avait trop peu.
A la vive lumière du bûcher je distinguai des figures dessinées par les Noirs au plafond de la grotte. Elles représentaient un homme, une femme et leur enfant. En quelques traits au charbon ou à la sanguine, les indigènes avaient indiqué les personnages, tous aux
193 Al PAYS DES CANNIBALES.
longs doigts, aux grands orteils très écartés; et, quoique grossièrement tracées, ces figures n'étaient pas dépourvues de toute symétrie : le côté gauche était la reproduction du côté droit, mais les proportions n'avaient pas été observées. En résumé, les indigènes ne comprennent le dessin que sous sa forme la plus primitive, la plus simple : lorsque je leur montrai ma photographie, aucun d'eux ne put se rendre compte de ce qu elle représentait; ils ne savaient comment la tenir et la tournaient tantôt en haut, tantôt en bas, au hasard. Mon Canaque, qui était présent, comprit, lui, sur-le-champ, car les Noirs « civilisés » savent bien mieux déchiffrer les dessins, et reconnaissent facilement une personne d'après sa photographie.
Au matin nous fûmes éveillés par un gai ramage, où dominait la note persistante et monotone d'un oiseau que les Noirs ont nommé taudala à cause de son incessant caquetage. La gorge est brun rouge; il est gros comme une caille, très sauvage, et se tient habituellement à terre. Ses mouvements ont une vivacité singulière. Ce jour-là il y en avait un de l'autre côté de la rivière ; il chantait sans relâche, et d'une telle force, qu'un- des Noirs, agacé, s'arrangea pour le faire partir. Cet oiseau (Orthonyx Spaldingii) se fait entendre le matin et le soir; mais jamais il ne quitte la forêt. Son chant est peu varié ; et cependant je l'entendais toujours avec plaisir, car il respire la vie et la joie.
Un iguane aquatique avait déposé ses œufs dans le sable, au bord de la rivière. Ils y sont si bien cachés qu'il n'est pas facile de les découvrir; mais rien n'échappe à la vue perçante des Noirs, qui les déterrent; du reste ces œufs se trouvent rarement en grand nombre sur le même endroit. Si mes hommes avaient la chance de mettre la main sur l'iguane lui-même, ils le tuaient à coups de bâton. Ce lézard s'allonge au bord de l'eau pour sommeiller; mais qu'un bruit vienne à l'effrayer, il a bientôt fait le plongeon et disparu. L'indigène est aussi gourmand de chair d'iguane, qui a le goût de poulet, que des œufs de ce saurien.
Nous couchâmes plusieurs nuits au camp que nous nous étions choisi dans cette charmante contrée montagneuse. Le soir, après avoir soupe et remis toutes choses en ordre, nous prenions place autour du feu, et c'était une vraie jouissance de se reposer après tant de fatigues. D'ordinaire un des Noirs chantait, couché sur le dos et