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DEUX MARIS PLEINS D'ÉGARDS

Willi et Chinaman avaient toujours égard à l'âge si tendre de leurs femmes, et ne les chargeaient pas de ces lourds fardeaux dont les infortunées sont trop souvent accablées. Bien qu'elles dussent approvisionner le ménage de feuilles et d'herbe, charrier l'eau, chercher des larves et des fruits, bref, faire des commissions de toute sorte, elles coulaient cependant d'heureux jours, les maris leur donnant suffisamment à manger. Le fait de remettre à leurs femmes les provisions économisées à leur intention, et d'autres traits du même genre prouvent que ces hommes ont obéi à un mobile d'ordre assez élevé; qu'ils n'ont pas eu seulement en vue le développement physique de leurs jeunes pourvoyeuses, dans le but de pouvoir tirer d'elles une plus grande somme de travail.

Dans la soirée, quand Willi et Chinaman revinrent de chez leurs femmes, ils rapportaient une corbeille pleine de fruits du palmier vénéneux et tout préparés. Le Cycas média, le kadjera des indigènes, doit être soumis à une longue manipulation. On casse d'abord la noix; puis le noyau intérieur doit être battu, grillé, écrasé et lavé jusqu'à ce qu'il ne forme plus qu'une bouillie blanche. Mes gens faisaient un cas tout spécial de ma nourriture d'Européen ; mais, quoiqu'ils en eussent à discrétion, ils ne renonçaient pas pour cela à leur régime de Noirs, et le kadjera formait, en cette saison de Tannée, d'octobre à décembre, le fond de leur nourriture; pendant les trois mois suivants, ils vivaient d'autres fruits, le tobola et le koraddan.

L'heure de la récolte venue, les femmes procèdent par bandes à la cueillette et à la préparation de ces fruits, ce qui les éloigne pour plusieurs jours du lieu de campement.

Dans notre désir d'attraper des bungaris, nous avions peiné, trimé, dur et longtemps, supporté bien des misères, lorsqu'un beau jour mon escorte déclara d'une voix unanime qu'il ne pouvait entrer dans l'esprit de personne de chasser le bungari sans un chien, et par conséquent qu'il était inutile de poursuivre l'expédition. Ce renseignement n'avait rien d'agréable pour moi, mais que faire? sinon rentrer au camp, y prendre un dingo et, par la même occasion, renouveler nos provisions.

En passant à Herbert vale je m'adjoignis de nouveaux compagnons, parmi lesquels Jimmi, gaillard trapu, taillé en athlète, aux épaules très larges, et presque sans cou: l'expression de sa physionomie était

sinistre, son caractère peu commun icatif. J'embauchai également un autre indigène, aux cheveux lisses, du nom de Mangola-Maggui, lequel, malgré sa jeunesse, jouissait d'une haute considération parmi les Noirs, en raison de son habileté à leur procurer de la chair humaine (talgoro). A coup sûr, ce n'était pas le genre de mérite que je recherchais ; pour moi, l'essentiel était de m'entourer d'adroits chasseurs ; ce point était même décisif dans le choix de mes compagnons, et devant cette considération capitale je passais souvent condamnation sur des questions moins importantes.

Je proposai à mes Noirs de se faire accompagner de leurs femmes; il fut d'autant plus facile de les y déterminer qu'elles s'étaient déjà proposé de suivre la même direction, en vue de récolter des fruits. On leur enjoignit d'avoir l'œil bien ouvert tout en cueillant et de guetter les bungaris, qui dorment pendant le jour à la cime des grands arbres.

Willi marchait en tête avec moi pendant que nous traversions la prairie ; après midi, quelques-uns de mes hommes demeurèrent en arrière, dans l'intention de déterrer un bandicout, et Lucy, la femme de Willi, s'attarda avec eux sans en avoir demandé la permission à son mari. Un châtiment s'imposait naturellement. Lorsqu'elle revint vers nous, après un certain temps, Willi lui demanda pourquoi elle s'était permis de rester en arrière, et, ramassant une énorme branche, il la lui lança, à tour de bras, devant le visage. Elle n'osait ni bouger, ni cligner l'œil ; elle ne tenta même pas d'écarter le projectile, sachant biçn que son maître en deviendrait plus furieux et la viserait pour de bon. Pour ajouter encore à la frayeur de sa femme, il répéta plusieurs fois cette épreuve.

J'aurais bien désiré placer dans ma collection le bandicout cause de cette scène d'intérieur entre Willi et Lucy, mais Cbinaman, nature égoïste, sensuelle et vorace, ne voulait à aucun prix s'en dessaisir. A diverses reprises, cet homme me confia qu'il préférait à la chair des grandes personnes celle des petits enfants, beaucoup plus grasse. A ses yeux, la question de nourriture primait toutes les autres, d'où bien des pertes pour moi; si l'on tuait quelque animal, ses camarades et lui l'avaient souvent dévoré avant que je pusse les atteindre et le réclamer.

Donc il ne s'agissait pas seulement d'aller à la découverte d'animaux et de les tuer, mais aussi de s'opposer à leur absorption par des

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