MON ESCORTE M'ABANDONNE
ventres affamés ; mes Noirs étaient bien certains qu'en échange je leur donnerais du tabac, mais chez eux la jouissance du moment est trop impérieuse pour leur laisser le loisir de songer, même au tabac.
Le lendemain matin nous entreprîmes notre ascension au lever du soleil. J'avais réparti mes bagages entre les Noirs, laissant aux femmes les provisions de bouche, aux hommes le fusil, les munitions et les cuissots d'un wallaby que j'avais tué et dépecé pour appâter les iarris. Des quartiers de la bête saupoudrés de strychnine furent déposés en plusieurs endroits, sur la hauteur, le long du torrent, et de préférence au confluent des petits ruisseaux, puisque c'est par là, a en croira les indigènes, que vont rôder pendant la nuit les iarris.
Nous nous frayâmes passage à travers les quartiers de roche et des plantes rampantes, et vers midi nous approchions du terme de l'étape, car nous n'étions plus qu'à deux cents mètres environ au-dessous du sommet de la montagne. Cependant un terrain abrupt et peu praticable s'allongeait encore devant nous ; on s'y arrêta pour manger, au point de rencontre de deux cours d'eau.
Il entrait dans mes plans que les femmes allassent de leur côlé et parcourussent la forêt pendant plusieurs jours, ramassant des fruits, tandis que nous remonterions le long du torrent pour nous installer tout au haut de la montagne. Là les bois sont d'une telle épaisseur qu'un homme, en une journée, n'y peut faire que très peu de chemin ; et comme il était fort important que cette exploration embrassât la plus grande étendue possible, je comptais y employer avec quelques succès les femmes; mais les hommes repoussèrent ma proposition et y répondirent par une autre : ils voulaient envoyer par les femmes au lieu de campement projeté, le jour même et non le lendemain, provisions et bagages; nous, hommes, nous nous dirigerions vers le sud, à la recherche de bungaris, et le soir on se retrouverait au haut de la montagne. Leur idée me sembla bonne : elle nous permettait de mieux utiliser notre temps; nous nous mimes donc en campagne, sans que j'eusse le moindre soupçon de la trame ourdie contre moi.
Comme de coutume, je me laissai devancer par mes gens ; ma chaussure de cuir alourdissait mon pas, surtout en terrain montueux, et j'avais grand'peine à suivre les Noirs, qui me paraissaient plus pressés que d'ordinaire, ce à quoi je n'attachai pas grande importance. Enfin j'arrivai à n'avoir plus devant moi que Chinaman et son chien. Le
chemin, qui côtoyait un petit ruisseau, était très raide et si étroit qu'il fallait se courber beaucoup, et par moments se traîner sur les mains et les genoux, pour pouvoir avancei; sous des fougères arborescentes vraiment colossales.
Chinaman disparut a son tour au milieu du fourré, et je me trouvai seul avec ma chienne Donna. J'appelai : point de réponse; évidemment un complot avait été tramé contre moi. Les hommes avaient donné rendez-vous aux femmes afin de pouvoir s'emparer de mes provisions, tousdevaient serejoindreau camp et faire ripaille. Je savais bien qu'ils ne voleraient et ne mangeraient pas tout; s'ils ont chipé quelques friandises, en vrais enfants qu'ils sont, ils s'imaginent qu'on ne découvrira pas le vol, pourvu qu'ils aient pris soin de laisser un reste, si petit soit-il, au fond du sac ou du panier; il n'en était pas moins à craindre que ma réserve de nourriture pour le voyage ne diminuât beaucoup, et que l'expédition ne pût être menée à bonne fin. J'avais eu l'imprudence de placer les comestibles dans deux sacs mal fermés; heureusement le tabac était tout au fond de mon bagage, qui du reste avait été parfaitement emballé.
J'entendis bientôt les Nègres faire des signaux aux femmes : la sagesse me conseillait donc de partir et de chercher tout seul mon chemin. Or, si j'étais instruit du lieu de notre futur campement, il n'était pas aisé de le découvrir au milieu de broussailles, où l'œil ne distingue rien ou à peu près rien qui puisse le guider.
Ce ne fut qu'après de longues heures de fatigue, que j'atteignis la cime de la montagne. La pluie s'était mise a tomber, et le soleil était sur son déclin. Il élait grand temps que je revinsse au camp. Enfin j'entendis la voix de mes hommes arrêtés sur le haut d'un monticule peu éloigné, et je fus bientôt à l'endroit cherché : une petite clairière mesurant tout au plus huit mètres de côté. Des huttes étaient déjà dressées sur un emplacement fort bien choisi, et je pus voir, à de nombreux tas d ecorces de fruits, qu'on y avait campé souvent.
Sur mon ordre on ouvrit à l'instant les sacs aux provisions, et je constatai à ma grande joie qu'on y avait fait une brèche moins forte que je ne l'avais craint. Je demandai à mes Nègres pourquoi ils m'avaient abandonné et avaient dérobé mes provisions. « C'est, me répondirent-ils, qu'ils croyaient l'homme blanc égaré », et pour regagner mes bonnes grâces ils se hâtèrent d'ajouter qu'ils lui bâti-