LE NÈGRE AUSTRALIEN EST CAPABLE DE RAISONNEMENT
raient une bonne hutte. La mort étant la punition la plus légère qu'il fût possible de leur infliger, je pensai que mieux valait ne pas pousser l'affaire plus loin, et je me bornai à leur déclarer qu'à une seconde incartade je jouerais du revolver. Puis, comme la nuit était déjà lombée et que la pluie augmentait, je les envoyai travailler à ma hutte.
On voit qu'il n'est pas absolument vrai que le Nègre d'Australie ait
Sous la pluie.
le seul instinct pour guide. Sa raison est assurément peu dévelcfypée ; mais s'il ne peut concentrer longtemps sa pensée sur un même objet, il est pourtant capable de tirer certaines déductions logiques, ce qui a été nié1.
En quelques minutes la cabane fut achevée. Combien il élait triste de se trouver seul avec des sauvages par une telle nuit, si pluvieuse! Il régnait au dehors un brouillard des plus épais, une telle obscurité,
\. Voir Transactions of Royal Society ofthe New South Wales, janvier 1883.
216 Al PAYS DES CANNIBALES.
qu'on ne pouvait distinguer sa main. Ma hulte étant placée au milieu de celles des Noirs, j'avais des feux à ma droite et à ma gauche, et pour mieux avoir l'œil sur mes hommes, je m'étais ménagé deux entrées.
Las comme je l'étais, je fus bientôt endormi.
Tout à coup, au milieu de la nuit, une averse éclata, véritable déluge par la violence. L'eau filtrait à travers le toit des cases, éteignant les feux. Je m'éveillai en pleines ténèbres, aux gémissements des Noirs, que faisait souffrir cette douche inattendue, tombant sur leur corps nu. Je me mis sur mon séant et serrai ma couverture de laine autour de moi pour attendre la venue du jour. Longtemps avant qu'il fît clair, les Noirs étaient en mouvement, s'efforçant de rallumer les feux. Avec leur adresse merveilleuse ils eurent bien vile installé un petit foyer devant chaque hutte, grâce aux morceaux de braise qu'ils avaient réussi à conserver allumés en les recouvrant de feuilles de palmier. Alors ils pénétrèrent dans les bois pour y détacher des morceaux d'écorceet chercher dans les arbres creux du menu bois; puis, dans la crainte que la pluie n'éteignît le feu une seconde fois, ils relièrent les huttes par un toit de palmes qui les garantissait mais nous enfumait.
Quelle volupté, lorsqu'on est las et mouillé, de s'étendre auprès du feu, même sous une misérable hutte, en Australie! On s'y trouve bien et chaudement, pendant que la pluie tombe au dehors à torrents! Chez les Australiens il est naturel que le feu joue un rôle considérable, puisque en temps froid il doit suppléer à tout vêtement. À Herbert river les indigènes, des premiers aux derniers jours de l'année, vont complètement nus; mais les femmes, principalement les vieilles, s'enveloppent quelquefois d'une natte fabriquée avec de la tille de Melaleuca leucadendron, qui sert surtout de paillasson. Cette natte, comme les palatines des Européennes, ne descend guère plus bas que les omoplates. Ni pour tapis, ni pour vêtements, on n'emploie de peaux d'animaux.
Les Noirs passèrent à manger et à dormir les deux ou trois journées que nous demeurâmes en cet endroit. Leurs femmes surveillaient le feu, réparaient le toit, si la pluie le traversait, tandis que je me dépouillais de mes habits et les suspendais devant le feu ; vingt-quatre heures après, je pus les remettre parfaitement secs. Puisqu'il était impossible de penser à sortir, à se donner du mouvement à l'air