DÉSAGRÉABLES CAMARADES DE LIT
gué, puisque le soleil plongeait déjà derrière la crêle des montagnes. En prairie nous trouvions difficilement de quoi bâtir des huttes ; quelques arbres abattus et reliés ensemble nous fournissaient la careasse d'un appentis, dont tout un côté demeurait ouvert. C'est là que nous reposâmes tous. Comme de coutume, je me fis un traversin a^v^c du branchage : c'était du même coup établir une séparation entre m si chambre et celle de mes compagnons. •
Deux de mes Noirs, pour imiter l'homme blanc, prirent possession d €> l'autre côté de mon traversin, et quoique ce voisinage n'eût pour xx* oi rien d'agréable, l'excès de lassitude m'empêcha de soulever la m oindre objection.
Les cheveux cirés de Ganindali frôlaient les miens, et je savais que
sa chevelure était habitée par des bestioles noires qui sont la plaie du
pays, mais qui, par bonheur, ne prospèrent que chez les indigènes;
cet te conviction me permit de m'abandonner au sommeil. De temps en
temps j'étais réveillé par les mouvements de mes camarades de lit,
fort occupés à tenir en respect leurs hôtes importuns; mais le plus
souvent c'était ma tète, non la leur, qui en pâtissait. Toutes les fois
que j'étais arraché au sommeil de cette façon peu agréable, je sentais
une odeur insupportable dont je ne pouvais m'expliquer la cause.
À la fin elle devint tellement forte que mon repos en fut troublé, et je ne retrouvai le sommeil que lorsque, sur mon invitation, les Noirs se furent écartés. Le lendemain matin j'appris que cette infection provenait d'une large plaie qui faisait souffrir Ganindali depuis son enfance. A en croire ses camarades, c'était le diable qui lui avait joué ce tour. Il y avait, en vérité, de quoi soulever le cœur de vivre dans la société d'un tel individu; mais comment s'en passer, puisque le dingo ne voulait suivre que lui?
A mon vif désappointement, Chinaman s'était éclipsé pendant la Huit. J'espérais qu'il nous reviendrait, et je l'attendis jusqu'à midi, mais il ne reparut pas. Nous continuâmes donc notre marche sans lui, et nous eûmes le bonheur de trouver un gué passable. Dans la soirée on campa au pied de la montagne. Mes gens montraient assez de bonne volonté, mais il fut bientôt manifeste que sans guide il était de toute impossibilité de réussir à quoi que ce fût en pays inconnu.
Il n'y avait donc qu'à accepter les événements tels quels et retour-
ner à Herbert vale, pour y organiser une expédilion dans une aulre contrée. Je rebroussai chemin de fort mauvaise humeur, maugréant contre la perversité du genre humain, et j'avisai les indigènes que je brûlerais la cervelle à Chinaman au cas où il se présenterait à portée de mon fusil.
La chaleur était devenue intolérable; le soleil desséchait tout; les champs, gris et brûlés, avaient revêtu une robe d'un gris d'hiver. Herbert vale offrait donc pour le moment une triste apparence. Des
Nuées de sauterelles.
nuées de sauterelles obscurcissaient l'air, se précipitant avec voracité sur les rares parties vertes du bas des tiges, qu'on apercevait encore sur le sol desséché. Lorsqu'elles s'enlevaient en épaisses colonnes, avec un bruissement mi generi$% les voyageurs perdus au milieu de ces innombrables acridiens se croyaient assaillis par un tourbillon de neige. Des négrillons s'amusaient à les effrayer, à leur donner la chasse, et les femmes en recueillaient des milliers dans leurs corbeilles. Assis autour d'un feu, les indigènes mangeaient ces criquets à belles dents. Ils renversaient d'abord les paniers sur le feu, puis, sitôt les ailes et les pattes brûlées, chaque sauterelle était