‹ Au pays des cannibalesChapitre 84 sur 185 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Sagacité des aborigènes dans le relèvement d'une pisle. — Une tribu ennemie. — Paniers. — Deux petits garçons. — Education des enfants. — Un Pseudochirus lemuroides arec son petit. — Silence et solitude. — Alarme nocturne. — Coups de fusil. — Un grand personnage. — Parenté et liens de famille. — Les vieilles femmes.

11 était plus difficile que jamais d'engager des hommes d'escorte; le pays que nous devions parcourir était si éloigné, que les Noirs auxquels je m'adressai se recrièrent contre mes propositions. Ils se refusaient à courir le risque d'être mangés, et mes premiers compagnons me déconseillaient également d'entreprendre cette excursion. Willi et Jacky me disaient en branlant la têle : « Komorbori lalgoro (Beaucoup de chair humaine) ». A les en croire, cette région n'était habitée que par des maïoll qui nous dévoreraient, nous et nos chevaux. Une chose cependant me rassurait : c'est qu'un des hommes de ma suite faisait partie d'un groupe familial fixé sur la lisière du pays que nous allions explorer. Ganindali, lui aussi, connaissait une des tribus limitrophes, et de plus j'étais accompagné d'un Noir « civilisé », sur lequel je pouvais faire quelque fond. Lorsque nous sortîmes de Herbert vale, dans la matinée, les vieilles femmes nous saluèrent de véritables hurlements, désespérées du départ des leurs pour un pays où il y avait tant de périls à courir. Mais doit-on tenir compte des augures sinistres de vieilles mégères ?

Nous longeâmes Herbert river dans la direction du nord-ouest, et à midi nous faisions une courte halte au bord de l'eau. Avant la

saison des pluies, les orages sont fréquents et éclatent quelquefois tout d'un coup : ce sont de véritables ouragans. Or, à peine avions-nous refait nos paquets pour pousser plus loin noire excursion, qu'une violente tempête se déchaîna. Le tonnerre et les éclairs faisant rage coup sur coup, mes gens coururent s'abriter sous les arbres; ils étaient incapables de concevoir pourquoi je demeurais en rase campagne, me laissant mouiller. Les aborigènes ne redoutent ni le tonnerre ni les éclairs; ils sont persuadés que si la foudre en veut aux arbres, jamais elle ne lue un Noir; et bien qu'ils rencontrent souvent dans ces régions des troncs brisés par la foudre, ils n'admettent pas qu'il y ait péril pour eux à se réfugier sous un arbre en temps d'orage.

Nous remontâmes le long de la rivière à cheval, tant que cela nous fut possible, et par trois fois nous eûmes à la traverser. Elle était tantôt rapide, tantôt calme, mais les grosses pierres dont son lit était garni gênaient notre marche. Aussi je dus, par deux fois, répartir mes paquets entre les indigènes pour les faire transporter d'une rive à l'autre. Pour plus de commodité, je m'étais vêtu légèrement : d'une chemise, de souliers, d'un chapeau et d'une courroie dans laquelle était passé mon revolver. J'aurais bien voulu aller nu-pieds comme les sauvages, mais je renonçai à mes tentatives en ce genre, car les pierres, surchauffées par le soleil, me brûlaient les pieds. Çà et là la rivière forme de larges bassins aux eaux profondes, noires et dormantes comme celles d'un étang, où les crocodiles établissent volontiers domicile.

Plus nous nous élevions, plus la vallée se rétrécissait, jusqu'à devenir impraticable pour les chevaux. Il fallut camper là, y laisser nos montures, et répartir derechef nos bagages entre les Noirs. Mais il restait encore à découvrir certaine petite tribu connue de Ganindali, sur laquelle je comptais pour m'aider à chasser le bungari.

J'observai avec intérêt la manière dont s'y prenaient les indigènes pour découvrir cette peuplade. Ils étudiaient la place et le nombre des brisées, empreintes qui se présentaient sur notre chemin, branches rompues, écorce arrachée, pierres retournées, poignée de mousse enlevée, en un mol tout ce qui aurait sans doute échappé à l'attention d'un Blanc, qu'il n'aurait probablement pas remarqué, même prévenu.

Cette double faculté de découvrir et de suivre une pisle semble

Page 1