MŒURS DES NOIRS
Les hommes font la grasse matinée et ne sortent guère avant dix ou onze heures, après que le soleil a bu la rosée. Aussitôt levées, les femmes allument le feu, toujours placé devant l'ouverture de la hutte : c'est là que, peu à peu, se réunissent tous les membres de la famille. Assis sur les cendres, ils s'allongent, s'étirent les membres et emploient une bonne demi-heure à se frotter, à se gratter. C'est leur occupation favorite, autour du feu. Enfin, une fois bien éveillés, les hommes étendent le bras pour prendre les corbeilles pleines de lobola ou de kadjera, ou des restes d'un wallaby rôti. Ce qu'ils ne
Corbeille de Herbert river.
peuvent manger sur l'heure, les Noirs le mettent de côté, et quelquefois le conservent deux à trois jours. La viande à cet effet se garde dans l'eau; elle n'est soumise qu'à une très légère cuisson; on la fait seulement revenir. Les femmes avec leurs enfants vont à la découverte de fruits, pendant que les hommes font un petit tour de chasse ou cherchent du miel. L'aborigène australien chasse tous les jours où il ne pleut pas; même à un état de civilisation relative, s'il a été enrôlé dans la police noire, il résistera mal à cette passion effrénée, et de temps 5 autre s'offrira le plaisir d'une battue au tomahawk, après avoir dépouillé ses habits. De retour dans l'aprèsmidi, ils songent avant tout au point essentiel, au feu, dont ils ne
sauraient se passer, et se livrent, les uns au sommeil, d'autres au plaisir de la causerie, en attendant que les femmes leur rapportent des fruits. Quelquefois un vieillard qui avait commencé à faire une corbeille reprend son travail interrompu.
Les femmes rentrent tard et ont fort à faire pour préparer leur récolte de fruits vénéneux ; néanmoins leur travail ne se prolonge pas bien avant dans la soirée. Ont-elles été heureuses dans leurs recherches, elles gardent une partie des fruits pour le lendemain. Hommes et enfants sont pressés de se livrer aux douceurs du farniente, après les fatigues plus ou moins grandes que leur a apportées la journée : rien ne les tracasse, ils n'ont aucun cassement de tête. Exempfs de tout souci pour le lendemain, comment se préoccuperaient-ils de l'avenir? On n'échange pas beaucoup de paroles, mais quand la nuit est tombée, la crainte de quelque attaque jette de la vie, de l'agitation au milieu de la horde, et le calme ne se rétablit que lentement; enfin le sommeil l'emporte et toute la famille se livre au repos. A partir de cette heure, on n'entend plus dans la profondeur des bois que le cri mélancolique des cigales.
Le lendemain, comme le soleil allait se coucher, le vieux chasseur fit son apparition, suivi de ses deux femmes, jolies et en bon point. C'était un des doyens de sa tribu et il y jouissait d'une grande considération. L'entrée fut silencieuse; ils s'assirent au milieu du camp, les jambes croisées; mais, après que les femmes eurent pris un instant de repos, le vieillard les envoya chercher des feuilles de palmier pour bâtir une hutte, qui fut élevée en quelques minutes. Ensuite, pour nous prouver que nous étions les bienvenus, on fit porter à notre campement, établi près de là, un présent qui consistait en deux grands paniers. Les Noirs s'attendaient à celle marque de politesse et m'en avaient déjà prévenu. Ces paniers étaient tout à fait jolis.
A cette tribu appartenaient deux petits garçons qui me plurent infiniment. Ma personne et mon camp semblaient les intéresser beaucoup, et ils ne craignaient pas de s'approcher de moi. Ils étaient toujours disposés à rendre service. Leur gentillesse était pour moi un sujet d'étonnement ; mais par la suite j'en ai rencontré d'aussi doux et aimables. A tout prendre, les enfants de ces Noirs ne sont pas aussi mauvais que pourrait le faire supposer l'éducation qu'ils