MIEL
voulut se joindre à nous, et en arrivant au plateau nous formions une longue procession. Vers minuit nous pûmes distinguer enfin la rangée de hauteurs boisées et étagées en terrasses, qui était le but de notre voyage. Un bois s'étendait au-dessous de nous, je me mis en devoir de le parcourir en compagnie de mes gens, tandis que les femmes, chargées des provisions et de nos armes, se rendraient directement au campement projeté. Rarement les indigènes emportent de quoi manger en voyage; il leur faut donc se pourvoir en route. Aussi prennent-ils différents chemins pour aller au camp fixé à l'avance, et ils font main basse, pendant le trajet, sur tout ce qu'ils trouvent : opossums, lézards, etc., mais ils ont soin de ne pas trop s'écarter les uns des autres.
Le seul avantage que nous rapporta cette course, ce fut la découverte, au haut d'un arbre, d'une assez forte quantité de miel. Mes hommes reconnurent, à la nature de l'arbre, qu'il devait être creux de la cime à la racine, et que ce miel tomberait au fond et serait perdu si l'on tentait de l'extraire par le procédé habituel. En conséquence, ils m'empruntèrent ma hache pour abattre le colosse, dont le diamètre dépassait trois pieds. Le bois en était si dur, qu'il fallut s'escrimer une heure et demie contre les racines avant que l'arbre s'abattît. C'est là une preuve de la ténacité dont peut faire montre un Nègre d'Australie lorsqu'il est suf une bonne piste, quand il espère un avantage ou un profit. En toute autre circonstance il est indolent ou franchement paresseux.
Ce jour-là mes hommes furent bien payés de leurs peines, et grande fut ma surprise à la vue de l'énorme quantité de miel contenue dans ce tronc d'arbre : miel délicieux, ferme et frais, malgré la chaleur suffocante qui régnait. Les Noirs transportèrent auprès du ruisseau le plus proche la plus grosse partie de leur butin ; seulement, n'ayant pas de vase ou auge sous la main, ils recoururent à la méthode primitive, malaxèrent au fond d'une crevasse du rocher, près du torrent, vieux miel et miel nouveau arrosés à deux mains. Puis la troupe entière s'accroupit autour de ce « bol d'hydromel », qui fut bien vite aspiré, pompé au moyen de touffes d'herbes arrachées alentour.
A notre arrivée au camp, les femmes étaient assises sur l'herbe verte, autour d'un petit feu. Une tribu étrangère, en relations d'amitié avec les hommes de mon escorte, s'était jointe à eux, et chacun
fainéantait à sa façon, les uns couchés sur le dos, d'autres assis et regardant sans l'ombre d'une pensée, d'autres enfin causant debout. Les femmes leur avaient annoncé l'arrivée de l'homme blanc, et naturellement parlaient avec jactance de la quantité de tabac ainsi que des provisions qu'il apportait. Elles étaient fières qu'il voyageât avec leur tribu, et cependant n'avaient pas encore fait le moindre préparatif pour la construction des huttes, pas même cueilli des feuilles de palmier. Dès qu'elles nous aperçurent, elles se mirent à la besogne, car le soleil touchait à son déclin. Les hommes de la tribu étrangère, ainsi que plusieurs des Noirs qui m'accompagnaient, établirent leur camp sur l'un des côtés de la vallée, moi et mes gens sur l'autre.
Le terrain était propice pour la chasse au bungari, en tout cas moins difficile à aborder que les halliers de la chaîne montagneuse; malheureusement notre dingo ne valait rien ; à demi sauvage, il ne voulait suivre aucun des miens. Malgré tout j'espérais de bons résultats, tant j'avais de monde à ma disposition. Je tuai dans les broussailles un phalangiste bien curieux, qui a été décrit depuis sous le nom de Trichosurus lemuroides, à cause d'une certaine ressemblance avec les lémuriens (faux singes) de Madagascar; la queue de cet animal (appelé iahhi par les indigènes), loin d'être nue en dessous comme celle des autres phalangistes, est entièrement garnie de poils. Les indigènes le poursuivirent en grimpant aux arbres, d'où ils le bombardaient de branches. La bête n'est pas très craintive; mais, une fois dérangée, elle quitte sa cachette, courant de branche en branche et avec une telle vitesse qu'un Noir la tuera difficilement s'il n'a pas de compagnons de chasse pour surveiller les arbres (environnants. Telle est la méthode employée par les indigènes pour tuer les phalangistes.
Voulant mettre fin à la chasse, les Noirs me crièrent de tirer. Je fis droit à leur requête. La bête lâcha la branche, demeura un moment suspendue par la queue, puis roula morte. En la voyant tomber de cette hauteur, les indigènes poussèrent des cris de surprise, et l'incident fil le sujet de leurs conversations pendant un assez long temps. C'était un iabbi femelle, dont la poche contenait un petit, déjà fortement poilu et presque aussi grand que sa mère. Un grain de plomb l'avait frappé mortellement. Quoiqu'on fut en plein été, sa
ALARME N0CTUR.NE.
fourrure était longue et belle. Je n'ai jamais rencontré que ces deux exemplaires, et jusqu'ici il n'en a pas été tué d'autres. On ne trouve pas de Pseudochirus lemuroides dans les montagnes du littoral situées à l'est du Gowri creek. Pour en rencontrer, il faut aller dans la partie
Un iabbi.
montagneuse qui s'étend de Gowri creek à Herbert river. Vers le nord ils sont plus nombreux; les deux dont je parle avaient été tués sur un plateau broussailleux.
Un soir, très tard, nous étions, selon notre habitude, campés sur les deux versants de la petite vallée qui s'étend jusqu'à la rivière : tout à coup, ceux du côté qui nous faisait face nous crièrent : « On marche dans les herbes, près de l'eau, non loin de votre camp ». Mes
hommes se relevèrent aussitôt, disant : te Kollé! mal! (Chul! homme!) »
Mais, habitué aux alarmes que l'obscurité cause aux Noirs, je ne tins pas grand compte de leur agitation. Cependant après quelques instants il me sembla entendre des voix dans le lointain. Je communiquai mes soupçons à mon entourage, et vite mes gens crièrent aux autres : « MamV entend aussi! » Un silence suivit, tellement profond, qu'on aurait pu entendre une feuille tomber. 11 est vrai que ce pouvait être le frottement de deux arbres agités par la brise du soir; la supposition fut bien vite annoncée à l'autre camp, mais ne tranquillisa personne; les hommes entendaient toujours des voix étrangères, et bientôt une troupe déjeunes gens vint à moi, suivie de près par des enfants, tous criant à tue-tête. Les hommes aussi avaient très peur. Cela m'obligea à sortir et à tirer quelques coups de feu en pleines ténèbres. Alors seulement mes Noirs reprirent leur calme, tout en plaignant leurs camarades de l'autre groupe, parmi lesquels régnait un silence de mort : un vieillard y resta de garde toute la nuit. Ce que j'appris par la suite m'a prouvé que nous avions réellement entendu cette nuit-là des voix d'ennemis, qui nous auraient sans doute attaqués si mes coups de revolver ne les eussent mis en fuite. Qu'il faut peu de chose pour établir la supériorité du civilisé sur le sauvage !
Je tenais pour inutile de rester plus longtemps dans cetle contrée. On y voyait bien quelques traces de bungari, mais isolées, et les indigènes s'étaient montrés peu disposés à les suivre, d'abord à cause de leur rareté, ensuite faute de chiens.
En revanche, ils vantaient beaucoup certain pays plus éloigné où les bungaris étaient nombreux (komorbori bungari) , mais ils n'osaient m'y conduire, par crainte des tribus étrangères : ce qui ne m'empêcha pas de décider l'exploration de ce pays ; seulement, comme personne de ma suite ne le connaissait, je dus chercher un guide parmi les indigènes mieux disposés à mon égard : tache plus difficile que je ne me l'étais figuré au premier abord; j'eus beau offrir des aliments, du tabac, rien n'y fit. Tous trouvaient que c'était une folie de s'aventurer
1. Mami, qui signifie (( homme d'importance », est le nom donné par les indigènes de Herbert river aux officiers de la police noire : ils m'honoraient donc du titre à leurs yeux le plus considérable.