‹ Au pays des cannibalesChapitre 89 sur 185 · UN GRAND PERSONNAGE · texte numérisé non relu

UN GRAND PERSONNAGE

aussi loin, el redoutaient la rencontre des ennemis entendus dans cette nuit mémorable.

Je tâchai de m'attirer l'amitié du vieux chasseur de bungaris en lui donnant quelques provisions de bouche. Cet homme, qui, avant de

« Kvllc ! ma!! (Chut! homme!) »

me rencontrer, n'avait jamais mangé ni viande salée ni damper, y avait pris goût et se gobergeait à mes dépens : ce fut l'unique résultat de mes tentatives. Pourtant, après bien des pourparlers, je réussis à me faire accompagner d'un de ces indigènes en lui promettant, s'il me procurait un bungari, une chemise, beaucoup de tabac et de la nourriture en abondance. Pour être encore plus assuré de l'avoir avec moi, je donnai au vieux chasseur, dont l'influence sur lui était

grande, un énorme quartier de viande, et le priai de faire en sorte que mon nouveau guide ne manquât pas à son engagement. Le vieux ne garda pour lui qu'un tout petit morceau de cette viande, et partagea le reste à droite et à gauche, avec la libéralité habituelle du Nègre australien, qui s'efforce par là de grandir en considération aux yeux des gens de sa tribu. Le Nègre d'Australie est prodigue par nature, et quand il donne, il donne largement, Si un Noir civilisé revient d\ine longue excursion faite avec son maître, sa générosité s'exerce d'abord sur ses camarades de la station, entre lesquels il partagera les vêlements dont on lui aura fait cadeau, et quelques heures plus lard on verra Tun velu de son pantalon, un autre paré de ses éperons, un troisième coiffé de son chapeau. Lui n'aura peut-être conservé que sa chemise. Le Noir que j'avais décidé à me suivre était parent (otero) de Janki, un de mes hommes. Otero, gorguero, gorilla, gorgorilla sont des noms qui servent à indiquer les divers degrés de parenté ou d'alliance; un individu désigné par une de ces appellations était souvent reconnu sans qu'il fût besoin d'autre nom : otero ou gorguero suffisait. Parmi les femmes, mêmes surnoms, avec cette unique différence que l'o ou l'a final se change en ingan(=irigari), exemple : otero. devient oteririgari*; gorilla = gorillingan\ etc.

Cette classification répond sans aucun doute aux liens créés par le mariage, mais je n'ai pu me renseigner complètement sur ce sujet. Les indigènes ne voulaient ou ne pouvaient me donner les explications que je demandais; en revanche, et contrairement à ce qui se passe ailleurs, ils me révélaient sans difficulté leur nom, celui de leurs femmes et de leur otero, etc.

La plupart des tribus australiennes sont divisées en quatre classes, et M. M. Curr, publiciste du pays, prétend que ce classement a pour but d'éviter les unions entre parents, qui révolteraient, semble-t-il, les Noirs d'Australie.

Janki se montra fort aimable envers son otero, très heureux surtout d'apprendre qu'il ferait partie du voyage. Il coucherait avec lui, lui donnerait du tabac, et tout irait le mieux du inonde. Les autres Noirs consentirent enfin à nous accompagner, et moi, dans ma joie de voir l'expédition s'organiser, je distribuai quelques petits morceaux de viande à ceux qui ne .devaient pas y participer. On se sépara donc les meilleurs amis du monde. Au cours de ces négociations je remarquai

Page 1