‹ Au pays des cannibalesChapitre 92 sur 185 · UNE ANGUILLE FATALE · texte numérisé non relu

UNE ANGUILLE FATALE

est décrit comme ayant des yeux et des oreilles en nombre incroyable, qui lui permettent de voir et d'entendre de tous côtés; ses griffes sont très pointues et il court si vite qu'on lui échappe difficilement; sa férocité est grande, et il n'épargne ni jeunes ni vieux. xVssurément une des raisons pour lesquelles les indigènes mènent une vie nomade, c'est afin d'échapper au diable, qui finit toujours par découvrir leur retraite. La croyance générale est qu'il se montre quelquefois aux hommes mûrs et expérimentés de la tribu, auxquels ces apparitions donnent une haute considération. D'après les indigènes du golfe de Garpen tarie, les lèvres du diable seraient reliées à son front par un fil.

Hormis le cas dont j'ai parlé précédemment, je n'ai jamais vu des Nègres australiens s'efforcer d'apaiser la colère du Malin. Us en ont

Collier de paillo.

peur, et c'est tout. A ce sentiment de crainte ajoutez la conviction que les esprits des hommes récemment décédés reviennent les tourmenter, et l'on s'expliquera la peur des Noirs dans l'obscurité. L'inconnu les effraye toujours, quel qu'il soit.

On découvrit dans les arbres de nombreuses traces de bungari, mais toutes déjà anciennes. L'animal avait à peu près disparu devant les indigènes, à qui le peu d'épaisseur de la foret avait rendu la chasse facile; ainsi 1' « avocatier » y est très rare.

Au dire des Noirs, leurs anciens avaient fait autrefois des hécatombes de bungaris dans les halliers du plateau.

Deux de mes gens m'apportèrent une anguille grosse comme le bras et très longue. Le soleil ayant desséché la flaque d'eau où elle avait séjourné, on l'avait trouvée morte. Naturellement je. refusai d'y goûter; quant aux Noirs, qui font grand cas de ce poisson, ils l'apprêtèrent de leur mieux, mais il ne fut pas permis à tout le monde d'en manger. Plusieurs étaient trop jeunes, et d'autres, encore en deuil, ne pouvaient prendre leur part de ce régal. Ils n'avaient pas quitté

les colliers jaunes (décrits plus haut), qui se composent de fragments de paille hachés et enfilés à une longue ficelle, laquelle peut faire de dix à vingt fois le tour du cou.

Hommes et enfants portent quelquefois de ces colliers dans un but de parure. Pendant toute la durée de son deuil, le Nègre s'abstient de certains aliments, et je fus étonné de les voir se conformer si consciencieusement à cette obligation. Je reconnus à la longue qu'ils craignaient d'en être brûlés intérieurement.

Ils sont très contents de voir un deuil prendre fin; et, quoique leurs notions chronologiques soient plus qu'imparfaites, ils connaissent à un jour près la date où ils pourront quitter le deuil, c'est-à-dire le collier jaune. J'ai vu quelques femmes se peindre le corps avec de la craie en temps de deuil. La perte d'un parent n'est pas une source d'affliction bien profonde; tous les soirs, et assez longtemps, on hurle son chant funèbre; mais, au fond, cet hommage n'est que pour la forme. Bien souvent ces tristes lamentations ont troublé le silence de mes nuits; une seule strophe, toujours la même, était répétée sans relâche : « Vain ta bémo bémo yorïgoul naïko? (Où est le fils de mon frère, mon seul neveu?) ». En général ce sont les vieilles femmes qui ont le monopole des jérémiades.

Aux environs de Coumouboularou, dans le Queensland Centra I, une vieille femme, durant l'agonie de son mari, manifestait sa douleur d'une façon bien originale : tantôt elle bondissait à se rompre le cou, tantôt elle frappait deux morceaux de bois l'un contre l'autre, en vraie folle. La mort de l'homme ne se fit guère attendre : un quart d'heure après il était enterré.

On évite, pendant le « deuil »,de prononcer le nom du défunt; et, dès qu'on a rejeté le collier jaune, il n'est plus question du mort. Ceci explique l'absence de toute tradition chez les Australiens. Du reste, nombre d'entre eux ne connaissent môme pas leur père, encore moins leurs ancêtres. En suivant les sentiers que les pieds nus des Noirs avaient mis des siècles à tracer dans la brousse, je songeais aux générations successives qui avaient foulé ces régions sans donner un souvenir au passé, sans se soucier de l'avenir, ne vivant que pour l'heure présente.

L'anguille mangée, chacun s'étendit dans sa hutte, pour se remettre des fatigues du jour. Il était tard déjà, et je croyais tous mes

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