‹ Au pays des cannibalesChapitre 93 sur 185 · LA FUITE DES NOIRS · texte numérisé non relu

LA FUITE DES NOIRS

hommes endormis. La lune en son plein éclairait un paysage vraiment féerique, et cet oiseau de nuit si original — le malin esprit des Noirs — lançait de temps à autre sa note mystérieuse. Soudain deux des indigènes se lèvent, s'approchent de ma hutte et me disent : « Nous voulons partir; nous allons être envahis par l'eau, il ne ferait pas bon rester ici ».

Sans m'émouvoir, je leur répondis, raillant leurs sottes imaginations, que j'entendais demeurer où j'étais, mais qu'ils étaient libres de s'en aller. En vérité, je comptais qu'ils ne me fausseraient pas compagnie. Cependant, peu après, ils se levèrent tous et, me montrant de la main ceux qui avaient mangé l'anguille, déclarèrent que ces deux-là connaissaient mieux le danger qu'on courait dans ces lieux.

Ces hommes étaient tout bonnement malades d'avoir trop mangé de l'anguille morte ; aussi lancèrent-ils l'anathème sur cet endroit en crachant de tous les côtés. Leur exemple fut suivi, et bientôt tous, comme un seul homme, remontèrent le flanc de la montagne, sans cesser de cracher.

Je persistai à rester couché, dans l'espoir qu'ils reviendraient; mais je fus désappointé. Après un moment d'attente je me dis qu'il valait mieux les rejoindre, de peur qu'ils ne m'abandonnassent tout à fait, ce qui me placerait dans une situation fâcheuse. Le tabac ne me manquait pas, mais il ne me restait que peu d'autres provisions, et sans l'aide des indigènes il m'était impossible de me ravitailler, le gibier étant fort rare et les végétaux peu mangeables. Pour mes provisions, elles consistaient en un petit morceau de viande et en quelques poignées de farine, à peine suffisantes pour faire une petite galette.

Je pris mon parti et escaladai derrière eux une côte où l'herbe et les pierres atteignaient le sommet de la montagne, en suivant la ligne des broussailles. La lune brillait et il était facile de trouver soo chemin. J'appelai mes hommes : point de réponse; je finis cependant par les découvrir tout au haut de la montagne, accroupis sous un casuarina, et silencieux. Ils avaient bien eu l'intention de m'abandonner, mais mes cris les avaient fait changer d'idée, et ils m'attendaient pour être pilotés jusqu'à leur point de départ. Selon eux, le$ kvin'gan' étaient beaucoup trop nombreux dans le pays où nous étions en ce moment.

Je refusai de les accompagner et menaçai de retourner a Herbert vale, d'où je lancerais à leurs trousses les hommes de la police noire, lesquels les poursuivraient des mois entiers et les tueraient à coups de fusil. Ensuite, les prenant par la douceur, je leur promis du tabac, la seule chose qui me restât. On comprend que je ne pouvais poursuivre mon voyage sans guides ; nous en vînmes donc à un compromis : nous passerions tous la nuit sur le haut de la montagne, et Ton m'accompagnerait au camp pour y reprendre les bagages. Je m'étonnai de ne pas rencontrer d'opposition sur ce point; c'est que, pour eux, la question qui dominait les autres, c'était de ne pas coucher en bas.

De retour au camp, nous nous aperçûmes que le dingo avait profité de notre absence pour voler le seul petit morceau de viande qui nous restât. Tout le monde fut d'avis qu'il méritait une forte punition ; malheureusement le voleur n'eut garde de se faire voir.

Le lendemain, nous entrions en pays sauvage, où les rampes alternaient avec des bois. Le chemin était malaisé, et l'on eut beaucoup de peine à découvrir un emplacement convenable pour y établir notre camp; mais l'otero, qui connaissait le pays, nous conduisit à un terrain assez uni, près de la lisière de la forêt. Un petit ruisseau coulait près de là, et pourtant, faute d'eau, cette contrée était plutôt aride. Nous nous y établîmes pour plusieurs jours. Je n'avais encore jamais vu autant de traces fraîches de bungari; les indigènes, en dépit des difficultés que présentait le terrain, ne s'épargnaient pas à la chasse. Le plus regrettable, c'était d'être sans chien, les tribus que nous avions visitées n'en possédant pas; néanmoins nous ne perdîmes pas courage. Les Noirs ne se sentaient pas rassurés, à cause du voisinage de tribus hostiles. Quand ils incendiaient les herbes pour se livrer au plaisir de la chasse aux wallabys, on voyait parfaitement la fumée courir à travers les montagnes.

Un jour que nous traversions les broussailles, nous entendîmes au loin des coups de hache. L'otero, qui connaissait la tribu maîtresse de ce territoire, grimpa sur un arbre pour faire des signaux aux bûcherons et poussa un grand cri, de toute la force de ses poumons. Les coups de hache s'arrêtèrent, et un cri répondit au sien. L'otero alors s'écria : « Nguèipa, nguéipa, Kaouri l (Moi, mcri, Kaouril) ».

Mes Noirs s'étaient promptement rendu compte de la situation.

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