SEUL
L'homme dont nous avions entendu les coups de hache était à la recherche de miel; cela leur permit de déterminer l'endroit où devait se trouver son camp, car les indigènes ont des places fixes pour rétablissement de leurs huttes. Sachant aussi à qui appartenait le territoire, ils connurent bien vite le nom de l'individu, le point où devaient se trouver les femmes, et la nature de leurs occupations; on était en pleine récolte d'un certain fruit, dont l'habitat était voisin.
Ailleurs j'ai vu les Noirs correspondre au moyen de feux; une colonne de fumée, ou plusieurs, indiquent la direction qu'ils comptent prendre, etc. Il semblerait qu'ils peuvent aussi s'entendre en accentuant différemment les mots qu'ils se crient les uns aux autres.
La veille de la fête de Noël (1882) tombait ce jour-là. En raison de la solennité, mes gens, stimulés par moi, s'étaient mis en branle pour me procurer quelque chose de superlalivement bon ; en récompense, une double ration de tabac les attendait.
Je demeurai seul, assis devant ma hutte. J'éprouvais une impression singulière à me sentir en pleine forêt australienne la veille de la Noël, loin de toute civilisation. L'été avait revêtu d'un beau vert les collines environnantes, et au pied du camp s'étendait une mer débroussailles. Le soleil éclairait de ses feux mille tableaux vifs et charmants.
Pas un souffle de vent n'agitait la nature, qui respirait un calme bienfaisant. Les cigales, par des chants d'allégresse, célébraient du haut des arbres les beautés de l'été; tout était clair et beau... ; que n'avions-nous de quoi manger!
Hélas! il ne me restait qu'un morceau de pain; ce n'était pas brillant pour faire le réveillon. Les Noirs revinrent dans l'après-midi, apportant quelques morceaux de vondo, racine très rare, un peu de miel et des larves blanches. Mais le plus précieux pour moi de tous leurs apports, c'était un animal qui m'était inconnu. Ils l'appelaient borrogo. Ce phalangiste, d'un jaune brun, n'était pas plus gros qu'un petit chat.
Notre menu pour la Noël se composa donc : d'un morceau de borrogo bouilli, d'un peu de pain, de vondo grillé et de miel délayé dans de l'eau.
Le menu, à coup sûr convenable, était insuffisant pour le nombre
des convives. Involontairement ma pensée se portait vers ces marmites qui devaient mijoter d'un air engageant à tous lps foyers de la Norvège, dont j'étais si éloigné. Ah! qu'une bonne assiettée de riz m'eût fait plaisir ! On le voit, dans l'Australie Septentrionale la vie n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire, lorsqu'il faut se contenter des maigres contributions de la plaine et de la forêt. La constitution d'un Européen s'accommode mal, à la longue, de l'alimentation des Nègres; talégalles et pigeons, les meilleurs produits du pays, ne se rencontrent qu'accidentellement.
La chair des marsupiaux est fade, celle du lézard assez bonne; mais celle du serpent est sèche, tout à fait insipide. Enfin les fruits et les racines que l'on peut manger avec plaisir sont rares; le vondo, qui est de ce nombre, vient dans les terrains sablonneux de la montagne; sa tige, mince comme un fil, ne peut guère être aperçue que par un œil d'indigène, car elle s'enroule autour des arbres. Le ianki est une figue jaunâtre, d'une certaine transparence; ce fruit exquis, que je n'ai vu qu'une fois dans tout mon séjour, est bien moins répandu que le vira, autre variété de figue qui pousse sur les plateaux.
Un dingo vint rôder le soir autour du camp. C'était ce brigand de chien qui nous avait brûlé la politesse, après avoir si mal reconnu notre hospitalité.
On me pressait de le tuer ; malgré l'espérance, bien faible, il est vrai, de pouvoir en tirer parti, je cédai aux instances qui m'étaient faites, et l'abattis d'un coup de fusil.
Pendant notre course à travers les broussailles j'entendis l'otero raconter à ses camarades qu'un jour, seul et sans chien, il avait vu en ce même endroit un bungari, mais que la bête avait sauté d'un arbre à terre et pris la fuite. Et il nous montra l'arbre en question. Ce récit accrut mon ardeur, et nous redoublâmes d'efforts, mais sans plus de succès. Ma collection s'augmenta cependant de quatre écureuils volants de petite espèce (Petaurus breviceps), qui reposaient ensemble dans le creux d'un arbre.
La question de nourriture était toujouis un problème difficile à résoudre; l'otero nous ayant quittés un beau jour, il fut reconnu impossible de nous attarder davantage, nul autre que lui ne connaissant la région; tous voulaient retourner chez eux, ayant perdu confiance. Or, après moi, personne n'avait autant de motifs de mécontentement