‹ Au pays des cannibalesChapitre 95 sur 185 · UN PARENT FIDÈLE · texte numérisé non relu

UN PARENT FIDÈLE

que Janki. L'otero était son parent, et en mainte occasion Janki lui avait donné des preuves de fidélité, s'était sacrifié, avait partagé avec

Goniu Uftli flambant un wallaby. (Voir j>. 273.]

lui nouriture, tabac, etc. Et ce Noir à la figure d'innocent tirait au large, emportant par-dessus le marché la chemise de Janki ! Ce trait

de coquin prouve combien Ton doit peu se fier aux Nègres d'Australie.

Je décidai les autres à m'accorder encore un jour, et leur promis, une fois arrivés sur le plateau, de tirer un wallaby. Mais que faire en l'absence du guide? Force était de se mettre en route, ne fût-ce que pour chercher de quoi manger.

Pour descendre au fond de la vallée de Herbert river, nous dûmes marcher en zigzag, tant la rampe est raide. Tout à coup un wallaby passa devant nous et disparut en un clin d'œil. Vers midi nous nous trouvions à la hauteur de la chute puissante formée par le fleuve. Courte halte sur le bord. Les environs sont pittoresques et sauvages, mais je souffrais d'une faim dévorante et jouissais mal de ce magnilique spectacle. Une fois reposés, nous longeâmes la rivière, marchant d'un bon pas dans l'herbe haute. La nature entière semblait sommeiller. Rien de vivant ne vint frapper nos yeux pendant cette descente qui dura une journée entière, par une chaleur lorride, et mon oreille ne perçut aucun bruit en dehors de la cataracte, qui roulait comme un tonnerre entre les montagnes. On a dit que la nature australienne respirait la mélancolie; on reconnaît la justesse de cette assertion lorsque, par une journée comme celle-ci, on erre entre les hauts gommiers à l'aspect sévère, solennel, et les acacias. Involontairement l'Ame est saisie d'un sentiment de solitude et d'abandon.

Quelques heures avant le coucher du soleil, et le matin de bonne heure, les wallabys ont coutume de venir brouter l'herbe; il est alors moins difficile de les rencontrer à portée de fusil. Mais ce soir-là, comme par un fait exprès, les quelques bêles que nous vîmes s'effarouchaient plus que d'habitude, et nous perdîmes tout espoir de faire un bon souper.

11 était déjà lard quand nous arrivâmes au camp, où avaient élé lâchés les chevaux. J'avais eu la précaution de me réserver un petit morceau de pain, que j'aurais cependant partagé avec mes hommes s'il eût élé un peu plus gros. Je savais d'ailleurs que les indigènes étaient, bien mieux que moi, en étal de supporter les tortures de la faim.

Comme ils n'avaient rien à manger, je leur donnai un peu de tabac, pour qu'ils ne fussent pas trop désolés ; mais, au lieu de le fumer, ils s'allongèrent auprès du feu el passèrent le temps à dormir, ce qui

IN WALLABY BIENVENU. 275

leur est habituel dans la saison des pluies, où ils souffrent de la faim.

Nous avions lâché les chevaux dans une sorte de parc d'où ils ne pouvaient s'échapper, et où il devait être facile de les retrouver, à moins que des indigènes ne les eussent tués pendant notre longue absence. Grande fut notre joie d'entendre au milieu de la nuit le tintement du grelot; nos craintes en furent dissipées et nous retrouvâmes nos chevaux sains et saufs.

Bien avant le lever du soleil, j'étais parti avec Ganin'dali pour la chasse aux wallabys, dont nous rencontrâmes bientôt une troupe qui s'en allait broutant. Deux tombèrent sous nos coups. Ganin'dali se chargea d'emporter l'un, et envoya prendre l'autre par un de ses compagnons; lui, pendant ce temps-là, aidé de ses camarades, commençait à préparer la bète. Ce fut un branle-bas général. En moins de deux minutes la scène était éclairée par un feu brillant; un wallaby fut jeté sur le brasier et retourné à l'aide de sa longue queue. En sa qualité de cuisinier, Ganin'dali déployait plus d'activité que les autres. Aussitôt les poils flambés, il retira du feu l'animal, lui ouvrit le ventre avec un caillou tranchant, en arracha les intestins, qu'il remplaça par quatre pierres brûlantes, et replaça le wallaby sur le feu. La bêle n'était encore qu'à moitié cuite que les Noirs se la disputaient et la déchiraient à belles dents. Cette chair savoureuse les eut bientôt rassasiés. Ils coururent alors à la rivière, entrèrent un peu dans l'eau et se bais sèrent pour boire dans le creux de leur main. Une fois désaltérés, ils retournèrent au campement pour achever leur repas. Assis autour du brasier, ils voulurent allumer leurs pipes, mais sans tisons, et réclamèrent des allumettes. D'ordinaire je leur en refusais lorsqu'ils avaient du feu sous la main ; mais le voyage allait bientôt finir, je ne voulus pas les priver du plaisir d'allumer leur pipe à la façon des Blancs et d'entendre pétiller des allumettes. Moi aussi, du reste, j'avais achevé mon repas, et la chair de kangourou, qui ne me plaît guère cependant, m'avait semblé délicieuse ce jour-là.

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