CHAPITRE XVII
Comment les Noirs se marient. — L'amour chez les Nègres d'Australie. — Ma première rencontre avec Jokkaï. — En compagnie de grands mangeurs. — Accident. — Seul avec Jokkaï. — Une descente pénible. — Retour a Herbert vale. — Un coléoptère nouveau. — Amis des animaux.
I)e retour à Herbert vale, je fus admirablement reçu par le vieux surveillant. Il avait été plusieurs fois sur le point d'envoyer à ma recherche, craignant que je n'eusse été attaqué par les aborigènes.
Quelle jouissance de pouvoir enfin dormir sous un toit et en toute sécurité ! Le lendemain , deux hommes de la mon lagne vinrent m'annoncer que des Noirs en possession de deux chiens tuaient et mangeaient là-haut beaucoup de bungaris. Il fallait donc me remettre en campagne. J'engageai une nouvelle escorte et préparai des provisions; mais la pluie commença à l'instant même où nous parlions. Je fus pris de la crainte que l'époque des pluies ne fût déjà arrivée, ce qui aurait rendu impossible toute expédition. Au Nord-Queensland la saison pluvieuse dure environ de trois à quatre mois, avec des intermittences; elle commence assez généralement en janvier, et nous venions d'entrer dans ce mois.... Heureusement, au bout de deux jours, la pluie cessa ; nous partîmes.
Nous n'étions pas encore bien loin de Herbert vale, quand j'eus la bonne fortune d'être témoin de la manière dont un Noir prend femme. Des indigènes étaient sur le point de lever le camp ; l'un d'eux, d'un certain âge, s'approcha d'une femme et la saisit par le poignet gauche
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en criant : « Ion goal nguéipal (Je la prends pour moi!) »; littéralement : « une, moi ! » La femme regimbait, résistait de son mieux ; mais elle eut beau crier, hurler, l'homme ne la lâcha point et l'emmena, ou plutôt la traîna derrière lui. A un mille plus loin, on l'entendait encore crier. Je demandai à mes hommes, en manière de plaisanterie, s'ils ne voulaient pas lui porter secours; pour toute réponse, ils se mirent à rire; en réalité j'assistais à la déclaration officielle d'une union depuis longtemps arrêtée en principe. Nulle autre cérémonie.
D'ailleurs les époux étaient parfaitement assortis : veuf et veuve. Mais les femmes se montrent toujours récalcitrantes, car elles n'abandonnent pas volontiers leur tribu et elles sont bien souvent fondées à repousser les prétendants. Pour peu qu'un homme se sente assez fort, il prend la main de n'importe quelle femme et prononce son ïorCgoul nyuéipa.
Quand une femme est belle, tous les hommes la désirent; assez généralement, c'est au plus fort ou au plus puissant qu'elle appartiendra. La femme est donc exposée à changer souvent d'époux au cours de sou existence. Bien qu'on ne lui demande jamais son consentement, peutêtre tombera-l-elle aux mains de son préféré. Une femme noire peut aimer aussi ; dans ce cas elle mènera une vie heureuse. Il n'est pas rare qu'une aborigène s'enfuie avec celui qu'elle aime. La jalousie suscite d'assez nombreuses querelles entre femmes* et l'infidélité du mari peut pousser la femme à des accès de fureur; mais quelle que soit la tendresse qui unisse deux époux, jamais ils ne l'expriment par des baisers. La femme se laissa plutôt prendre à un joli visage qu'à une belle prestance; ce genre de beauté ne vient pour elle qu'en seconde ligne. Les yeux surtout sont l'objet de son attention ; ce qu'elle recherche avant tout dans un homme, ce sont des manières rondes et un regard franc avec quelque chose de sauvage. Peu lui importe qu'il soit grand.
L'amour j chez les Australiens, peut aller jusqu'à la passion : l'anecdote suivante en fera foi. Un « civilisé » avait enlevé la femme d'un autre Noir attaché à l'une des stations de Georgina river. Comme elle aimait son ravisseur, elle ne se fil pas prier pour le suivre ; mais les Blancs, qui voulaient la garder pour leur- serviteur nègre, lequel dépérissait en son absence, la lui ramenèrent, avec menace au larron de le liier s'il reparaissait. Pourtant l'amour l'emporta sur la
MA PREMIÈRE RENCONTRE AYEC JOKKAÏ. . 277
crainte d'un châtiment : l'homme revint a la charge et tenta une seconde fois d'enlever sa belle. lies Blancs, furieux, se lancèrent à sa poursuite et le mirent à mort.
Pour premier campement nous choisîmes une vallée assez haut située, où nous rencontrâmes des indigènes qui venaient de tuer un jeune ornithorynque dans un petit affluent de la rivière Herbert. Ce fut là que nous laissâmes nos chevaux. Le lendemain, en remontant la vallée, autre rencontre : celle de deux îommes qui avaient pris part à la chasse au bungari dont on nous avait parlé. J'appris par mes gens qu'un des dingos qui avaient été employés à la chasse en question appartenait à ces Nègres : il était donc essentiel de les engager, eux et leur chien. L'un de ces hommes, à moitié caché derrière un gommier, avançait la tête en riant; l'autre se tenait à côté de lui, d'un air timide. Dans cette partie de la contrée ils n'avaient jamais vu de Blanc, et ne concevaient pas ce que j'y venais faire. Après leur avoir offert de quoi manger et fumer, je leur demandai s'ils voulaient me faire la conduite, accompagnés de leur chien. Ils paraissaient en avoir grande envie, surtout celui qui se cachait derrière l'arbre, et dont le nom était Jokkaï; même ils s'offrirent pour aller chercher le dingo, promettant de nous rejoindre le plus tôt possible. Un lieu de rendez-vous fut fixé. En quelques heures de marche nous arrivâmes au milieu d'une pelite tribu campée au pied de la montagne : c'était là que nous espérions trouver le second chien. Mais les membres de cette peuplade s'étaient dispersés sitôt la chasse terminée, ce qui rendait assez difficile la réunion d'un grand nombre d'hommes. Nous nous établîmes pour la nuit sur le sommet de la montagne, décidés à y attendre les deux Nègres chargés d'amener le dingo; et comme le temps était beau, les Noirs ne firent qu'une seule hutte, pour moi. Les nouveaux venus, de vrais sauvages, examinaient mes effets avec une vive curiosité; pendant que j'ouvrais et étalais mon bagage, ils suivaient tous mes mouvements.
Je vis là-haut plusieurs nids de Megaloprepia magnifica. Ils sont suspendus à l'extrémité d'une longue branche; quelques bûchetles, assemblées avec la négligence habituelle aux pigeons, constituent toute la bâtisse.
Je n'ai jamais trouvé qu'un seul œuf dans chaque nid. Une chose restera pour moi inconcevable, c'est que le petit ne tombe pas lors-
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qu'il vente fort. Les indigènes, très friands de sa chair, secouent l'arbre pour en faire tomber le pigeonneau.
Il y avait abondance de talégalles sur la crête de la montagne. Mes gens virent plusieurs de ces nids énormes, d'où ils retirèrent des œufs. Moi, je faisais maigre chasse, tandis que mes hommes poussaient des cris de joie à chaque nouvelle trouvaille. Par deux fois on fit halte, et chaque halte donna lieu à une scène de goinfrerie générale. Un homme put, en deux heures, manger quatorze de ces œufs d'un volume énorme, sans en être incommodé. Ce fut pour mon monde un véritable jour de fête. Dans le courant de la journée Willi m'apporta un mongan (Trichomrm herbertemù) de belle grandeur, ayant atteint tout son développement. Son corps était noir comme du charbon; sa poitrine et ses épaules d'un beau blanc. Willi, très fier de son aubaine, comptait sur une bonne ration de tabac; mais, malgré mon désir de posséder l'animal, je l'abandonnai à Willi, pour bien faire comprendre que je ne cherchais que des bungaris. Voyant que je n'avais rien à gagner en la société de ces gros mangeurs, je résolus de m'adresser à une autre tribu, dans l'espoir d'y trouver des hommes qui pussent m'être de quelque utilité.
Je rencontrai à mi-chemin les deux indigènes accompagnés de leur chien.
Ils s'étaient faits très beaux : l'un se pavanait en chemise, l'autre s'était coiffé d'un chapeau de femme. Les vêtements, fort appréciés par les Nègres australiens, passent d'une tribu à l'autre, des plus civilisées — qui vivent à proximité des colons — à celles qui n'ont jamais aucun rapport avec les Blancs. Plusieurs de mes hommes empruntèrent le chapeau; ils mettaient une sorte de fierté à se parer tour à tour de cette coiffure de civilisé. L'un de ceux qui me précédaient, tu purit naturalibus, suant sous le poids de son fusil, était vraiment drôle à voir, coiffé de ce chapeau de femme posé de travers. Quelles péripéties avait dû traverser cette capote au cours de son long voyage, du pays des Blancs aux montagnes des sauvages! Parvenus au campement de l'autre tribu, on se mita préparer le butin fait par Willi; mais c'était pour moi un crève-cœur de voir flamber une peau si belle! Qu'y faire, hélas?
La difficulté de racoler des hommes était toujours aussi grande. En plus des deux maîtres du chien, je ne pus décider que quatre Noirs