‹ Au pays des cannibalesChapitre 97 sur 185 · ACCIDENT · texte numérisé non relu

ACCIDENT

à suivre Willi; il connaissait parfaitement le pays à explorer, mais il refusa tout nel de se joindre à nous. Un autre sur lequel j'avais compté me fit également défaut. Sortis ensemble des le matin pour aller à la recherche des chevaux, nous lus avions montés au retour;

Mongans.

mais après une petite trotte nous descendîmes de cheval, et l'homme se déclara incapable de marcher ou de remonter : il ne voulait pas continuer le voyage. L'excuse était absurde, inadmissible, et je me fâchai; mais ses camarades lui donnèrent raison.

A coup sûr les indigènes ressentent moins vivement que nous la douleur causée par une blessure, et cependant ils supportent mal la souffrance. Que l'un d'eux ait la moindre écorchure sous la plante du

pied, il devient l'objet de la pilié générale et ne quitte pas le camp.

Un léger accident de ce genre me priva encore d'un homme; nous n'étions donc plus que cinq à l'heure du départ. En deux étapes nous atteignîmes notre terrain de chasse, au haut de la montagne, et nous y établîmes notre camp. Les indigènes ne se sentaient pas tout à fait dans leur assiette, à l'exception pourtant de iMangola-Maggui, qui déjà, par deux fois, avait été mon compagnon de chasse. Cet homme n'était pas des meilleurs : fainéant doublé d'un fripon, il ne songeait qu'à dévorer ma pitance. Malgré sa parfaite connaissance des lieux, il ne m'était guère utile et démoralisait au contraire mes autres Noirs, qui finissaient par se montrer indifférents atout ce qui m'intéressait. Peut-être, éprouvaient-ils une certaine crainte de l'homme blanc! ils avaient peine à concevoir qu'on allât si loin, qu'on se donnât tant de mal, rien que pour un bungari. Le dingo suivait fidèlement la piste de ses maîtres sans se soucier du reste : la poursuite du gibier n'avait rien qui l'attirât.

Détail fâcheux, je n'avais plus de chaussure convenable. Mes bottines étaient usées et je perdais mes semelles, ce qui me forçait à m'arrôler pour les rattacher avec des liens d'« avocatier ».

Le lendemain matin, j'envoyai deux Noirs examiner les quartiers de viande empoisonnée que j'avais semés ça et là, et je promis une bonne provision de tabac à qui me rapporterait un iarri. Comme on m'avait assuré mainte et mainte fois que Balnglan, le second des chiens, était le seul dont on pût tirer bon parti, je l'envoyai prendre par deux autres Noirs, que je pourvus de viande et de galettes, m'engageai à leur en remettre encore davantage s'ils me ramenaient ce dingo; et pour être plus sûr qu'ils me reviendraient, j'étalai sous les yeux de ces hommes tout mon approvisionnement. Me voilà donc seul en plein bois, avec Jokkaï, le propriétaire du chien, l'homme dont il a été déjà parlé. La journée se passa à errer en pleine brousse, attendant le retour des autres. Jokkaï cueillait des fruits; moi, je tuai un talégalle. À notre retour, dans la soirée, le camp était vide, même de ceux que j'avais chargés de passer en revue les quartiers de viande empoisonnée.

Jokkaï prépara du tobola et s'en gorgea. Pour ma part, je mangeai six ou sept de ces noyaux grillés, et une heure après j'étais pris d'un malaise général accompagné de frissons et de nausées; je me crus

SEUL AVEC JOKKAÏ. 285

atteint do la fièvre du pays, mais Jokkaï vit bien qu'il s'agissait d'une

Jokkai.

simple indigestion, causée par le tobola, dont j'avais trop mangé.

sans l'avoir écrasé préalablement. 11 avait raison, puisque le lendemain j'étais guéri.

Mes quatre Nègres ne s'étant pas plus montrés le deuxième jour que le premier, je supposai qu'ils s'étaient sauvés marrons.

L'air, sous l'action puissante des rayons du soleil, était clair et chaud, mais lourd et étouffant. Pas une feuille ne remuait et mon oreille ne percevait que le cri monotone et mélancolique des cigales à la cime des arbres. Le sentiment d'abandon dont j'étais pénétré s'en trouvait augmenté. Le seul être raisonnable que j'eusse auprès de moi, c'était Jokkaï, mais il nous était d'autant plus difficile d'échanger des idées, qu'il était craintif et réservé. Je m'étonnais même qu'il ne cherchât pas quelque occasion de s'échapper. Sans doute il ne connaissait pas assez le pays. Quoique fortement constitué, et bien fait d'ailleurs, il avait dans l'ensemble quelque chose de féminin. Son front, sans être aussi fuyant que celui de la plupart des aborigènes, surplombait beaucoup. Pour un Nègre, il avait des yeux d'une beauté peu ordinaire, brun clair et ombragés de longs cils; parfois un jeu de lumière leur donnait un reflet bleuâtre. Le nez, malgré une certaine tendance à se retrousser, semblait avoir été écrasé; cet homme portait aussi, sur d'autres parties du corps, des cicatrices très apparentes. Enfin il parlait un dialecte très différent de celui de Herbert vale.... Et nous attendions toujours.

Seul, je ne pouvais rien faire, pas même me servir de mon fusil, de crainte d'effrayer Jokkaï et de le mettre en fuite.

Avec la nuit, la conviction me vint que les messagers ne se remontreraient plus. J'étais donc condamné à vivre abandonné, tout au haut d'une montagne presque inaccessible, en pleine brousse, loin du monde. L'atmosphère, très lourde, dégageait une moiteur de cave; l'obscurité était profonde; pourtant, à la lueur du feu, je pouvais distinguer les traits abattus de Jokkaï. S'il allait me planter là, il faudrait donc renoncer à mon projet et redescendre du haut du rocher rien qu'avec mon fusil.

Rentré dans ma hutte pour dormir, je m'aperçus que ma hache n'était pas à sa place habituelle et demandai à Jokkaï ce qu'il en avait fait; car il me l'avait empruntée dans le courant de la journée. IL prétendit n'en rien savoir et se mil à la chercher; enfin, après avoir fureté partout, au dehors et dans les huttes, il la rapporta de sa

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