UNE DESCENTE PÉNIBLE
propre cabane, à mon vif étonnement, alors que je désespérais de la revoir jamais.
La chose me parut équivoque, et je ne savais trop que penser de lui; je craignais, à tort peut-être, que mes provisions de bouche — un grand sac rempli de viande — n'eussent pour lui trop d'attrait; d'autant plus qu'à ma connaissance un Nègre australien, pour satisfaire un désir, ne craindra jamais de sacrifier la vie d'un homme; Je cachai bien vite la hache et me promis d'être sur pieds le lendemain avant le lever du soleil, pour empêcher mon homme de s'esquiver.
Mon sommeil fut paisible. Debout dès l'aurore, j'éveillai mon compagnon, et nous fîmes nos préparatifs pour la descente. Je lui avais promis de quoi manger et fumer s'il voulait m'aider à porter une partie de mes bagages. A ma grande surprise, il y consentit de bonne grâce et partagea consciencieusement avec moi les fatigues de la journée. Au cours de celte descente laborieuse je pus observer que Jokkaï n'avait rien de commun avec les autres Nègres, et, avant d'être rendu à mon quartier général, j'avais pris de lui une idée assez haute. A partir de ce moment, et jusqu'à mon départ de Herbert vale, il ne me quitta plus. Pendant ces longs mois de vie commune il me fut d'un grand secours et d'une utilité réelle. Bien plus, il me sauva plusieurs fois la vie et me resta aussi fidèle que dévoué. Néanmoins je me tenais toujours sur mes gardes, de crainte qu'avec sa nature mobile il ne se laissât entraîner un beau jour à me trahir et ne fournît à ses camarades quelque occasion de me tuer.
Jokkaï n'était pas aussi paresseux que les Noirs avec lesquels je frayais d'habitude. 11 était actif, d'un naturel remuant, et bien plus naïf que la plupart des indigènes. D'un autre côté, très fin, d'intelligence prompte et point commune, il m'obéissait sans l'ombre d'un murmure; se montrait obligeant, serviable et même capable d'initiative.
La descente ne s'effectuant pas assez vite à son gré, il m'engagea plusieurs fois à hâter le pas si nous voulions atteindre le pied de la montagne avant la tombée de la nuit. Malheureusement la marche était malaisée, fatigante, et souvent il fallait me traîner à quatre pattes, tirant mes bagages après moi; ma chaussure me faisait beaucoup souffrir et Jokkaï m'aidait de temps en temps à chercher
de quoi rattacher mes semelles. En traversant des rivières ou des ruisseaux, j'avais au moins un avantage : c'est que l'eau coulait de mes souliers aussi vite qu'elle y était entrée; mais des sangsues pénétraient par les trous de mes bas et se logeaient entre mes doigts de pied.
Arrivés au bas de la montagne, un peu avant le coucher du soleil, nous y campâmes, et la vallée Herbert nous revit bientôt en bonne santé.
On était déjà entré dans la saison pluvieuse, quoiqu'il n'eût pas encore plu à torrents. Toutefois il fallait s'attendre prochainement à de grosses pluies et renoncer à toute idée de longues excursions, d'où l'on risquerait de ne pouvoir revenir, empêché par les fortes crues. Tout ce temps-là, les Noirs habitent les pays de plaine et ne se hasardent pas dans les fourrés. Faune et flore avaient pris un caractère de vigueur intense, d'activité fébrile, témoignant d'un état intermédiaire entre deux saisons.
Les oiseaux voyageurs avaient des œufs ou des petits. Sous peu, ils allaient prendre leur vol vers le nord et n'attendaient pour cela que la venue des premiers froids. Les pigeons du détroit de Torres (Carpophaga spilorrhoa) nichaient dans les arbres, en nombre considérable.
Dans mes pérégrinations autour de la station je fis plusieurs trouvailles intéressantes qui vinrent grossir ma collection. Je tirai aussi une double bécassine (Scolopax major) et un autour blanc, de l'espèce de celui qui m'avait été donné au Queensland Occidental (Elanus axillarn). Enfin les Nègres m'apportèrent un beau ngalloa noir et blanc (Dactylopsila trivirgata), oiseau rare et gourmand de miel autant que les indigènes. On le dit originaire de la Nouvelle-Guinée, mais il ne descend guère plus bas que Herbert river.
Arbres et plantes me fournirent plusieurs coléoptères superbes; vers la fin de décembre 1882 je découvris à Herbert river, blotti dans l'herbe, un coléoptère nouveau pour la science (Stigmodera) : tête et région abdominale d'un vert métallique; thorax en grande partie de couleur pourpre violacée; élylres jaunes, pour un tiers, à partir de leur base; les deux autres tiers, d'un bleu foncé bordé de rouge. Cette bande ou bordure, plus étroite au milieu, commence au tiers de la longueur des élytres, en partant de leur pointe. Le ventre est marqué de cinq taches jaunes de chaque côté. L'insecte, en son entier,