D. MI
— 11 n'est pas docteur 1
— On ledit. On raconte que, il y aune trentaine d'uunéos, il s'appelait Tlngler et était simplement coupeur chez un tailleur de je ne sais où. Il alla, à cetle époque, faire en Californie un petit voyage d'affaires et, quand il en revint, il avait changé de nom et de métier. 11 s'appelait JohnsoD et il avait dans la poche un de ces diplômes que les boanèles gens mettent six mois, quelquefois une année entière à obtenir. D'où tenait-il le sien? On n toujours supposé qu'il avait, quelque part, supprimé un médecin dont il avait pris les papiers et le nom. Il fit, avec des fonds de même provenance, un voyage k Paris, puis s'installa dans l'illinois. Mais revenons à viiss Stcphenson. La cure dura un an et elle s'en trouva si bien qu'elle ne
ni AU CiïS DES DOLLARS
voulut plus se séparer de son médeciu. Elle écri^ vit ftu iolicitor Clarke, à New-Tork, et elle 1 dil qu'elle désirait l'épouser.
— G'étaîL impossible, puisqu'il clail marié 1
— Rien o'esL impossible à l'argent, tout cède h A la puissance du dieu dollar, chacun s'incline de- i vant sa majesté. • Voyez sa femme, ajoutait Sarali, et demandez-lui de me le vendre. — Agirai ( si promettez dix mille dollars, répondit l'homme i d'affaires par un cdblegramme. — Les donnerai i après marché couclu, — E;cige promesse non « par cÂble, mais par poste. > Cet homme avaitlj raison, n'est-ce pas? Une lettre est un titre ; une 1 dépêche ne prouve rien, elle n'est pas signée. JViSs . Sarah écrivit et M. Clark esq, se Ht, un soir, annoncer chez madame Johnson qui attendait toujours au iVindsor's le retour de son volage praticien : ■ Combieu voulez-vous de votre mari î lui dit-il & brûle-pourpoint. — Mon mari n'est pas & vendre, — Réfléchissez. Il est aux trois quarts perdu pour vous, ne vaut-il pas mieux y renoncer tout à fait et eu retirer un honnête bénélice? — Eh bien 1 cent mille dollars. — Obi oh I
— C'est mon dernier mot, mon juste prix.
— Voyons, un mari bien irrégulief, plus jeune du tout, à demi chauve... Soyez raisonnable. Trente mille? — Trente mille 1 Un docteur! — Oh I madame, un docteur,.. J'ai pris mes informa-
AU PAYS DES DOLLARS [' tious et Qous savons ce que lui a cotilé son litre. Enfin, transigeons : Cinquante mille et n'en para plus. — C'est pour rien ! Un vrai gaspillage ! I — Noû, l'afTaiic n'est pas mauvaise. Ayez la I bonté de me signer ce petit papier. • Et, muni ' de l'engagement de la pauvre femme, M. Clark I cOurvi au Telegrap/t office, « Entenduàcinquanle I mille •, câbla-t-il kmiss Stephenson. Unesemaine i après, le docteur et sa malade débarquaient à New-York. Madame Johnson divorça, palpa son argent et s'en alla n'importe où vivre avec ses enfants que cette transaction mettait dans une aisance ible. Sarah épousa le médecin devenu sn propriété et, comme il no leur restait que deux cent milletfo2/ars,ilseremlt au travail et elle collabora avec lui.
— Elle était donc docteur 7
— Non, mais elle se mit en règle. Elle acheta chez Buclianan, fondateur-directeur de l'Universite' de Philadelphie, un diplôme qu'elle paya deux cents dollars. L'Université de Pennsylvanie qui, paraît-il, est régulière, tandis que l'autre ne l'est pas, a, en vain, tenté de lui chercher noise. Le premier raeleur de violon, le premier rapin venu peuvent bieu s'intituler professeurs, mËme «ans avoir donné une seule leçon. Pourquoi un médecin ne jouirait-il pas des mêmes avantages î Et un professeur n'a-t-il pas toujours le droit de délivrer
"11 AU l'AÏS uns DOI.I.AHS
dca dipliluies ù ceux de ses élèves qui lui {
sfîinblonl dignes?
— C'est vrai... Mais je m'explique maiolenaï pourquoi j'ai été si mal reçu. C'est Ji la premïi^ mudame Johnson que ma mère a écrit el la a cotidc n'aime pas qu'on la lui rappelle.
— Je crois bien ! Elle voudrait faire tablo rase de. tout ce qui a précédé son union, même de ses dettes. Elle rcl'use de payer M. Clark et son mari ne veut pas reconnaître les engagements qu'elle a contractés avant son mariage, d'où le procès dont je vous ai parlé.
— Encore une espérance qui s'écroule, dit Iristejncnt Camille. Rentrons à New- York.
— Rentrez plutôt en France.
Un vieux Nègre s'est, au coin d'une avenue, adossé à une sorte de grande boite aux lettres danslaquelleleËpassantajettent les vieux journaux qu'ils destinent aux malades des hospices ; il y a établi un éveutaire plein de modestes victuailles et Camille lui acheté de quoi faire en route un rapide déjeuner. 11 craint de manquer le train, il voudrait être déjà à bord du paquebot qui le ramènera au Havre.
H est à la gare, il prend son Hc/cet h la course, il escalade l'escalier du dépôt. Le convoi vient de partir et pendant une heure, il doit traîner soa
AU PAYS HES dollabs ennui dans une salle d'aUente, haute et vaste pièce éclairée, comme une église, par le jour qui passe à travers ses vitraux. Au delà de ses portes gothiques, ce sont, sur des plaques faïeucées de bleu, des noms de pays inconnus ; WallingFord, Harnsbupg, WilmingLon ; c'est un lacis de barres de fordontlesentre-croisemenlssoutiennenlune large voûte transparente ; ce sont des trains vus en raccourci ; c'est un morceau de ciel gris dans lequel traînent des lambeaux de fumée blanche. Une quintuple rangée de bancs massifs, froids et raides comme des bancs de temple, meuble ce hall morose. Une jeune miss en grand chapeau et en lunettes d'or y lit Tempe&t and Sunshines ; douze ou quinze Négresses qui, en grande toilette, découvrent d'épaisses gencives rouges dans le sourire de leurs lèvres lippues, y roulent, sous le cirage rugueux de leurs paupières, des yeux de porcelaine bleuâtre...
Lu quanlilé de Nègres qu'il y a toujours en chemin de fer est extraordinaire. La guerre de Nord contre Sud leur a octroyé l'égalité devant la loi? C'est possible, mais cela n' empêche pas que les hôtels, les temples, la plupart des établissements publics , certains tramways eus-mémes ne leur soient interdits par les coutumes. Les trains, au contraire, leur sont librement ouverts et ils en abusent ; cela les met comme sur uû
118 AU PAYS DKS rOLIARS ^H
pied de camaraderie avec leurs anciens maîtres.
Au bout de la salle se promènent et font la roue des demoiselles de couleur armées d'une ombrelle rose, comme si le soleil pouvait encore les brunir. Contrefaçon burlesque des misses américaines, qui ne sont elles-mêmes qu'une eon- Irefagondesdcmoisellesd'Angleterre ou de France, elles les copient, elles les singent en tout. Une seule chose les désespère : l'emploi de la veloutine leur sera impossible jusqu'au jour ofi quelque Fay bienfaisant aura trouvé pour elles une pondre de charbon parfumée et brevetée.
L'heure d'un départ approche... Et voici venir de vieilles femmes, momies vivantes, avec des têtes macabres qui disparaissent entre des épaules romonlantes et un chapeau canotier trop large pour leur crâne de dolichocéphales, pour leur front de prognathes ; des mulfitrcsses phtisiques, et dont les yeux de bétes souffrantes brillent d'une llnmmc étrangement maladive ; des négrillons, drâles comme des ouistitis, avec leur petit museau qui fait comme une tache d'encre dans les dentelles de leur coiffe; dos messieurs qui, drapés dans des eache-poussiÈre, déploient des grAces d'orangs-outangs ou qui, raides et compassés, font, d'une brusque flexion de tête, des saluts tout à l'ait corrects ; des dames du meilleur monde noir qui, il force de tirer sur la laine de leur chevelure,
AU l'AÏS nus DOLLAliS sooL parvnnues k en Mre quelques tresses, quelques ficelles iiooÉes sur leur nuque en un , petit paquet qui a des prélentions au chignon; des mamans très distinguées frappant de l'éventail leurs petites guenons qui, avec un acharnement excusable, sucent leur pouce qu'elles prennent pour un bâton de réglisse.
— C'est inouï, dit à l'une de ces gracieuses'* personnes un jeune homme du goudron le plus pur. Figurez-vous, niilady, que j'ai voulu faire porter ma malle par un comnuBeioonaire de couleur ; ■ La malle d'un noir ! s'est-il écrié, Vous pouvez bien la porter vous-même 1 » Non, ajoutet-il en se rengorgeant, ces Nègres ne seront jamais des hommes I
Ah non! se dit Camille, c'est encore plus amusant que chez les anthropoïdes de Central Park. Et dire, songe-l-il subitement repris par sa mauvaise humeur, par la haine dans laquelle, blancs et noirs, il englobe tous les habitants de l'Amérique, dire que ces chimpanzés nous ont valu les injures gratuites des Littrè et des Darwin! Car, enûn, s'ils n'avaient pas existé, sur le pont branlant de quelle transition fantaisiste ces philosophes auraient-ils fait passer leurs hypothèses chancelantes pour les conduire, par la palle, du crapaud à l'Apiilloii du Belvédère?
AL l'AÏS UES DULLARS i on vient d'accrocher i une colonne j fonte une plaque qui porte le nom de New-V(^ Son train va partir!
— Votre ticket ne vaut rien pour ce départ; cest un convoi de parlors, et de drawing-cars, un train de luxe. C'est trois dollars de plus...
A quoi bon économiser, puisqu'il va rentrer en France? Il paie et il part.
D'asseï belles machines, tout de même, qne ces sleeping-cars américains, ces i'ulmann-cars, ces Pulmann-palaces, comme on les appelle du nom de leur propriétaire, l'un des hommes les plus riches et, par conséquent, lespluscoasidcrablesde l'Union! Parfaitemeotsuspenduessur un ingénieux système de ressorts, portées par six paires de roues qui sont, elles-mêmes, des appareils très compliqués, aucune secousse n'y incommode les voyageurs. L'or et l'ivoire s'incruslent en élégantes arabesques dans leurs parois d'acajou et de palissandre ; la moquette, le cuir gaufré, le velours s'y étalent de toutes parts ; le train-porler et des domestiques nègres y sont toujours prêts à prévenir les moindres désirs des riciiards confiés â leurs soins ; des cabinets particuliers, — des îoeddingrooms, — y sont, comme à bord des paquebots ei des ferries-boats, réservés auï jeunes couples en voyage de noce. La nuit, chaque wagon devient un dortoir. Des drap^, des c
Al PAÏS DtS UOLLAllS ISl
meitelas sortent on ne sait d'oii ; les fauteuils se transforment en couchettes ; la moitié supe'rîeure des parois de chaque voiture s'abaisse et forme une longue étagère qui supporte des lits ; des cloisons volantes et des rideaux constituent enfin des cabines.
Un choc!... Ce n'est rien. Un Uinited-express qui le suivait a rattrapé le train qui emporte Camille et l'a beurté par derrière...
Pas d'accidents ! Et, à la gare voisine, le convoi s'arrête pour laisser la voie libre à ce confrère trop pressé... Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulent et on ne repart pas. Pourquoi î On l'ignore et on ne songe pas â le demander. En France, on interrogerait, on protesterait, le plancher des wagons tremblerait sous des piétinements agacés... Ici personne ne murmure, personne ne bouge, La patience en voyage est une qualité américaine et les compagnies en profitent pour traiter leurs voyageurs comme de vulgaires colis.
— II est fort ennuyeux de perdre soa temps de la sorte, dit cependant un muUlre qui vient s'asseoir à càté de Camille.
— En effet, répond celui-ci qui songe à autre chose.
— Vous ulleii à New-York f ajoute le métis
qui cherche une porte pour entrer en conversation.
— Oui, je vais prendre le prochain paquebot pour TEurope.
Et, oubliant la recommandation inscrite sur les murs de toutes les gares, — Beware of confidence men — il raconte à ce voyageur compatissant, son histoire, ses démarches infructueuses, sa chasse inutile à la place qui doit lui permettre de vivre.
— Une place ! s'écrie lesang-mêlédontle regard sonde son gilet entre-baillé et semble vouloir magnétiser, attirer à lui le portefeuille qull y entrevoit. Une place I Mais j'en connais de magnifiques. Tenez, je suis Tami intime d'un grand industriel qui cherche un employé parlant bien votre langue. Il rintéresserait à ses affaires, se Tassocierait plus tard et, pour un garçon intelligent comme vous semblez l'être, ce serait le chemin de la fortune.
— Ce serait trop beau, pense Camille.
Et il se rappelle les mauvais conseils qu'il a déjà reçus ailleurs... Si c'était vrai pourtant I Enfin la cloche sonne ; le train roule...
— Ticket^ please !
On arrive à Jersey-City ; on est à New- York.
— Will you take a drink f Voulez-vous boire un coup ? dit le mulâtre. Et voulez-vous que, demain, je vous conduise auprès de mon ami ?
— Merci ! Je vous l'ai dit, je vais repartir pour la France, répond Camille à qui semble très louche l'association de cet homme et d'un si grand industriel.
— Vous avez tort. Vous le regretterez.
Un bar, — Un guet-apens. — ku policeslation. — Le musée criminel. — Un détective, — Mont-de-piété. — Chez le shérif.
— Étonnante rencontre dans une ville aussi grande que New-York I se dit, le lendemain, Camille qui va s'assurer de Theure à laquelle partira le paquebot.
— Will you iake a drink ? s'écrie le mulâtre que, la veille il a rencontré en chemin de fer et qui, vêtu de blanc, coififé et cravaté comme un parfait gentleman^ se précipite, la main tendue.
Qui sait ? C'est peut-être la Providence qui Teûvoie.
— Eh bien, voulez- vous la place dont je vous ai parlé ? ajoute cet homme, tandis que, au moyen d'une paille, il aspire \m sherry -gohler sur le comptoir d'une buvette.
— Vous êtes trop bon, et je n'ose vraiment...
— Alloua, c'est entendu. Soyez, dans deux heures,
a V/ndian-bar, cinquanle-neuvième rue, et atlen-
dez-moi dans le box. Mon ami y vieoiira avec mfiî
et vous ferez sa connaissance.
Deux heures... Un treillis méUillique tendu sur un chflssis de fer et portant les mots : Lager béer est accroché à une tringle plantée dans la muraille, de manière à ce qu'il soit vu des deux bouts de la rue. Au-dessous, est une porte à demi fermée par un paravent nu par un écran qui semblent destinés k cacher des mystères : c'est l'entrée d'un barroom. Une grande salle parsemée de petites caisses de sable autour desquelles on crache ; contre le mur, des planches couvertes de bouteilles et de cristaux ; au plafond, des volants de toile : c'est ce I bar qui joue un si grand rôle dans la vie améri- ■
Au fond de la salle, garni d'une barre de bois qui sert d'accoudoir aux buveurs, se dresse un comptoir monumental au milieu duquel, sur un tapis brodé, trône un bol à punch plein de débris de fromage de Hollande et ilanqué de deux coupes. L'une contient des grains de café, l'autre, des clous de girofles, denrées excitantes, alléranles et mises gratuitement à la disposilîon de chacun. Perchés sur des trépieds de pythonisse, juchés sur des tabourets tournants, des gens s'atlablent
ISIl AI" PAYS riKS CMII.LARP
au comptoir lui-même et, dans des assiettes c poupées, y font de rapides et abominables déjeu' ners que leur servent des domestiques noirs;! D'autreaplongent leurpropre verre dans un baqnel, y puisent une atroee mixture de vin el de limonade, lèchent des ice-creams, s'abreuvent de grogs e de punch au lait.
Derrière le comptoir, le tablier blanc aux reïni se tient un gros homme à la mine tour È joviale et farouche : c'est le bar keeper, le mattt de céans. Quelque chose de dur fait une boaS irrégulière sur la rotondité de son pantalon, ■ arrière, au-dessous de la hanche droite. C'est, danj le gousset ad hoc, le revolver obligatoire, c une jolie petite mitrailleuse à main, du dernier syl lème, — argument éloquent par lequel il ramëul au sentiment du devoir les clients indélicats, ij payeurs récalcitrants.
Dans un coin du bar, dort sur son piédestal il télégraphe pareil à ceux qui annoncent ailleurs B cours de \' Exchange. Y a-t-il courses de cheva^ quelque part7 II se réveille, il fonctionne et 1 parieurs qui, grâce h lui, suivent à distance I« efforts des jockeys et les va-et-vient de la cotfl peuvent perdre leurs rfoi/ars sans avoir à se dérai ger.
Deux demi-cloisons de bois transforment l'autN coin en un box cachottier, en un réduit où s'en
AU PAYS UliS [lOLI-ARS fermeat les geos qui oe se trouvent pas encore 1 HBsez abritéa par les volets et par les écrans de Is^^ porte,
G'eat lâ le bar type, celui qui s'apelle hypoeritemeat un sample room, — une maison d'échantillons, de dégustation. Etabli dans le basement d'une maison louche, I7»dieiiiarne lui ressembla que comme un chiffonnier ressemble à un grand seigneur... Il est bien étrange qu'un riche industriel ait choisi cet endroit pour y parler affaires ! Bah, ici il ne faut s'étonner de rien, nil admirari.
VX Camille s'installe dans le box convenu.
— Un coktail, sirt dit le barman qui lui apporte un verre plein d'un mélange douteux.
— Merci. Donnez-moi dapale-ale.
— Voua avez tort, sir.' C'est excellentl
— Merci, vousdîs-je, faitCamille un peu étonné de cette insistance, ce qu'il a demandé étant plua cher que ce qu'on lui offre.
Le bar est vide et, négligemment, il parcourt un neios-paper quand la porte du box s'ouvre tout à coup.
Un Nègre s'y précipite etl'accroche par les rêvera de son habit. Il se lève, épouvante; il se débat; ît prend son agresseur à la gorge quand surgit aa i autre Nègre qui le saisit par les coudes et qui paré lyse sa défense. Il résille oncore, ses bouloai
ISS AT PAYS DKS DOLLARS
sauleut, son gilet se défait, il crie, il se démène... Et soudain on le lâche. Il franchit Tescalier en deux bonds; il atteint la rue; il court! Mais non, c'est impossible! Et il s'arrête, il pâlit, il chancelle, il se fouille... Rien ! Plus rien ! Ses dollars ont disparu ; la poche de son gilet est vide... Et il cherche, il cherche encore. Une sueur froide baigne son front ; ses mains tremblent. Toujours rien! Affolé, il s'élance vers le square voisin où il a aperçu un patrolman.
— Sir, lui dit-il d'une voix haletante, on m'a volé... là... tous mes dollars. Venez vite î
— Ah ! dit l'agent qui, placidement, fait tournoyer son club, — son petit assommoir d'ébène, — au bout de sa courroie de cuir. Ou vous a volé ? Et comment?
Et, dans son émotion, mêlant le français à Tan glais, Camille explique la chose aussi rapidement que possible.
— Eh bien, fait alors le policier, que voulez-vous que j'y fasse, à tout cela ?
— Que vous veniez de suite î Nous avons peut-être le temps de les arrêter encore.
— Mais je ne suis pas pair ohna^i, sir. Je suis gardien de parc. Vous ne voyez donc pas que mon costume est gris? Venez avec moi, cependant... Tenez, fait-il plus loin, avec un sourire narquois,
Al" l'AïS MES IH.IL[,AHS voyez-vous cet homme en bleu foiicéî C'est lui (jue cela regarde.
— Monsieur, répèle Camille qui a couru vers ce nouveau représentant Je la loi.oa m'a volé. Venez 1 De suite !
— Oh ! je dois d'abord connaître de quelle manière cela est arrivé... Well. fait l'agent quand Camille a achevé son histoire, je voua croîs, c'est peut-être vrai, ce que vous dites là, mais je ne peux agir sans ordres. Suivez-moi.
Los voleurs doivent être loin s'ils courent depuis que Camille s'est échappé de leurs mains 1
Et leulemenl, à travers des rues interminables, ils se dirigent vers le police-station du ward, — de r arrondissement.
Des poUcemen fument sur les bancs d'une sorte de prétoire où, derrière une chaire de maitrc d'études, trône, eu casquette d'amiral, le captainpolice qui l'interroge en souriant... Et, pour la troisième fois il raconte son malheur.
— Pourquoi ne vous êtes-vous pas servi de votre revolver? lui demande rofflcierde paix.
— Parce que je n'en ai pas. Le port d'arme est prohibé à New-York.
— Tiens, c'est vrai. El, dites-vous, on vous a offert un verre de quelque chose dans votre souricière 7 Eh bien voua êtes plus heureux que voua ne pensez. Ce qu'on vous offrait ainsi était un niip-
ISO
AU PAÏ8 hes uni.
cnliqiie qui cilt pormis à vob agresseurs de vonj assommer à leur aise... Pan ! Un coup de sac i sable sur la nuque, la suppression des marques ij voire linge... Et, ce soir, votre cadavre fi la rivière^ Le lour était joué. On vous aurait peut-être i trouvé, mais qui aurait su comment vou3 étiei mort ? Le sac de sable ne laisse aucune trace.
— Je suis heureux ? Voua appelez cela être heureux î Enfin comme vous voudrez... Mais mes doi lars!'
— Ah, vos dollars .*... Eh bien, seat down, — >^ asseyez-vous — et attendez,
Et, sifflant à tue-tête, le captain se remet à tailler des cure-dents.
~ Captain, crie un monsieur qui fait irruption dans la salle, deux hommes ! J'arrive de la campagne, ma maison est dévalisée, mes domestiques prétendent que les voleurs les ont endormis avec duchloroforme. Je n'en crois rien. Qu'on lesarrête!
— De suite, monsieur le sénateur, de suite I John, James, Job, courez ; ramenez les coupables, n'importe lesquels...
Et Camille attend toujours. Il n'est pas sénateur, lui t Et il ne lient plus en place : il lui semble qu'il pousse des épines sur sou banc.
Viiici enfin Zimmermann, le détective que jiiur lui, on a, mandé par le Lélephone.
— Allons d'abord nu General deparlmenl Me- Iropolilan police, lui dit celui-ci. Tenez, fait-il en entrant dans cette espèce de ministère, examinezmoi tout ce monde-liï et voyez si voua y reconnaîtrez vos hommes. |
Et ce disant, il ouvre devant Camille une sorte d'album scellé contre la muraille et grand comme une armoire. Les feuilleta de bois de cet énorme volume sont divisés en uue multitude de petits carrés ; chaque carré contient un portrait.
Toutes les fois qu'un voleur tombe entre lea mains de la police elle ne le relâche, à l'expiration de sa peine, qu'après en avoir fait faire une photographie qu'elle dépose soigneusement dans ce livre d'or du vice et de la lionte. Et ils sont la cinq ou six mille, la plupart hideux, horribles, déQgurês, Ces messieurs, eu effet, ne se sont guère prêtés à la fixation de leur image ; ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour se rendre méconnaissables,..
Et ce sont des yeux qui louchent outrageusement, que ferment des contractions spasmodiques, que semble dilater la plus violente terreur; ce sont des bouches ouvertes, des mâchoires contournées, des joues repoussées par la langue et simulant unolluxion, des nez affreusement plissés; ce sont les grimaces les plus exagérées dos plus sinistres pierrots. Quelques-unes de ces faces sont encadrées entre deux poings qui sortent de raan-
\y Pv>5 b£< LMjLLARS
■::ie< iiloca^r*, d«es p*3Îa^ de gardiens, tandis q i"u.z^ i-iir^ 3iaia tient leurs cheveux entre ses io U't5 : oe son!: les plus récalcitrants qu'on a imm.':«t LLiiès ainsi devant on objectif étonné. D'autres eiiiiii. — les cym':jues. — affectent des sourires satisfaits, des airs suffisants et vainqueurs ; ils sont rlers de peaser qu'ils se trouveront en si noble '.•oinpafiiie : ils pensent que des dames les verront peut-'jt.^: oe s«:nt les artisles, les dileitanti du cri ai -e.
ïn\ pa^es S'.^Qt ci>Qsacrêes aux femmes^ vieilles eu vieux chapeaux à plumes ou jeunes en coiffure élégante, mais personne ne grimace ici. La coquetterie teminine ne perd jamais ses droits.
Eh bien, trouvez-vous? demanda Zimmerttîauii.
— Ma foi. non. Les noirs fourmillent là dedans uKÙs comment eu reconnaître un ? Ils sont tous aussi laids : ils se ressemblent tous comme des taches dVncre.
— Et puis les vôtres ne sont peut-être pas encore venus ici. C'est égal, nous les dénicherons quv^nd même. Attendez-moi là, je reviens dans un quart dheure.
Et il introduit Camille dans le musée... Autour d'une vaste salle sont dressées des vitrines dans lesquelles, munis d'étiquettes qui, en deux mots.
racooleat des histoires à donner la chair de poule,: se rangent mélhodiquement les objels les plus di- ■] vers. C'est la salle d'armes du vol et de l'asaassi- ' nal avec ses rasoirs et ses bowies-lcnifes ; ses couteaux de toutes tailles, depuis de simples canifs qui ont donné la inorL jusqu'à des coutelas de boucher encore maculés de sang humain ; avec ses coupde-poing d'acier.ses casse-téte faits d'une houle de plomb au bout d'une baleine, ses pistolets, ses vers, ses carabines de tous calibres. Voici des pinces >j dont les mors puissants ont tordu des barreaux d«JI fer et d'autres, délicates comme des outils d'horloger et dont les branches déliées ont saisi par leur lète et fait Jouer du dehors les clefs que des gens prudents avaient, en se couchant, laissées dans leur serrure. Voilà tout un attirail de crics, de leviers, de marteaux, de tenailles qui ont soulevé, déboulonné, ouvert des co lire a- forts. Dans une armoires sontsuspenduesde minces cordes neuveo^-^ enjolivées denœudscora me desceinturesde moines, ' garnies, à un bout, d'une cosse de fer ; chacune d'elles est accompagnée d'une photographie et d'un petit sac â coulisse. C'est avec ces cordes qui ne servent qu'une fois qu'on a pendu des criminels trop pauvres pour payer une caution qui leur donnât le temps de gagner le large ; c'est de ce sac noir que, pour épargner à la senaibîlilé des gardes l'horreur de leurs grimaces finales, on les
A[I PAYS riKS DOLLAItS :npuchonnês au nioniBnl du supplice ; photographÎB est leur portrait avant décès.
milieu de la salle, dépaysée ea ce sanglant et { ncbre entourage, se morfond une belle table verte, couverte de carrés et de chiffres : la roulette de Monaco ! Puis ce sont des cartes biseautées, des moules à fabriquer des doUm's d'e'tain, des piles à dorer le cuivre, des pi-essea à imiter les greenl/ac/cs, des photographies de cadavres reconstitués avec des morceaux retrouvés dans des malles, jusqu'à des canots confisqués à des ravageurs qui s'en servaient pour aller, la nuit, dévaliser les d vires au mouillage.
Des détonations et des cris retentissent tout^ coup au premier étage du Metropolitan polies.
— L'animal, dit en riant Zimmermann, quivïe^ rejoindre Camille. 11 a tiré sur le shérif qui 1 lisait son mandat d'amener, mais il n*a pa In main bien sûre, il l'a manqué h bout portcU C'est égal, cela promet.
— De qui parlez-vous?
— D'un gamin qu'on venait d'arrêter parce qufl fumait en pleine rue, quand une loi très s terdit le tabac à. quiconque n'a pas seize ans. Mw occupons-nous de notre affaire el en route ! VoŒ vous promenez donc en portant des sommes follei^ Gela ne doit jamais se faire ici. 11 finit prendre é
AU PAÏS DES DOLLARS qui est indispensable el laisser le reste en sùrelé, au safe deposUe, par exemple. Voua ne connaisse» ] pas? Ce sont des caves à l'épreuve du feu, de 1' des larrons et mises sous la garde d'hommes qui se surveillent les uns les autres, sans compter que la compagnie à laquelle elles appartiennent est responsable de ce qu'on lui confie. Voua louez une des douze mille cassettes qu'elles contiennent, voua y enfermez vos valeurs, vous en empochez la clef et vous êtes tranquille. Enfin, vous le fe autre fois. Et, dites-moi, est-ce qu'on vous a abao-*l Inment tout pris?
— Tout, excepté quatre pauvres dollars que ] j'avais dans cette poche.
— Il y a de quoi chercher. Et c'est dans un bar- J que la chose voua est arrivée? Serait-ce dan» | celui-ci 1
— Oh I non, plus loin, 59" rue.
— N'importe, entrons toujoui-s... Gomment Fox,, j vous voilà ! s'écrie le détective qui tend la main h un gros homme accoudé au comptoir, en conversation très amicale avec le bar keeper. Je vous croyais dans le Kenlucky.
— J'y suis encore. J'ai seulement accompagné deux brigands qui ont arrêté un train.
— Seuls ?
— Oui, mais soutenus par des mannequins de paille qui, retranchés derrière les buissons, cou-
chaient les voyageurs en joue avec des carabines de bois. Ces fantoches étaient si habilement fabriqués que personne n'a bougé dans les wagons.
— Oh ! très curieux !... My dear, je vous introduis M. Camille Lecomte, mon ami.
— How do y ou do f dit Fox en secouant les bras de Camille.
— Pas trop bien. Et vous ?
— AU right! Will y ou take a drinkl
— Cela ne se demande pas, fait Zimmermann.
A propos, dit-il en prenant un mignon revolver dans sa poche, connaissez-vous le nouveau bijou qu'on nous a donné ?
— NOf répond son ami qui examine Tarme.
Charmant, indeed, mais j'aime mieux le mien.
Et il exhibe un revolver brillant comme une montre.
— Peuh ! tout cela ne vaut pas ceci, fait le barman qui tire un outil pareil. Voyez, pas plus de place qu'un portefeuille.
— Voulez-vous troquer? dit un consommateur qui, le pistolet à la main, se mêle à la conversation.
— Ces jouets? balbutie un nouveau buveur qui s'approche en vacillant, je n'en donnerais pas cinq cents ! Parlez-moi de cela.
Et il gesticule avec une arme de fort calibre.
— Faites donc attention, lui dit le bar-keeper, vous détériorez ma vaisselle.
Un coup vient, en effet, de partir et, brisant un verre, une balle s'est logée dans la boiserie.
— C'est vrai, fait Fox aussi tranquillement que si on eût éternué derrière lui, vous avez failli m'emporter l'oreille.
— Allons donc ! il y a un dieu pour les ivrognes, dit Zimmermann en lui tapant sur le ventre.
— Oh ! gémit Tautre, choqué de la trivialité de ce geste.
— Non, mais c'est vrai, vous êtes invulnérable. Vous rappelez-vous comme, à la bataille de Gettysburg, vous vous êtes tiré des mains des Confédérés?
— Si je me le rappelle ! C'était le bon temps, alors. Cent dollars par mois, et tout à boire !
— Allons, adieu, nous avons affaire.
— Eh ! sî>, c'est un dollar^ dit le barman h Camille qui suit son détective. Oui, un dollar, pour la bière, le punch-milkj — le punch au lait, — et les cigares de ces messieurs.
Et la promenade recommence.
— Qu'il fait chaud aujourd'hui ! soupire le policier en s'essuyant le front. Dites donc ? Will you take a drink ? comme disent les Yankees.
— Vous n'êtes donc pas Américain ?
— Je ne l'ai pas toujours été, répond Zimmer-
mann en montrant une médaille militaire suspendue en breloque à sa chaîne de montre.
— Vous êtes Français ! Vous avez été soldat !
— Oui, d'abord élève-mécanicien de la flotte, en sortant des Arts et Métiers, j'ai, plus tard, quitté le col bleu pour le dolman des hussards... Ah, nous avions là un bien mauvais colonel ! 11 me flt, un jour, partir pour l'Algérie où... deux ans après, je passai aux chasseurs d'Afrique. La guerre de la Sécession éclata sur ces entrefaites et je vins ici.
— La France a donc pris part à cette querelle de famille ?
— Non, mais, une nuit, je m'embarquai à Nemours, sans feuille de route, et je vins quand même offrir mes services aux Confédérés. Malheureusement, ce pauvre Sud payait bien mal ses militaires !... Et c'est comme fédéré que j'ai achevé la campagne. Je n'ai, depuis lors, plus quitté l'Amérique... Enfin, tous ces souvenirs ne nous désaltèrent pas. Tiens, voilà justement un bar!,.. Hé, l'ami, deux verres de porter... Oh! oh! faille détective en parcourant un Daily-Neivs qui sort de la presse et qu'un neivs-hoy vient de jeter sur le comptoir, voilà une nouvelle qui vous intéresse : Le train de Vincennes va dérailler à Paris, à neuf heures et il y aura des morts, des blesses, un véritable massacre !
— ^ Va dérailler?
AU PAYS IIKS IllIl.l.AIIS - Mais oui... Noua ne savez donc pas que, s'il ' n'est encore que six heures ici, il est iléjk près di; minuit en France et que, grftce à la rapidité de leurs informations télégraphiques, nos journaux connaissent les événements d'oulre-mer sis heures avant leur production la plus imprévue... Dites, après cela, que le peuple américain n'est pas un grand peuple, que, toujours et pour tout, il n'est pas en avance sur le vieux monde !
Camille ne répond pas; il songe k son argent; il ppnse à ses voleurs. Ou sont-ils, maintenant?
— Payez et partons, dit enfin le détective.
Et, la recherche se poursuivant de bar en bar, la poche du nialbeureu."c est bientôt presque vide,
— Il Berail temps de renlrer, fait alors l'ancien chasseur d'Afrique, je crois que noire poursuite est inutile.
— Plus qu'un, je vous en supplie, plus que lo bou : Vhidian bar! Nous y sommes presque.
— Enfin, si cela vous fait plaisir...
— Que me chantez-vous là? s'écrie, on l'écoutant, le ûarmajijfuricuxde cette descente de police. Me prenez-vous pour un complice de Nègres? Je n'ai rien vu, je ne sais rien, sinon que vous êtes ' parti comme un fou, sans même me payer?... C'est Iwenty-flve cents que vous me devrez, sir!
— Payez, payez cet homme, dit lo détective. Il est dans son droit... Je vous le disais bien que tout
espoir était perdu. Et vous ii*avez plus rien, plus undollai\ plus un cen/? Ah çà, est-ce bien vrai qu'on vous a volé ?... C'est que nous en avons vu souvent de ces prétendues victimes qui, pour exciter la pitié...
Camille ne Técoute plus, il sort, il s'en va, la mort dans Tâme... Et, livides, le spectre de la pauvreté, le fantôme de la misère sur la terre étrangère se lèvent devant lui, menaçants et terribles.
Vous oubliez de régler votre journée, lui dit, le lendemain, le manager du London's.
Inutile, je vais partir pour... Toledo, répond-il en jetant le premier nom qui lui passe par la tète.
Et, tout le jour, sans espoir, sans idée, il erre, il va sans savoir où... Le soir approche, la faim le tourmente... Que signifient les trois grosses boules d'or qui se balancent au-dessus de cette porte ? Money loaned, — argent prêté... C'est un monldc-piété.
Et il passe. Ses forces faiblissent, cependant ; ses jambes le portent à peine et, involontairement, la main sur sa montre, sur ce cher souvenir qui lui vient d'eux, il rebrousse chemin, il rôde sous les boules tentatrices... Non 1 il n'entrera pas; ce serait un sacrilège... Et, pourtant, comme sa mère le lui pardonnerait si elle savait qu'il avait faim
AU l'AÏS DES DOLLAllS alors !... Il n'y Lient plus, il va, il détache e glotanl le bijou bien aimé et il sort, sans détourner I la tête.
Doaze dollars... De quoi vivre pundanl plusieurs jours. Il verra ensuite.
Privaleiielective Manathan office, lit-il quelque pari.
C'est un de ces bureaux d'informations, de surveillance, de recherches, d'espionnages! nombreux à New- York ; c'est une de ces agences qui, au lieu de se cacher dans l'ombre, comme elles le font à Paris, s'étalent ici au grand jour, ainsi que des industries honnêtes et honorables. On peut leur confier les affaires les plus diverses et les plus scabreuses... Pourquoi ne s'adresserait-il pas à des détectives officieux puisque les détectives officiels n'ont rien pu faire pour lui î S'ils allaient réussir î S'il allait reconquérir sa pauvre ï»oneyî Et, un instant, celle pensée le distrait de sa faim.
— Cerlainement, lui dit le directeur de l'office qui feuillette un gros registre dont il lui met une page sous les yeux. Tenez, voyez vous-même... Quatre mille quatre cent quatre-vîngl-qualorzel... Cela veut dire que quatre mille quatre cent quatrevingt-quatorze fois, nous avons obtenu un résultat complet dans des affaires pareilles. Votre argent est relrouvé, sir ; il est dans votre portefeuille I Seulement.,. Veuillez noua verser un tout pelit
P\ÏS
IIES DOLLARS tieau(;oup, rien que vjng
acompte. .. Oh, dollars.
— Je n'avale pas songé à cela, murmure Garni] cunsterné. Pardon, sir, je vaia les chercher... et
reviens.
Et il sort... Mais quel est cet homme au teint olivâtre, aux yeuic injeclés de sang? Non, il oe se trompe pas t C'est bien son costume ! Et puis pourquoi, eu le voyant, a-t-il détourné la tète... Oui, c'est lui!... Il n'était pas au bar, il est vrai, il n'était pas parmi ses agresseurs, mais comment ceux-ci auraient-ils su qu'il devait y être lui-même? Qui les avait envoyés là, si ce n'est ce mulâtre maudit ?
Et, le cœur battant bien fort, il suit ce pasaaaR que le hasard vient de lui faire rencontrer.
Ils arrivent au coin d'uue rue ; le métis .
retourne, le regarde et disparait. Camille doubll le pas, il atteint le tournant... L'autre est d loin ; il a pris la course. Plus de doute I
— Au voleur !
Et il se met h sa poursuite, il le rejoint dans n
embarras de voitures, il lui saute au collet. Un patro^man survient qui les arrête tous deuJÇ
— God damn you t — Dieu vous damne I — crie le moricaud. Suis-je un larron? Lâchez-moi! Je
n homme libre,.,, un citoyen I C'est cet
[ pliie...
AU l'AïS DES UOIJ-AIIS loble Français qui, un revenant de Philadel-
- Vous voyez bien que c'est lui! s'écrie Camille.
- Pas d'observations.., Et suivez-moi !
— Vous prétendez, dit un caplain que ce gentleman coloré vous a fait dépouiller dans un bar?
— Je l'alïirme I Je le jure 1
— Pouvez-vous le prouver?
— Oui, il y a ua témoin, le patron du bar lui- [ même. 11 a déjà allégué qu'il ne savait rien, mai» I il doit connaître ce Nbgre.
— N'insultez personne, dit le captain paternel. N'allez pas aggraver encore votre situation en
l employant des qualiûcatlons inconsidérées, injurieuses. On va téléphoner le barman.
Celui-ci arrive bientôt, irrité comme un homme trop souvent dérangé, et ne peut, à la vue du mulâtre, réprimer une grimace d'étonnement bien-
I tôt suivie d'un sourire amical.
— Connaissez- vous ces gentlemen ? lui demande [ le magistrat galonné.
— Celui-ci, oui, répond le buvetier en désignant ' Camille. Quant à l'autre, c'est la première fois ' que j'ai l'honneur et le plaisir de le voir.
— Vous n'avez pas, demande sévèrement à I Camille le capta in-police, d'autre preuve à l'appui
de Taccusation que vous faites peser sur ce respectable citoyen?
— Aucune, gémit-il d'une voix sourde.
— Prenez acte, s'écrie le mulâtre triomphant. 11 m*a appelé voleur, il m*a fait arrêter comme tel, j'aurais pu le tuer comme un chien...
— Pour injure ? Vous en aviez le droit.
— Je l'ai encore ! Mais je préfère me mettre sous la protection des lois, je l'accuse de diffamation.
Cinq minutes après, Camille, et le voleur comparaissaient devant un juge.
— Quelle réparation exigez-vous? disait-on au dernier.
— Cinquante dollars,
— Vous entendez, sir. Ce digne citoyen est généreux et magnanime. Vous l'avez calomnié, insulté, compromis et il se contente d'une indemnité bien modique. Donnez-la et retirez-vous.
— Cinquante dollars? Il m'en reste douze...
— Je ne veux pas jeter un étranger en prison pour une erreur dont il témoigne du repentir, fait le mulâtre avec dignité. Je me contente de ce qu'il a.
Le quartier de la presse. — Le post-office. — Un enterrement. — La maison Jeff and C®. — Bowery. — Les manifestations. — Un meeting, — Atlantic Garden,
La nuit est venue et Camille pleure, il souffre, il n*a rien pris depuis la vieille. Par là, dans Thompson -Street, des assiettes apparaissent, séductrices dans l'illumination d'une devanture. Tant pis! On ne le fera peut-être pas payer d'avance et après, tant mieux si on le met en prison ! Il aura un abri pour ce soir.
Un corridor immonde le conduit dans une salle à manger puante et obscure, pleine de gens de l'Ouest, de paysans maigres, secs, tannés par le grand air. Ils ont des mines de bandits en villégiature, avec leurs bottes ferrées et leurs larges chapeaux inclinés sur l'oreille...
Et quand cela serait! Que lui prendraient-ils encore ?
206 AU PAYS DKS UOLLAIIS
On le sert ; un Nègre dont les doiga déteigDsï
iiu bord des plats dépose sur la Lable des cho^
répugnautes que Camille dévore des yeux.
Eh bien, uua 1 Prendre un repas qu'il ne pourt
payer? Voler? C'est impossible! Et il se lève.
— Je ne demande pas l'aumône, dit-il à l'aubergiste, mais faites-moi travailler, faites-moi gagner un morceau de pain. Dieu vous le rendra.
— - Dieu? Si vous n'avez que lui pour répondre de vos dettes, cherchez d'autres références. Non, sir, ]e n'ai ni travail, ni pain h voua donner. Attendez cependant, aavez-vous râper le fromage?
— Cela n'entre pas dans le programme du baccalauréat. J'essaierai cependant.
— Eh bien, mon ràpeur a été ce matin cueilli par la police. Si vous voulez le remplacer? Mais, vous savez : logé, nourri et c'est tout.
Nourri? Avec les restes ignobles qu'on lai dans les assiettes I Logé? Dana une soupeid infecte, avec des copeaux pour matelas, avec cl marmitons pour camarades de lit t 11 faut bîé vivre, cependant.
Et, durant une semaine, le malheureux :
quitte pas le basement oii le confine son travail J
— J'attends une lettre qui n'arrive plus, lui d un jour son patron. Allez donc au posi-offU et voyez si elle n'est pas en souffrance.
AU PAVH IIëS IKJLLARS C'est là-bas, daos le vieux New-York, derrière la monlagae de briques de City-hall, l'Hôtel de ville de l'orgueilleuse cité. Agitée comme une fourmilière en débandade, une foule affairée reni* ■ plit par là les rues étroites qu'encaissent des' maisons hautes comme des tours.
Dans toutes les mains se déploient des journaux qui sentent l'encre fraîche ; des news-boys assiègent des portes; d'autres se sauvent comme des maraudeurs, avec des paquets de piipier soua le bras ; une odeur d'imprimerie flotte dans l'atmosphère. C'est le quartier de la presse. Chacune de ces maisons est une usine oîi, par milliers, se fabriquent les journaux, les magazines, les revues qui inondent New-York et l'Union.
L'agenda à la main, des reporters arrivent, haletants, et apportent k la course la dernière J faillite, le dernier crime, le résultat des dernièrea^^ élections de TUlah ou du Colorado ; les citoyens que le hasard a rendu témoins d'un accident viennent en échanger la nouvelle contre le dollar habituel. De temps à autre, conduite par un cocher en livrée, une voiture luisante et nickelée fend fiùrement la multitude; elle porte l'un des archontes de cette république des lettres, le directeur de quelque Aineric-Herald. Accourus de tous les points de la ville, des Ëtats- Uni^, du monde, les
Ai; PAYS DES «OLI-ABS fils électriques entrent en faisceaux serrés par lej fenêtres et viennent annoncer aux ouvriers de 1^ plume le dernier cours des valeurs, les dernièreri régates, le dernier déraillement ; les cammerçantâ font pleuvoir sur leur établi les plus ronllantei les plus elTroutées, les plus tapageuses réclames,.. Et grinçant et grondant, les machine^ rnlatives broient tout ccln, l'étalenl sur du papîerS comme du beurre sur du pain, et le jettent j la Itépublique qui le dévore.
Dans le bouillonnement de ce quartier enGëvrm s'élève, surmonté de tourelles rouges, le ment colossal dn pos(-of/lce.
Un immense hall, jonché d'enveloppes el d^ bandes aux timbres de tous les pays du globe, — vrai paradis des collectionneurs philatéliques, — en occupe presque tout le rez-de-chaussée. De petits panneaux de cuivre, grands comme la main e coatigus comme les cases d'un damier, tapissentl jusqu'à deux mètres au-dessus du sol, les parois dm celte table. Chacun d'eux porte un numérofl est garni d'une serrure et sert de porte k un caai^ loué par un homme d'affaires. A mesure qu'elle arrive, les employés de la poste déposent danij ces casiers la correspondance de leurs locataire! et, sans avoir & la réclamer, ceux-ci peuvent l'g prendre quand ils veulent.
Mais & qui Camille s'adressera-t-il dans le mondj
AU PAYS DUS DOLLARS turbulent qui l'enloureî Le premier fonclioanaire J qu'il iulerrage ne le regarde même pas. Une porta | s'enlr'ouvre sur une pièce où des hommes remplissent de lettres d'énormes sacs de lîuir qu'ils scellent ft la cire ; ce ne peut être là. Positieely no admittance ! lit-on, du reste, sur un écriteau.
Ailleurs on déboucle et on vide des sacs pai^J reils. Positively no admittance I
Tiens, il y a, dans cette autre salle, des étagères semblables & celles de notre poste restante. C'est peut-être ici... Positively no admittance.'
Comment faire si le public n'est positivemeut admis nulle part ?... Voici cependant une petite fenêtre dont, chose extraordinaire, le prisonnier semble, avec une politesse suffisante, répondre aux personnes qui l'interrogent. Il s'en approche...
— Allez-vous-en! lui crie cet employé qui, subitement, change de ton.
Le malheureux! 11 a eu l'audaee involontaire de se présenter aux ladies window, au guichet réserve aux dames ! Et renonçant à sa recherche, il va sortir quand ses yeux tombent sur un tableau que les gens consultent en passant... C'est justement ce qu'il demande ou plutôt ce qu'il n'a pu demander k personne, c'est la liste des lettres dont les facteurs n'ont pas trouvé les destinataires. Hien pour son patron.
Et il s'en revient k petits pas quand un enlep> renient lui harro le clieinin. Lentement caboté^ un corbillard monumental passe avec ses grande lanternes allumées et voilées de crêpe. Sous les*! sculptures de son baldaquin que soutiennent de» I pleureuses d'êbëne et que surmonte une haute croix d'argent drapée de tentures funéraires, brille uu immense cofTre de verre dont les angles sont flanqués de séraphins aux ailes déployées... Et, dans celte sorte d'aquarium, sous des bouquets du fleurs sèches, sous des couronnes de chardons épineux, scintillent les clous d'or d'un splendide cercueil de velours noir.
— Peste ! Quel négociant enterre-ton ainsi 7 aa\i demande Camille...
Mais il reconnaît le jeune homme qui coaduît^] le deuil ! Il le croyait à Washington, cependant.., Et de Bornis qui l'aperçoit sur le trottoir l'a de la main.
— Ce pauvre Robert! lui dit-il. Voilà comment ] il aflni!
— Robert! Lui, si joyeux, si vivant!
— Ce que je redoutais est arrivé.,, Avant-hiep, je viens à New-York pour affaires et, en descen- j dant du train, je vais le voir dans la maison j de commerce oii je l'avais fait entrer. 11 me.fl parle de son ami, vous vous rappelez, le Chinois' \ du théâtre... Ils devaient ensemble aller, la nuit, -i
AU PAÏS DUS DOLLAns ? ne sais où, dans un endroit où se passaienl des
I chnees d'une curiosité extraordinaire. Je tentai
' de le détourner de ce projet dangereux; ce fut en
vain. Je ne sais quoi me disait cependant qu'il
exposait à un très grand péril; j'ai eu tort, je
aurais pas dû le quitter. Hier matin, pressé de
le revoir, poussé par je ne sais quel pressentiment,
I je vais le demander chez son patron... On ne l'avait pas vu encore. Je cours h la maison où il avait loué une chambre; Il n'était pas rentré depuis la veille. Je me rappelle le nom de la rue et le nu-
' méro du lodging où il m'avait dit avoir rendez-
[ vous avec son étrange compagnon, je vais à la
, police et, — grâce à l'appui tout-puissant d'un de mes amis, citoyen proéminent et très influent en
• politique, — on me donne de suite deux agents. Nous allons... « Diable ! Mais c'est une maison de
' Chinainen me dit un de ces hommes. Amona t criet-il en frappant la porte de son bâton. • On ouvre.
, Les singes jaunes seprennent à trembler et tentent de s'enfuir. < Le premier qui bouge est un Chinois Il disent les patrolmen qui braquent sur eux
' leur revolver. Et nous parcourons la maison. Au second étage, dans un cabinet noir, un pied chaussé d'une bottine sortait d'un tas de linge malpropre... C'était lui ! Son corps ne portait aucune
' trace de violence, aucune égratignure . . . L'avait-on empoisonné, étoulTéi intoxiqué avec de l'opium?
— Ou bien le sac de sable, fait Camille. Vous savez, le sac de sable ? Pan I Un coup sur la nuque, la marque du linge...
— Je ne sais, dit de Bornis, qui regarde son interlocuteur avec un certain élonnement. Toujours est-il qu'il était mort. Le maître du lodging soutenait que cela était très naturel, que ces choseslà arrivaient tous les jours et que si, en attendant de faire sa déclaration à la police, il avait caché le cadavre sous son linge sale, c'était pour ne pas effrayer ses hôtes... Comment dire le contraire? Comment prouver la vérité ? J'ai fait transporter chez lui ce qui restait de mon ami et je suis allé apprendre sa triste fin. à ses camarades. Cela les a fort peu touchés, naturellement, mais, à l'instigation de leurs directeurs, ils se sont cotisés pour lui faire ces pompeuses funérailles... Qui est mort? Un employé de la fameuse maison Jeff and C**, de la douzième rue... Vous comprenez, quelle réclame !
— Parfaitement. Et où le conduisez-vous ?
— A Brooklyn... Son chef de rayon voulait le faire inhumer à Jersey-City, dans le cimetière privé d'Arlington, sous prétexte qu'il s'y trouverait mieux qu'ailleurs... Drôles de gens! Il appuyait son dire sur une annonce que tous les journaux ont publiée... Les capitalistes qui exploitent ce champ de repos offrent, paraît-il, à leurs cHents
AD PAYS DES DOLT.AIIS 213
f de fort bonnes places à des prix très modérés ; ils I les dispensent de tout impôt et ils transportent I gratuitement ceux de leurs amis qui, plus tard, f veulent aller pleurer sur leur tombe, tout en admtf rant la beauté du site. Le caissier préférait Bay view cemelery oii, disait-il, on a les mêmes avantages mais d'oii l'on jouit, sur la rade, d'une vue I bien plus belle que celle qu'on découvre d'Ar- I lington... Le chef de rayon était actionnaire de ce I dernier cimetière, tandis que le caissier avait des l intérêts à Bay view. J'ai tranché la diriicullé en I choisissant Brooklyn... Je ne sais si le panorama I y est étendu, mais peu importe à mon ami, main- [ tenant ... Et vous que devenez-vous ? Ètes-voua casé [ quelque part.
Hélas ! Et Camille raconte tout ce qui lui est arrivé depuis leur dîner au Delmonico's
- Cela ne m'étonne pas, dit l'attaché d'ambas- [ sade, vous êtes trop honnèiG pour ce pays-ci. w Croyez-moi, mon ami, repartez au plus Irtt pour la I France, à moins que voua ne veuUlioz remplacer f.Robert.
— Vous voudriez, voua pourriez... Ah 1 monlieur, quel service vous me rendriez là !
Qu'à cela ne tienne t Je serai trop heureux d'avoir encore une fois, oblige un compatriote et M. Jeff n'a rien à me rel'uacr.
214 AU PAÏ8 DKS linM.AnS
La grande maîsoD Jeff and C eat un élabllssemeiil commercial tout particulier ; c'est une maison de gros qui ne vend rien. M. Jeff était, il y a quelques années, l'entrepoaitaîre, h New-York, de presque tous les fabricants de quincaillerie, de dinanderie, de bimbeloterie, de mercerie d'Europe. Il avait de vasiea magasins où venaient s'approvisionner tous liîs détaillants de l'Union,
Quel que fût cependant le nombre de ses débouchés, il ne lui en restait pas moins, à la Gn de chaque année, un inventaire chargé d'articles démodés qu'il devait vendre b. perle. Il n'a plus d'entrepAt aujourd'hui; i! n'a plus qu'un gigantesque musée qui occupe les cinq étages d'une immense maison. Au premier étage sont, par rang de taille, alignées toutes les poupées que fabriquent Paris et l'Allemagne ; il y en a une de chaque espèce. Au second sont rangés tous les peigne;, toutes les brosses, tous les articles de toilette possibles ; plus haut ce sont des modèles de toutes les boîtes à musique que produisent la Suisse et la Forêt Noire ; plus haut encore des spécimens de tous les vases à Qeurs, de toutes les porcelaines de nos céramistes...
Un négociant de l'intérieur a-t-il besoin de remonter sa boutique ï 11 vient parcourir cette maison, choisit au milieu de ses milliers d'échantillons les objets dont il a besoin et fait sa ci
ALi PAYS l^liï IJOLI.AHS
I Deux semaines après, M. Jeffa reyu d'Europe ce ,
F que désire son mandataire el le lui a expédié. Plus ,
isignols, ainsi, autant de bénéfices et un choix t plus varié pourl'acheleur. Cette combinaison toute C simple a déjà, dit-on, valu à M. Jefi' une fortune e estimée à quelques millions de dollars... Il vient I de faire exhausser sa maison d'un étage, un Amé- [ ricain ne se repose jamais !
Quelques jours après l'enterrement de Robert,
I lin jeune homme est, dans un coin de ce bazar,
s devant une sorte de petit piano dont il joue
sans bruit et dont chaque touche porte une lettre
ou un signe de ponctuatioa : c'est nue machine à
Deux jours ont suffi à Camille pour en apprendre f le maniement ; il est, à présent, le type writer de a maison Jeff. Il a renoncé à ses rêves de fortune, I il n'est pas revenu sur sa dernière décision, mais Lbcs modestes fonctions lui permettent de vivre en I attendaut qu'il ait amassé de quoi payer le pa- L quebot.
A côté de son type wriling est un commutateur I électrique, dont il a la surveillance spéciale. Le fil ■ surletrajetduquel se trouve cet enginrelle, daasla ■journée, le téléphone de la maison à tous ceux de Tla ville. Le soir, en quittant le bureau, Camille t doit changer la direction du cifuraul et mettre
AU l'AÏS DES t)OI,LARS ainsi le posle de pompiers le plus rapproché en communication avec un appareil insLallé au plafond de toutes les pièces du bazar. C'est un simple godet traversé par le conducteur qui présente en cet endroit une Taible solution de continuité. Une barre d'un amalgame aisément fusible est suspendue au-dessus de ce récipient. Le feu éclatet-il ? Cet alliage se fond, tombe dans le godet et le remplit. Les deux bouts de fil trempent alors dans ce métal liquide qui leur sertde trait d'union, le courant passe et il va, chez les (Ireinen, mettre en branle une sonnette d'alarme. L'incendie sej trahit lui-même.
Un soir, la maison fermée, Camille était et se promenait à travers Bowery, le quartier pulaire, le plus bruyant, le plus vivant de Ne York, après B'way. Il était neuf heures et les magasins faisaient encore déborderjusqu'au milieu des trottoirs, leurs étalages désordonnés, sur lesquels ruisselait la lumière électrique.
Les marchands de fruits, en plein vent, avaient dressé contre les murs des gradins sur lesquels descendaient en odorantes et réjouissantes cascades, les citrons de la Louisiane, les raisins de la Californie, les prunes du Canada, les bananes de la Floride, les oranges de Los Angeles, les ananas du Mexique. Sur des tables ruisselantes,
AU PAYS uns UOLLAIIS r d'autres commerçants étalaient les homards et les i
buiLres crues ou cuites qu'ils arrosaient du contenu r de leurs petites bouteilles d'épices et que, debout, \ Baas paia, les promeneurs avalaient en passant...
Au bout de la rue, ronfle et siffle une musique ^ étrange. Un tambour-major empanaché précède quatre Oies de dix fifres chacune, espacées l'une t de l'autre de manière à occuper toute la largeur de la chaussée. Une grosse caisse les suit, Aanquée r de deux triangles et, d'un pas cadencé, cet orchestre bizarre s'avance lentement sans faire rire personne.
'/âge, cher Dumollet... jouent les fifres...
Kt le tambour-major lance sa canne aux Uls ' du télégraphe, les musiciens en costume de collégiens marchent avec la raideur mécanique de grands soldats de bois, la grosse caisse bat sourdement une mesure monotone... Et, notre promeneur les suit pendant une demi-heure lorsque i passe une nouvelle troupe. i
C'est donc le jour des promenades en corps î
Des réjouissances publiques î En effet, c'est
samedi etc'est le samedi que se fout manifestations
et parades.
En tète de celle-ci, s'avance, pour le moment '
le bande doDt les exécutants sont
21» AU l'AÏB ilICS UULLAIIS
habilles en uiurinB et deux tambours dout une grosse caisse souligne de ses détonations sinistres les roulements sourds et prolongés comme ceux d'une marche funèbre... Les Bretons ont le bintou, les Irlandais le pipe, les Espagnols la guitare ; tous les peuples ont leur instrument national ; les Yankees ont la grosse caisse.
Puis viennent, en voitures découvertes, des officiers coiffés de casques prussiens ; des commissaires très graves, ornés d'épaulettes d'argent et d'énormes aiguillettes vertes ; des messieurs très importants, couverts de larges chapeaux noirs dont la cordelière se termine par deux glands rouges qui leur pendent sur le nez.
Derrière ces équipages marchent, décorés et fleuris, des bersaglieri au milieu desquels un colonel russe brandit un drapeau frangé d'or.
Que signifle cette mascarade î... C'est la procession de l'honorable corporation des boucliers. Ils vont, demain, faire, à Long-Branch, leurpi'c-nt'c annuel et ils commencent la fête.
Et, aux grondements lugubres de la peau d'àne, ils défilent sous les yeux ébahis des passants...
Peuple encore en enfance, l'Américain adore les costumes et les dorures, les galons et les panaches. Il lui faut, à tout propos, îles tableaux vivants jpromenéï eu char, des funambules, des emblèmes.
AU PAYS DES DOLLARS de boulTonnes allégories qu'il prend au sérieux^f Ne voit-on pas, de Lemps à autre, passer dans letA avenues de Kew-Yorjc des bataillons en pantalooi garance, en cpaulettes rouges, en shakos k pom-J pon, et qui, insoucieux des anachroaismes, préil tendent représenter et rappeler à la reconnaissance^ platonique du peuple, les grenadiers français, I soldats de Rochambeau? N'a-t-on pas vu à Phila-1 delphie, aux processions du centenaire, des Indiens, amenés des flesejTies, brandir trisleraent des ardoises à écrire, en guise de haches de guerre, et leurs squaws, — leurs femmes, — agiter sur leurs têtes emplumées des fers à repasser et des battoirs de blanchisseuses? Ne voit-on pas, pour la moindre élection, les carpet baggers, — ces commis voyageurs de la politique vendus au plus offrant, — déployer des armées de porteétendards, organiser des défdés nocturnes à la clarté des torches, affubler leurs agents des travestissements les plus baroques, — polichinelles et amiraux, généraux et arlequins? Ne les voil*on pas remplir les rues de parodies grotesques auprès desquelles le carnaval de Nice n'est qu'un i enterrement ?
Les bouchers sont passés ; Bowery est retombéi dans un silence relatif...
— Bon voyage, cher Dumollet...
C'est la première bande qui revient et qui, do la même allure, toujours sur le même air, coa- Unue sa promeuade funèbre...
Hais une troupe hurlante de gamins écheTelés passe, tout à coup, courant à perdre haleine... Ils s'arrêtent au bout de la rue ; ils y entassent un peu de la paille dont ils se sout chargés ; ils l'allumeut: ils enflaiiinieut des feux de bengalc et des chandelles romaines... Et ils s'enfuieut, laissant le quartier noyé dans des Dots de lumière rouge.
Au même instant, de l'avenue voisine, débouchent deux omnibus d'où sortent les éclata d'uue^ musique féroce... Tararaboum de hay!,.. IlIiKf minées de lanternes chinoises, trente voUui suivent, pleines d'hommes qui crient et qui i tent leurs chapeaux par les portières, couvert d'autres hommes qui, eu costume rouge, seconesl de grands drapeaux ou élèvent des traaspareoUl de tode sur lesquel sont tracés les mots : LiberlffJÊ licence...
Et avec des bruits et des clameurs s ce cortège fantastique traverse la rue embrasée.
C'est le light-walk — la procession aux flai&.<3 beaux — des teneurs de bar indignés. Ils mai festenl 1 Ils vont kCity-hatl demander la Ucencal générale, la liberté de vendre tous les jours, y compris le dimanche, les alcools frelatés dont yent leurs clients, mais dont eux savent vivre.
AU l'AÏS DES IHH:I.AriS Tl\
Camille se joint aux curieux qui les suivent et, de (listancn en dislance, les gAmiiis qui leeprécfi-
donts'arrâtetilpooralliinier d'nulresfeux sur leur
Voici la ploce oii doit se tenir le meeliwj d'iridi- {{RUtioti, de protestation et de reveiidicntion. Un flag raising — une plantation towITuo de drapeaux étoiles et rayés — (lolte sur une estrade qui porte une table et des chaises,
Des pétards éclatent ; des fusées montent et siT- (lent dans le ciel noir; des soleils d'arliflce font pleuvoir iBurs étincelles sur la foule surexcitée.
Un speaker — un parleur — remplace les montreurs qui, du hautdcs trétaux, cxtiibaientdos curiosités pour attirer et pour retenir la populace ; et, avec des contorsions d'dpiteptique, il débite, ii grands eria, le discours le plus extravagant.
Il a dit... Et, d'une voix caverneuse, il entonne un chant que reprend en chœur son auditoire, quelque chose comme la Marseillaise des barkeeperg.
Un nouvea speaker prend la parole. On l'approuve sans l'écouter, on l'applaudit sans l'entendre quand, au bout de la place, glapissent des hurlements de Hioux. La contro-manirestation accourt ; elle pousse son cri de guerre. Les partisann de la licence lui répondent par une bordée d'in-
220 AU l'AÏS DUS DOLLAHB
C'est la première bande qui revient et qui, dfl^
la même allure, toujours sur le même air, coo-f tinue sa promenade funèbre...
Mais une troupe hurlante lie gamins échevelât'l passe, tout à coup, courant à perdre baleine... Ils^l s'arrêtent au bout de la rue ; ils y entassent uï^M peu de la paille dont ils se sont chargés ; ils l'allument; ils enflamment des feux de bengale etdeaj chandelles romaines... Et ils s'enfuient, laissant^ le quartier noyé dans des Bots de lumière rouge^j
Au même instant, de l'avenue voisine, débou-ij chent deux omnibus d'où sortent les éclata d'u musique féroce... Tararaboum de kay!... IliuJ minées de lanternes chinoises, trente voiture» • suivent, pleines d'hommes qui crient et qui agitent leurs chapeaux par les portières, couvertes d'autres hommes qui, en costume rouge, secouent de grands drapeaux ou élèvent des transparents de toile sur leaquel sont tracés les mots : Liberty, licence...
Et avec des bruits et des clameurs sauvageSgJ ce cortège fantastique traverse la rue embrasée.
C'est le tight-walk — la procession aux flam-' beaux — des teneurs de bar indignés. Ils manifestent I Ils vont à City-hall demander la licence A générale, la liberté de vendre tous les jours, y\ compris le dimanche, les alcools frelatés dont \ meurent leurs clients, mais dont eux savent vivre,
AU PATR DES DOLLARS Camille se joint aux curieux qui les suivent et, de distance en distance, !es gamins qui les précèdent s'arrêtent pour allumer d'autres feux sur leur route.
Voici la place où doit se tenir le meeting d'indignation, de protestation et de revendication. Un flag raising — une plantation toulTue de drapeaux étoile's et rayés — flotte sur une estrade qui porte une table et des chaises,
Des pétards éclatent ; des fusées montent et sifflent dans le ciel noir; des soleils d'arlifice font pleuvoir leurs étincelles sur la foule surexcitée.
Un speaker — un parleur — remplace les montreurs qui, du haut des trétaux, exhibaient des curiosités pour attirer et pour retenir la populace ; el, avec des contorsions d'épilep tique, il débite, à grands cris, le discours le plus extravagant.
Il a dit... Et, d'une voix caverneuse, il entonne un chant que reprend en chœur son auditoire, quelque chose comme la Marseillaise des bar- -j keepers. {
Un nouvea speaker prend la parole. On l'approuve sans l'écouler, on l'applaudit sans l'entendre quand, au bout de la place, glapissent des hurlements de Sioux. La contre- manifestation accourt; elle pousse son cri de guerre. Les partisans de la licence lui répondent par une bordée d'in-
jures; la foule rugit, oscille comme les llols soiH
les souffles du mistral ; des beuglements féroceê
s'élèvenl ; des coupa de revolver relcatissent,
tout à coup le cri de : Sauve qui peut!
le tumulte.
Tiraillé en tous sens, l'oraleur vient, s Fracas, de dégringoler du tabouret qu'il avait mis sur une chaise élevée elle-même sur l'estrade et c'est lui qui, dans l'écroulement de ces meubles, i cru toucher à sa dernière heure et a poussé c clameur d'effroi.
On fuit ; la multitude se précipite comme un tor^ rent dont on a brisé les digues ; les contre-mai Testants sont maîtres du champ de balailte,
— Au secours 1 Aumeurtrelcrieunjeunehommrf qui, entraîné par les fuyards, passe, les mains ell^ tcle en avaut, à côté de Camille que protège I pied d'un réverbère.
Et un barman qui le poursuit lève sur ee ma] heureux éperdu sa main armée d'un coup-d poing. Abaisser sou bras, le repousser, le gentleman affolé et le mettre h l'abri auprès d lui furent pour Camille l'affaire d'une secoûdiN Le manifestant disparaissait, cnlrainé par foule.
— Je n'oublierai jamais que je vous dois la v disait, un quart d'heure après, celui (|ue Camilï
AU PAÏS DES DOLLARS avait sauvé de la bagarre. Je ne songeais plus h mon pistolet et, sans vous, j'étais un homme mort. Wilt you lake a drink f
— Je veux bien, mais pas dans un bar.
— Allons à Attantic-Garden. Nous y aurons Ifi 1 temps de faire plus ample connaissance,
Et ils s'en vont par les mes, maintenant désertes.
— Maddisson Smith, dit l'Américain qui se pré- , sente lui-même. El vous?
. — Camille Lecomte.
— De New- York î
— Nonl Je suis Français.
— Oh 1 pauvre ami 1 fait mister Maddisson. EL Lieu I je veux vous aider ici, être votre protecteur comme vous avez été le mien.
AUantic-Garden. Une vaste halle nue, voûtée de verre comme une gare, pleine de petites tables de bois, autour desquelles se pressent des hommes el des femmes très altérés; au fond, une tribune sur des piliers mal équarris ; contre le mur do gauche, une haute estrade sur laquelle est perché un orchestre de dames; contre celui de droite, une sorte de box à ciel ouvert et qui occupe toute la longueur du local... Tel est ce lieu de plaisir dont quelques bananiers qui meurent d'asphyxie, jiislifient à peu près le nom.
Al' PAYP DES DOLLARS
Une artiste en robe blanche ouvre la boucH^ devant l'ûrciieslre, la referme, fait des gestes c mannequin. On devine qn'elle chante. Des cii»^ aigus qn'elle pousse avec désespoir, jaillissent même quelquefois de l'étourdissante cacophonie des uuivres... Elle a fini, paraît-il. Elle se relire en souriant.
Correctement vêtus de noir, deux gentlemen la remplacent, La musique attaque une bruyante ritournelle el ils l'accompagnent dn claquement de leurs larges semelles plates. Us dansent la gigue. Leurs bras et leurs jambes se lèvent avec un ensemble automatique, leurs épaules s'inclinent simultanément à droite ou à gauche, chacun d'eux semble l'ombre de l'autre et il y a on ne sait quoi d'énervant dans cette similitude des attitudes el des poses, dans cette précision mécanique des mouvements.
Des grondements retentissent au-dessus de la porte d'entrée et à travers les grandes fenêtres qui percent celte partie de la muraille, l'œil ébloui par l'éclat douloureux du gaz luttant avec l'électricité, entrevoit, à travers des miroitements et des clartés aveuglantes, des lanternes rouges et des masses noiresqui.avecune rapidité et un vacarme d'ouragan, passent comme si elles traversaient la salle elle-même. Ce sont des trains élevés qui en f-filcurent le mur.
Ali PAYS riES DOI,LARS 295
Avec des geslicululionâ pareilles à celles des danseurs, deux nouvelles dames foui le simulacre d'exécuter un duo. L'orchestre ne suffisait pas à couvrir leurs voix coalisées, mais, semblables au fracas d'une charrette lancée sur un pave inégal et sonore, des roulements formidables viennent seconder les tambours et les trombones. Ce sont des gens qui, sur le parquet d'un box, renversent, avec des boules grosses commes des bombes, des quilles grandes comme des enranls. Et des détonations éclatantes ponctuent le tapage confondu de ces écroulements et de la musique. C'est un tir qui fonctionne sous la tribune.
— Vous dites donc, crie Smith, que vous avez travaillé pendant six mois pour passer bachelier?
— Je dis six ans, hurle Camille.
— Eh bien, moi, à quatorze ans, je gagnais déjà drux dollars pur io\ir] 11 parait que le temps est, en France, une money de bien peu de valeur.
Les fusils partent toujours, les quilles tombent plus nombreuses, l'orchestre féminin fait plus de bruit qu'un atelier de chaudronniers.
— Allons-nous-en I fait Camille d'une voix per-
— You wish to take a drink f demande Smith qui n'a pu entendre.
— Non 1 La porte, là-bas,
— Ainsi, c'est convenu, dit Smith en quittant
son nouvel ami, au coin delà rue, demain, à deux heures à la Battery, Nous irons à Staten-Island. Les newS'papers ont annoncé que les crabes sont arrivés par bataillons sur les plages de cette île et aussi les blackflshes. Nous y verrons mes amis qui sont desflshe7*men, — des pécheurs. — passionnés. Cette grande nouvelle ne peut manquer de les y attirer tous.
— A demain donc, répond, d'une voix totalement enrouée, Camille qui porte la main gauche à son épaule droite, comme pour s'assurer que les shak-hands de Smith ne l'ont pas disloquée.
Les ferrie-boats, — Staten-Island. — Hommes célèbres. — Un exploit. — Le président des hommes gras. — Au temple. — Coney-Island. — Manathan-Beach.
Camille se promène sous les grands arbres du vieux Bowling-Green, dans le parc démodé qui était le cœur de New- York à l'époque où cette ville n'était encore que la Nouvelle-Amsterdam, à l'époque où les Hollandais, ses premiers colons, en disputaient pacifiquement le territoire aux Mohicans et aux Mohawks.
Deux heures sonnent au beffroi de Gity-hall. La tête renversée, Smith, sifflant un air d'église, arrive, la main ouverte.
Des gens décorés qui célèbrent gravement quelque fête très sérieuse encombrent le quai du ferryhoat,,.
Encore des costumes bizarres I Des chapeauxmelons ornés de plumes, cette fois, et sur les
■.'■2K AI PAYS DUS llULLARS
poilrines de larges baudriers de velours et or.
La vapeur gronde ; le ferj'y ouvre ses barrières.
C'est un6 des curiosités les plus caractéristiques de New-Yoïk que celte innombrable flotte de feirieSt de bateaux énormes qui, — remplissant l'air des beuglements de leurs sifflets démesurés, agitant sur leur toiture les grands bras de leurs machines ii balancier, — vont et viennent saqj cesse entre toutes les terres qui entourent l'ile t Manathan.
Qu'on se figure un bateau h. roues gigantesquM arrondi aux deux bouts, long de cent mètres ■ dont, soutenu par des arcs-boutants, le pont à borde jusqu'à atteindre vingt ou vingt-cinq métr de largeur, Qu'on élève là-dessus une maison \ deux élages... Et on aura une idée du ferry-bot
Chaque étage de cette maison flottante cons4J tue un immense salon richement meublé ceint d'une galerie, d'une sorte de balcon circB laire, qui offre aux passagers ses bancs, ses chai et ses fauteuils berceurs, à condition, dit le règlg ment, que toutes les dames soient assises
Deux cloisons longitudinales divisent li chaussée de ces édifices fluviaux en trois lon^ compartiments. Celui de tribord est réservé e femmes; celui de bâbord est livn' aux 1:
Alî l'AÏS i>l':S UOLLAIIS eeliii du milieu forme «ne espèce de rue couverte el bordée de trottoirs en bois.
L'arrière du bateau est, avant le départ, encaslré dans un échancrure demi-circuîaire que présente le bout de son quai et cet encastrement est si exact que son pont semble n'être que la continuation du chemin qui y aboutit... Un véhicule arrive-l-ilî Il passe tranquillement de la terre ferme sur le navire; Il le parcourt dans toute sa longueur et il va s'arrêter à l'avant, contre une chaîne tendue comme pour barrer une roule. Un second vient se mettre à cnlè de lui; deux autres se placent derrière; puis deux autres encore et le couloir est bientât plein de voitures tout attelées et dont les voyageurs ne se donnent même pas la peine de descendre.
Un mugissement prolongé, musical comme le son d'un monstrueux ophiclêide... Et, sans mouvement sensible, la lourde machine se met en < marche.
Italiens on Allemands, des musiciens bercent, des accords de leurs pistons et de leurs harpes, les passagers qui, étalés sur leurs sièges, gênent leurs voisins sans vergogne, mais entourent leurs voisines de prévenances ridiculement exagérées. Les paquebots vont et viennent ; les grands voiliers, repliant leurs ailes de toile, passent, remorqui's OU poussés de l'épaule par de petits bateaux
MI PAYS T\F.S DOI.l.Ans
à vapeur collés h. leurs flancs noirs ; des bacs p6) tent des trains de chemia de fer tout entiers. Dei; yawls el des sharpies voltigent, gouvernés par de|0 yachtwomeii en casquette blanche,.. Et le ferf traverse les eaux tumultueuses de l'estuaire, auf immobile que s'il glissait sur le miroir d'ua la( Pareille à celle d'où il est sorti, une échaacrm l'attend sur la rive opposée et son avant, arrondU comme l'arrière, s'y emboîte sans qu'il ait à virer' de bord. Les passagers s'éeoulent et, passant du navire à la terre comme elles avaient passé de la terre au navire, les voilures repartent... Ce n'est' ' pas un bateau qui les a portées ; c'est uu moffl ceau de leur chemin qui a marché avec elles.
Large de quelques kilomètres carrés et situâc sur le prolongement de la bissectrice de Hanfti than, Staten-Island, que couroane le fort Tomiii kins, est, en même temps, un poste fortifié et un swmmer resort, — une station d'été... Livrai leur ville à l'ennui qui la dévore, les New-Yorkaiçf que ne retiennent ni le temple ni la Bible yaC^ courent en foule le dimanche.
Un établissement de bains, des crocheta, dti lawn-tennis, des base-balls, des foot-baîls, théâtre et, — chose étonnante! — un café r taurant où l'on ne rougit pas de se désaltérer a plein air, y attendent les promeneurs. Un traij
AU PAÏS DES nOLI-ARS 231
est même ù la dispoEtitton de ceux qui, sans se fatiguer, veulent faire le tour de l'île.
— Les voilà ! s'écrie Smith en monti'aot ii Ca* mille des jeuaes gens vêtus d'un tricot rayé et coiffés d'un chapeau pointu. Voilà Louis Bishop et 'William Sluttmann et James Jarvis et John Doë et les autres,.. Mes amis, mister Lecomte mon sauveur, que je vous introduis... Et que faitesvous là ?
— Un pool... Nous partons pour la pêche et nous parionsà qui prendra le plus beau poisson.
— AH righl I Et nous... allons to take adrink. Et, comme ils s'approchent du restaurant, quatre
jeunes fllles en sortent par le Ladies enlrance.
L'une d'elles a un chapeau de feutre noir relevé des deux côtés et bordé d'un large galon d'argent, comme en porterait une caulinière de gendarmes. si les gendarmes avaient des cantinières ; les deux autres ont une sorte de casque de paille dont une plume forme le cimier, tandis que leurs cheveux flottants constituent la queue de cette tapageuse coiffure de draçons ; un béret de velours cramoisi s'incline, enfin, coquettement sur l'oreille de la quatrième dont une ceinture d'or serre la rohe de soie rouge,
— Tiens, voilà ma sœur Arabella ! dît Smith en désignant celle-ci. Venez que je vous introduise.
l'AÏS DKS DOLLARS
1 sauveur, rëpètty
Monsieur Camille Lecntnte, i t-il.
— How do you do? dit Arabella en secouant ii main du Français qu'elle voit pour la première fois.
C'est une de ces étranges misses dont le type Q l'esprit cosmopolites semblent garder l'empre de toutes les races qui se sont mélangées pour constituer le peuple d'Amérique. Elle est venue ici faire un islandparty avec ses camarades habituelles, inséparables. Comme elles, elle se livre dans son/io?»eàces travaux faciles à faire chez soi et que tous les journaux annoncent en qualrièrae page; elle emploie ses moments perdus à fabriquer des ouvrages de dames, des gâteaux, des confitures, que, incognito et sous prétexte de bonnes œuvres, elle fait vendre à son profit par le ladies exchange; elle accumule ses petits bénéficca et, toutes les fois que ces fonds secrets le lui permettent, elle s'en va avec ses compagnes, libre, sans permission de personne, sans même prévenir qui que ce soit, elle s'en va de garden party on théâtre parly, de country party en supper party, de lunch party, en toute espèce de parties.
— Will you take a drink ? dit Smith à ces demoiselles.
fit, tous ensemble, ils vont s'asseoir autour d'ice crearns jaunes et verts. Pauvre Camille 1 II y a longtemps qu'il ne s'était trouvé k pareille fête.
ai: pavs dfs noLi.Ans
- Oh I que ces Français sont gais I dit Arabella, l'aime beaucoup ie caractère des Français, moi I
Et, comme elle sourit, une étinceîle brille d'im i feu étrange dans le corail de sa bouche. Elle a, un jour, ébréché une de ses dénis en brisant un cake, et, au lieu d'en remplacer le morceau absent par une vulgaire goutte d'or, c'est un dia- ] mant qu-'elle y a fait incruster.
— Allons nous promener maintenant, dilSmitb.
— C'est cela. Un walking parti/ !
Ratissécs, bordées de trottoirs et de réverbères, de larges avenues qui se coupent à angles droits 1 divisent l'île en petits carrés de pelouses au milieu f desquels des plantes grimpantes et des géraniums 1 en Heurs tapissent des collages d'une e'Iégance en-, -J fanline.
Des gens passent et s'amusent sans rire le long de ces routes poudreuses; les hommes parlent affaires; les dames eausent musique et réceptions; les ouvrières étalent fièrement ces diamants de , strass, ces parures de cuivre, ces perles de verre, ces pierreries chimiques dont l'Amérique fuît une. j si prodigieuse consommation. Arabella a pris Ie,l bras de Camille.
— Voyez-vous ce monsieur? dit-elle en lui] montrant un gros homme au large chapeau plat, ' ji la longue redingote Dollante.
AD PAYS DKS DOLf.AUS
— Quelque évèque? Un saint de la dernière heure ?
— Mieux que cela ! C'est un businessman, un brasseur d'alîaires. Il vient de gagner d'un coup plus de cinq cent mille dollars da.ns VE rie R. R. Il vaut au moins cent millions de dollars, celle année !.,. Il a un hôtel dans la cinquième avenue! Et celui-ci, le connaissez-vous? ajoute-t-elle en désignant un passant qui secoue une chevelure do lion et une barbe de fleuve.
— Non. Un savant ? Un artiste î
— Allons donc 1 C'est Panvel, au contraire I ■ C'est l'un des citoyens les plus honorables etl^ plus importants de l'Union, un homme qui joulfj sur la place, d'un crédit A number one... Uë acheté, ces jours-ci, la ligne télégraphique Ohét and Penna.
— Il a acheté un télégraphe 7
— Cela vous étonne ? Ah I Voici madame J tor, la géante des greenbacks. Elle les remue à pelle. Mais vous connaissez au moins de noraîj gentleman qui la suit.
— Ce petit vieux, avec cette barbiche hlanct ce vilain costume à grands carreaux et cette groi chaîne d'or? Eh bien, c'est un peintre, un litbS rateur.
— Un littérateur 1 Les hommes n'ont pas le temps d'écrire ici ; ils laissent ces puérilités aux
AU l'AÏS riES UllLLARP femmes. Et puis las Français font des livi-es pour tout le monde. Non, ce personnage est l'un de nos , plus avisés commerçants. Dis fois il a railli être ruiné, dix fois la faillite l'a tiré de l'abîme.
— Est-ce qu'il ne s'appelle pas KaUembacli?
— Non, il s'appelle Ridiman et il porte bien ce nom. Il a cinquante raillions de dollars.' Aussi n-t-il trouvé pour sa Bile an mari, un de ces maris... Elle est baronne, monsieur! Baronne! Que âge avez-vous?
— Moi I dit le jeune homme sans comprendre ■ l'enchaînement d'idées qui a amené cette question. Voyez vous-même.
Et, tirant la médaille d'or que sa mère a attachée à son cou, il lui montre la date de sa naissance.
— Parfait 1 Rien que cinq ans de plus que moi. Et vous voua appelez Lecomle 1 Mais le graveur s'est trompé, n'est-ce pas? C'est le comte qu'il aurait dû écrire. Oui, il faut faire mettre sur vos caries : Le comte, en deux mots; le comte Camille de Saint-Jacques, sans virgule... Et votre femme sera une comtesse, une grande dame, une lady.'... Ce n'est pas en épousant un Américain qu'elle aurait jamais cet honneur.
— Comtesse ? répète Camille en riant. Une comtesse de niolz.
— Bah! Et si elle va se marier en France, qu
230 Al' PAYS riES DOLLATIS
osera lui contester son litre quand elle reviendra à New- York ? Il y a plus d'une fille de marchand de porc salé qui s'est anoblie ainsi, allez.
— Nos amis reviennent de leur fixhing-party , crie Smith, interrompant celte conversation.
Allons les voir.
L'embarcation des fishermen accoste. Ils ont des black-fîshes, dcsporgies, desweak-fiskes, des basses, des crabes ; ils ont, en deux heures, faila une pèche miraculeuse.
— C'est moi, annonce Joseph Blaysber en sBtpi tant sur la plage, moi qui ai pris le plus gros el qui ai capturé la money. J'ai gagné le pool.'
— C'est vrai, dit Blshop, mais c'est John Doc qui est le héros du jour. Oui, misses, il a bu loulc une bouteille de wisky !
— Pardon, sir, dewzsAi/ou de Srandj/? demande un gentleman qui les écoute en prenant des not« el qui n'a pas entendu le dernier mot.
— DeiCisAry, monsieur ! Mais de quels journadQ étes-vous reporter, je vous prie?
— Du Morning-Sun, de VEvening^Star, du JVisa Review, du Monthly-Magazine, du West Messe ger. . .
— Fort Lion ! Et n'oubliez pas 1... Di Tait John Doë d'une voi\ einpAléc.
— Je n'aurai garde. C'est un exploit dont ponn s'enor^eillir la grande République.
AU TAÏS DES DOLLAHS 2ï7
Le reporter s'éloigne, mais l'une de ces demoi-
. elles court après lui. Il s'arrête, il l'écoute avec
condescendance et il écrit sous sa dictée. Arabella
I s'est mise k l'écart.
- Voulez-vous, my dear, porter ceci â ce jour- I naliste? dit-elle en tendant h Camille une feuille . d'agenda qu'elle a couverte de pallea de mouches.
Camille obéit, mais, furtivement, il jette sur ce [ papier un coup d'œil indiscret,
- Remarqué, lit-il çà et là, remarqué à Staten- Island miss Arabella Maddisaon, professional beauty,... rouge, plus en charmes que... pas étonnés si... apprenons... noble étranger arrache cette fleur au sol de l'Amérique... tête... pour
I porter... couronne... ou de comtesse. (Pour,... et l'Evening-Star.)
C'est la nuit. Bête informe et colossale, le ferry- \ bout mugit; îl appelle ses passagers et la troupe I joyeuse court s'asseoir sous l'une de ses galeries j couvertes.
Les chaînes sont larguées ; les violons italiens grincent leurs barcaroUes ; les coups de piston de la machine leur fout une basse monotone ; le navire s'enfonce dans l'ombre...
Un ciel noir et une eau noire qui se confondent;
le petites lames dont la crête s'allume de
I lueurs phosphorebceules; des points lumineux qui,
2Ï8 AU l'AÏS DUS LOLLAIIS
blancs, rouges et verts, constellent l'horizon... El, grandiose maintenant que, — bâtiments et côtes, — tout ce qui l'entoure et la rapetisse a élâ mangé par la nuit, la statue de la Liberté lève, très haut dans les ténèbres, ce phare dont le rayonnement électrique illumine le monde.
Personne ne parle plus à bord du ferry-boal.
La grandeur du paysage impressionne-t-ellc ses voyageurs? Sont-ils ravis dans la contemplation de ce spectacle? Non. Les vieux dorment; les jeunes flirtent, ils flirtent h outrance, ils se dép6ehent en gens qui connaissent déjà la valeur d'une minute. DL'main les affaires reprendront ces messieurs et ils auront d'autres chais à fouetter. De temps à autre, nue débauche de tendresse, d'une tendresse poussée jusqu'à l'oubli des convenances, jusqu'au mépris de la morale, c'est toutes que peut se permettre le jeune Américain. Être, chaque jour, assidu auprès d'une femme? Être vraiment amoureux? 11 n'en a pas le temps. A'o lime!... Toujours l'ivresse après l'abstinence, la prodigalité après l'économie ! Toujours les extrêmes ! Et les couples se sont rapprochés, les mains se cherchent dans une obscurité tutélaire, les doigts s'enlacent... Et la tète d'Arabella s'appuie amocrcusemcnt sur l'cpanle de Camille oppressé...
Un rugissement formidable couvre, tout à coup, le murmure des tendres paroles chuchotées à
- voix basse, le tintement étouffé des baisera qu'on 1 éciiange... On arrive !
Un craquement lent et doux... Le bac est entré! dans le couloir de son pier; il s'est enfoncé dans sa demi-lune.
— A demain, disent Smilh et Arabella à Camille qui les quille. Après le dîner, à la maison, n'est-ce pas?... Notre père, — notre goaernor, — sera ravi de faire votre connaissance.
Camille n'a garde de manquer au rendez-vous.
— Mm Arabella at home, lit-il sur un petit carton accroché dans le corridor.
Seule ! Kt elle reçoit ! Cela serait parfaitement conforme a\iK usages américains, mais ce n'est pas le cas aujourd'hui. Messieurs Maddisson l'assistent.
— Mon père, dit Smith, je vous présente monsieur Lecomte, l'excellent ami dont nous avons tant parlé.
— Vej-y happy, vei-y glad, — très heureux, très heureux, — fait un vieillard dont la face fleurie s'encadre, comme un bouquet de pivoines, dans la blancbeur d'un collier de barbe sans moustache. Very gtadindeed.
Et. pompant au jeune homme un vigoureux skake-hand, il essaie de se lever.., Camille recule, étonné devant la corpulence qui s'élargit devant lut.
l'AÏS UES lioLLARS
— Heio! Not, equal, — riea d'égal, — ■ en France ! Pas un homme comme moi ! souflle M. Maddiason. Ne trouvez-vous pas que le club des hommes yras, — Ihe fat men's club, — vous savez, à l'angle de Pavonia-avenue et d'Eriestreet, flftk ward, ne pouvait choisir uo plus digne président? Ne trouvez-vous pas?
— En effet, nous voyons rarement en Europe...
— Allons, daddy, murmure une voix caressante, vous avez d'autres titreaà l'estime publique.
C'est Arabella qui arrive... Une raie transversale divise sa chevelure en deux masses ; l'une ombrage le front en touffe crêpelêe ; l'autre, fortement tirée en arrière, se roule en un petit chignon sur la nuque.
— C'est vrai, dit l'homme gras qui s'affaisse et se tasse dans son fauteuil, je suis aussi président de Tempérance- Union.
— Diable, pense Camille, voilà deux présidences qui jurent un peu ensemble !
— Vei'y happy, very glad, répète M. Maddisson. Allons, Arabella, go ahead! s'écrie-t-il. Du gin, du brandy, du wisky, du clarel... Mais je ne vous ai pas tout dit, ajoute-t-il en se tournant vers Camille. Je suis encore et surtout, président-fondateur de la vertueuse secte... Mais vous, mon ami, qu'èles-vous, d'abord? Nous devons nous connaître, by God, alin de nous aimer. Qu'ètes-vous ?
AU PATS DES DOLLARS 2il
, A laquelle de nos cinq cent qualre-vingt-dix- I neuf communions apparlenez-vous î Êtes -vous ' baptiste, bouddhiste, piÉtisle, unioniste, luthérien, [ memnonite, méthodiste, quaker, presbytérien, I mormon, uoitarien, dunkérien, uuiversaliate, I morave...
- Hélas I Je ne suis que catholique, apostolique
tet
- Tant pis!... Mais 710 maiterl — n'importe!
T — Je respecte toutes les croyances. Oui, je suis l président- fondateur du congrégalionnalisme rc-' ^ formé et...
- Du thé ? dit Arabella que semble importuner P une profession de foi tous les jours entendue.
— Merci, je me sens très bien. Cependant...
Et Camille accepte la tasse de tisane que lui pré- I sente la jeune lllle tandis que, boudeur, M. Mad- I disson s'enfonce dans son siège...
Une demi-heure après, Arabella grattait les
cordes d'un banjo et sifllait à tue-tête une chanson
de Nègres ; le front entre les mains, son frère
semblait apprendre par cœur les derniers discours
. prononcés, au Congrès, sur la hausse des cotons
■et sur la question des sucres ; la bouche ouverte,
WÏts doigts étalés sur l'énormilé de son ventre, son
Tpère ronflait comme un ferry -boat... Camille,
[ cependant détournait la tête de temps à autre et,
[ Bvec une curiosité étonnée, il regardiiit iinn petite
mule renfermée sous un globe, au milieu de û
cheminée,
— MoQ prix d'honneur, lui dit Arabella que la musique n'empêchait pas d'épier lous ses mouvements; le prix que j'ai remporté dans un grand concours de pantoufles... Aucune autre miss de New- York n'a pu entrer dans cette chaussure de Gendrillon. . . Et elle me va comme un gant. Voulezvous voir? ajûuta-t-elle en quittant son tabouret et en troussant Je bas de ses jupes.
Mais Smith se levait eu bâillant; il allait chercher tke holy Bible.
La lecture du livre saint, commun à toutes les sectes, se flt d'une voix monotone et Camille se retira, invité par MM. Maddis&on and Son, à leur breakfast du dimanche suivant.
Dès dix heures, ce jour-là, il s'acheminait vers la demeure hospitalière.
— M. Smith est au temple unioniste de la trente-troisième rue, lui dit la Négresse qui lui ouvrit la porte ; miss Arabella est à l'cglise luthérienne de la troisième avenue, mais leur père est encore chez lui.
— Ah I je suis fort aise de vous voir, lui dit celui-ci, very glad indeed / Il y a aujourd'hui grand meeting chez les méthodistes et mon Nègre Jack a dû s'y rendre. Je ae pouvais sortir
AU P\YS riES DOI,l,ARS seul, mais vous allez m'accompagaer,
— Avec le plua grand plaisir.
— Mily, dit le maître à la Négresse, vt
s pou- I
Et, tandis que la servante courait à l'assenibl presbytérienne la plua voisine, Camille sortait, I donnant le bras à l'énorme père de son ami.
— C'est peut-être la dernière fois que je vais a temple, bourdonnait M. Maddisson.
Camille le regarda; l'apoplexie semblait, en I effet, le menacer d'une explosion prochaine.
— Ohl il ne faut pas avoir de ces idées-là, luîj dit-il.
— Pas de ces idées ! s'écria le gros homme eaM s'arrêtant. Pas de ces idées! Pensez-vous quej longtemps encore, je veuille être le spectateur in-J différent, le complice de la coupable apathie c mes tièdes, de mes indignes coreligionnaires? Le I congrégationnalisme est dans le marasme, my \ fellow I Le congrégationnalisme se meurt 1 Le | congrégationnalisme est mort 1 Une revision complète peut seule lui infuser du sang nouveau, le I fairo sortir, comme Lazare, du tombeau dans,! lequel il sombre chaque jour. Voua vous en Éte»l aperçu, n'est-ce pas?
— En effet, murmure Camille embarrassé, j'a cru voir que...
— Eh bien, cette révision, j'en serai le père 1
3U AIT l'AïS DES DOLLARS
J'ai déjà quatre adliéreiila... Que j'en trou\*o iifl cinquième et je lève la bannière du congrégaLionnuiiame rérormé. Je serai le pasleur de la jeune Eglise, ma maison en sera le ckvrch et la terre ffieonde de l'Amérique aura enfanté une secte nouvelle !... Ouf! Cea avenues sont vraiment trop étroites; on y manque d'air. Oui, une secte nouvelle !
— Le besoin s'en fait, en effet, 1res
- Ne trouvez-vous pas î
; sur
Une salle carrée, plafonnée en coupole ; une estrade, une table à tapis rouge et un canapé ou se prélasse un jeune homme glabre, au regard fuyant; sur sa lêlè, un orgue exhalant de plaintives mélodies; quelques maximes sur les murs froids ; c'est le congregational church. Mais pourquoi, dans un coin, ce paon empaillé, ce casque de fer-blanc, ces guirlandes de roses?.. . Ce sont de simples accessoires de tableaux vivants. Ils ont servi à des demoiselles du monde qui, ne trouvant pas mieux, ont choisi le temple pour y reproduire, devant leurs invités, la posa des statues antiques les plus célèbres. Et Junon a oublié son oiseau. Minerve a abandonné son casque, Vénus a laissé ses cheveux.
Le jeune homme qui occupe l'estrade se lèVA^
cependant, sangli5 dans aa redingote sans revers; il invoque 0«r Lord, les yeux fermés; il lit un 1 passage de la Bible, sans points ni virgules. Puis I l'orgue gémit, l'officiant entonne, en un solo | caverneux, un hymne à In gloire de Christ; fidèles psalmodient des répons et le s'achève, lugubre comme une séance de société | savante.
■ Ils sont rentrés. Smith et Arabella, dont leur père respecte toutes les libertés, y compris la liberté de conscience, arrivent chacun de leur côté et ils sont à lahle devant la soupe aux clams, le roastbeef, les tomatescrues, les pMdrfin^s collants, les pies massifs, les biscuits incassables, les glaces , fondantes que, pêle-mêle, la brune Mily vient de I déposer sur la nappe. Et M. Job Maddisson, qui a ' entassé des tomates sur du bœuf, Aa pudding sur , du pie, fourrage dans son assiette et, la face congestionnée, la bouche pleine, se livre à une disser- . tation confuse sur les avantages de la tempérance j dans la classe ouvrière.
— Que faisons-nous de notre après-midi? dit | Smith après le verre d'eau final.
— Nous lirons le chapitre des Juges, fait le père.
— Cela n'amusera pas notre ami, observe Arabella. Si nous allions & Coney-Islandï
— C'est cela 1 s'écrie Smith qui regarde Camille
aia, Al! PAÏS DES DOLLARS
avec un étrange sourire et qui jette h sa sœur S coup d'œil d'intelligence. El vous venez, père. ] le faut.
— Jeunes fousl fait M. Job. Singulière sanctîQJ cation lie ï'holy day que nous allons Taire là!
Comme New-PorL, sur Rhode-Island, comme Océan-Grove sont les watering-places de la fashion, Coney-Island, rivale de Slaten-Island, est le rendez-vous populaire des baigneurs new-yorkais. Aussi est-ce par milliers que, le dimanche, ils mettent le cap sur sa plage.
Et, aux accents mélancoliques du banjo, cet étrange guitare au long manche et dont la cmtt d'harmonie est un tambour de basque, le b&ten qui emporte nos amis quitle le quai de New-Yorj Une heure de traversée et il s'enfonce dans I pier d'où une passerelle les conduit directemei aux wagons à jour d'un train qui, au bruit régi lier de sa grosse cloche d'alarme, se met Uni ment en marche.
Une demi-heure de course à travers des r GQges qui se cachent sous une longue verduj soyeuse, à travers des champs de maïs, des t rains vagues, et on arrive.
Il Tant, pour sortir de la gare, traverser a^ vaste salle transformée en une exposition perm nente des choses les plus disparates. A la voûte À
AU PAYS DES UOI.LAnS balance uu fouillis papillotant i!e laoternes japonaises et de parasols chinois; ici des demoiBellea débitent cigares et cigarettes ; là une machine à , vapeur fait, en hurlant, tourner les roues des mécaniques les plus diverses; ailleurs une scie stridente découpe des lamelles de bois dont on fera , des cadres ; plus loin, des hommes Cleot du verre fondu et en font des queues de paons ou des cordages de petits navires ; plus loin encore, on se ' presse autour d'une grande poupée qui, grâce au petil phonographe qu'on a logé dans son ventre, parle, chante, récite tout un compliment d'une voix tremblotante et grêle ; plus loin toujours, un pâtissier en toque blanche détaille ses gâteaux indigestes à côté d'une source de bière desservie par dos naïades en robes de soie.
— Nous avons, depuis ce matin, versé trois | mille cinq cents verres, dit un compteur fisé sur la ' pyramide dont est surmontée cette blonde fontaine. '
Un passant s'arrête, se fait servir et, grâce à un mécanisme que fait marcher le robinet loi-méme, I ledernicr zéro de ce chiifre fait place au numéro un. Nous avons versé trois mille cinq cent un !
Un second passant, séduit par l'éloquence de ce I . chiffre, éprouve le besoin de se désaltérer. Trois mille cinq cent deux verres!
Et ainsi de suite jusqu'au soir. Comme ceux de J
Staten-Island, les débitants de Goney-Island ont, par exception, la licence de vendre le dimanche et ils en profitent.
— C'est scandaleux, murmure M. Maddisson. Je porterai ce fait à la tribune de la Société de tempérance. C'est véritablement shoking! N'êtes-vous pas choqué, mister Camille? Oui? Eh bien, allons voir des choses moins immorales.
Deux charpentes énormes, deux monuments de fer inutiles mais prétentieux comme des tours de Babel, élèvent près de la gare leur squelette de fer et font planer très haut leur étroite plate-forme d'où, dit une pompeuse affiche, la vue s'étend jusqu'à cinquante milles sur le pays environnant.
— Quel est ce monstre? fait Camille qui regarde d'un autre côté.
Et son doigt désigne un éléphant colossal qui découpe sur le ciel gris sa gigantesque masse brune, tandis que les maisons qui l'entourent ont l'air de tortues rampant aux pieds d'un mastodonte.
— Un hôtel ! répond, en se rengorgeant, Smith dont le patriotisme s'enorgueillit de cet étonnement.
En effet, ce monstre est en briques ; ses pattes contiennent des ascenseurs ; sa trompe qui touche au sol engaine l'escalier de service ; dans son crâne pavoisé s'ouvre le smoking-room ; sa selle
AU PAÏS DES DOLLARS ■ique surmonte \m baldaquin est une large terrasse; ïdans son ventre sont ménagées de petites chambres Iqu'od désigne sous le nom de la partie anatomique là laquelle elles correspondent : la chambre du |"foie, celle de !a rate, celle du eœar, — hearl-room, - réservée aux couples qui s'aiment, — Un quadrupède qui serait le digne président I d'un club des animaux gras ! fait M. Job Maddisson c fierté.
- Oui, ajoute mias Arabella, nous sommes un b grand peuple et nous faisons grand !
- N'est-ce pas que tout cela est admirable? dit Ëmith.
- Certainement, mon ami, certainement, ré- Ipoud Camille sans conviction.
- Avançons, nous n'aurons jamais le temps de Itout voir,
Une vraie foire de Neuilly, maintenant, avec ses ^petits ballons attachés à une grande roue verlibale, ses barques tanguant et roulant â donner le mai de mer à un phoque, ses femmes colosses, ses photographes à la minute, ses découpeurs de 8illhoueltes en papier noir, ses moutons à six pattes.
El, remorqués par des locomotives silencieuses, Edes trains parcourent cette ville de baraques. Tant [pis pour qui n'y prend garde !
Plus loin, au bord de la mer, ce sont de gr
2S0 AL" PAYS DER DOI.I.AllS
hôtels OÙ, dans leurs rocking-chairs, se bercent, sans parler, des dames dont les jupes se balancent comme des cloches ; des kiosques oil des musiques sérieuses jouent tristement des compoEiEioas très savantes ; des cafés-concerts où des chanteuses semblent pleurer des vêpres ; des bars où, froidement, on abuse de la tolérance gouvernementale. Telle est Sea-Beach, la première station de Goney- Tsland .
Smith a tiré son père k l'écart et semble lui confier un projet que M. Maddisson approuve en souriant. Un nouveau train les transporte sur un autre point de la plage. Encore des kiosques et des hûtels. C'est Manathan-Beach.
Un quai de bois d'où part une jetée-promenade qui s'avance vers la haute mer borde cette partie de la côte. Autour de ses gros piliers de fonte s'ébat la foule des baigneurs. Sur une espèce de montagne russe, — de plan incliné, — glisse, de temps à autre un lobogan ~~ un traîneau — chargé de baigneurs qui vont avec lui s'abîmer dans la mer à laquelle aboutissent les rails de celte machine.
Des baigneuses très puritaines se sont affublées de larges costumes, de sacs qui n'ont ni couleur ni forme ; d'autres, au contraire, ressemblent dans leurs maillots à des modèles vivants dont le pinceau d'un peintre pudibond aurait, pour en dé-
AU l'AÏS DES DOLLARS guiser la nudilé, rayé le torse de baades blanches I et rouges.
El ces messieurs les contempleat quand une ' voix conaue vient frapper leur oreille.
— Courage, my dear, veuez me trouver.
C'est Arabella qui les a quittés sans rien dire et
qui se joue déjà dans les vagues.
- Quelle impi'udence 1 Toute seule 1 s'éerie ' Smith, AJlez-y, mon ami, un malheur est ai tùt , arrivé !
Camille ne s'explique guère quel danger la jeune I fille peut courir ainsi ; il obéit cependant et il re- I parait drapé dans son peignoir-éponge, quand on sse un cri de terreur... C'est Smith Maddisson \ qui appelle au secours.
Prise d'un vertige inexplicable, Arabella vient I de tomber et elle barbette dans les flots. Camille saute à la mer, l'enlève dans ses bras et, déjà éva- I nouie, la rapporte dans sa cabine.
- Merci, my dear, merci, soupire-t-elle d'une [ voix mourante.
— C'est beau, c'est grand, ce que vous avez fait I làl Quel malheur que vous ne soyez pas Améri-
1 1 s'écrie M. Maddisson, tombant tout essouflé I sur le banc de l'étroit local qu'il remplit aux trois 1 quarts... Pas Américain? Eh bien, tant pis ! Vous Epouvez le devenir. Voua êtes le sauveur de
ma famille, le terre-neuve de mes enfants. Le payement de pareils services ne se doit pas faire attendre.
Et il tire de son portefeuille quelques greenbacks qu'il tend au sauveteur.
— Oh, monsieur! fait, en rougissant, Camille qui, involontairement, les repousse avec un mouvement de fierté offensée.
— Vous refusez ? dit M. Maddisson confondu. Ce n'est donc pas ainsi que les Français récompen" sent le dévouement et le courage ? Quand l'amiral Ferragut a sauvé la patrie, nous, TÉtat de New- York, nous lui avons donné un chèque de cent mille dollars. Il l'a accepté. Ce qu'a fait un amiral...
— Il a raison, père, dit Smith en mettant la main de sa sœur dans celle de son ami. Vous savez que nous avons mieux à lui donner comme témoignage de notre gratitude.
— My dear, my dear comte, my love, chevrote, en claquant des dents, Arabella qui grelotte dans son costume collant.
— Ma chère Arabella, répond en tremblant et sans comprendre ce qui lui arrive, Camille, transi, bleui par le froid qui le gagne.
Réchauffés par un punch incendiaire, les jeunes gens suivent MM. Maddisson enchantés du
AU PAYS DES DOLLARS plaisir que semble faire à Arabella tout ce qui vient de ae passer. Us se dirigent vers une nouvelle gare.
Un train du Marine B. B. les emporte sur ses pilotis verts de mousse el va les déposer de l'autre côté du golfe dont il suit la corde.
— A table, mes enfants ! s'écrie l'heureux père. Ces émotions, l'air marin, le spectacle de votre bonheur... Tout cela m'a donné un appétit de eow-boy.
Et ils s'installent sur une large terrasse dont les vagues viennent lécher les pieds. L'endroit est charmant mais, comme partout, comme toujoui-s, le iliner est atroce.
— Quel mets délicieos t soupire cependant Camille qui, faute de pain, boit à la cuOlére le jus grumeleux et graisseux du r6ti froid et sanguinolent que vient de leur servir un Nègre. Savez-vous le faire, mademoiselle?
— Moi ! me prenez-vous pour une viîslress Gravy, — une madame Sauce? Est-ce que, en France, les comtesses s'occupent de cuisine î
— Les comtesses î Ma foi, je n'en sais rien.
Mais M. Job Maddisson a rempli les verres. Il
porte le sien à la hauteur de ses yeux ; il fait, en g'incliuant, le simulacre de le présenter k Arabetla et fi Camille, puis, gravement, il le vide sans rien dire... 11 vient de les confondre dans le nilencc
d'un toast dont son invilé ne semble pas comprendre l*éloquence muette.
— Le bill of fare ? demande-t-il enfin, repu et satisfait.
Et, l'addition méticuleusement contrôlée, il tient un instant sur sa main une pièce de vingt dollars dont il semble évaluer le poids. Et, tout à coup, retournant brusquement le poignet, il l'applique avec force sur la table et il détourne la tête. Inutile de compter la monnaie que rapportera le domestique ! On ne trompe pas un homme qui paie de la sorte. C'est un Américain et il a l'œil de son pays.
Le Marine R, R. a ramené les convives à Manatban-beach. .. Au-dessus des vagues, plane et baille, colossale, une espèce d'huître rouge dont la chair est représentée par une bande étincelante de dorures. Et la mer qui brise sous cette conque acoustique mêle ses plaintes au soupir des valses, tandis que la plage s'illumine de lanternes bariolées.
Plus loin, au delà d'une grande muraille sombre, une tour et des collines, vivement éclairées par des lampes invisibles, se profilent sur le noir du ciel, — simples décors découpés, simples accessoires d'un théâtre en plein vent sur lequel on va jouer la Prise de Malakoff.,, Et, çà et là, deux à
AU l'AYS DES UOLlxAllS 265
'. deux, se lerreat dans le sable dont ils ee font me une couverture les amoureux qui se livrent à des flirts solitaires.
Encore Sea-Reach. C'est l'heure du diner et partout le roastbeef aaigne sur les tables, partout des musiques accompagnent le cliquetis des fourchettes.
Sur les planches d'un ball-room, au son d'un violon hystérique miaulant sous le va-et-vient d'un archet endiablé, des jeunes gêna qui se démènent exécutent un quadrille bizarre.
Bruyamment, Bans changer de place, les f^ai-çons qui, avec une rapidité nerveuse, martellent le parquet de la pointe du pied et du talon, accompagnent et couvrent les airs de Tinstrument ; les bras pendants, le buste raide, les Jeunes ftUes se secouent devant eux, comme piquées de la tarentule et, les dents serrées, elles piétinent le sol avec rage... Et toujours ainsi, tant que dure la force des danseurs !
Ailleurs, au fond d'une taverne en bols, uu ignoble minstrel vêtu aux couleurs de l'Union, — gilet bleu étoile de blanc, pantalon et habit blancs rayés de rouge, — chanta sur le banjo, la face barbouillée de suie, la bouche horriblement agrandie par un large cercle de cinabre. Le couplet fini, trois acolytes noircis comme des chaudrons, mis comme des Roberl-Macairu, reprennent
3M Al' l'AÏS UKS DULLAHS
le refi-ain eu un cbœur discordant... Puis, avec des );rimnces, avec des coDlorsiona et des hurlements de Huritici-, ils enfoncent à coups de poing le chapeau gris du ohanteur et, sans respeet pour l'etnbitme natioual, ils poursuivent de leurs longues semelles la partie de sa grotesque personne sur la([iielte tluttciit, ridicules, des pans d'habit taillés daiM leur drapeau.
Minuit... Comme sur celui de State n-1 si and, pas un cri, pas un chaut sur le fert-y-boat qui les rttui^uc... Les Maddisson s'assoupissent; un clair lie lune mt^lauoolique, — un délicieux nioonlight, — fait scintiller la mer endormie ; des frissons de baiHers voltigent encore sur la masse très sombre de» voyageurs somnolents; Camille et Arabella euu«ienl ft voix basse ; elle lui parle d'amour... à la manière américaine.
— (îonibien gagnez-vous chez JelVaud Cî
— Vingt dollars.
— Cola fait six cents dollars par mots, h mille deux cents dollars par an. C'est raisonn&blH^ pour commencer.
— Sept mille dollars .' murmure Camille c de son erreur. Mai» ce n"est pas par jour, c'est p mois que j'en gagne vingt.
Oh -^ my dear lave, si peu, si peu!... Eh bien
hvlp yourselft — Aidez-vc
-fait-elle en lui a
AU PAYS DES DOLLARS raot la main. Voua serez un self-made, — im parvenu, — comme mon père... Certes ce n'est pas un ! homme de rien, M. Maddisson ; les tableaux de . notre salon attestent l'aDcienneté de noire famille ; il a du sang bleu, — du pur sang anglais, dana les veines, mais son aïeul a été ruiné par la j grande guerre, celle de Georges, de Georges Washington, et il a dû reTaire sa fortune... Oui, c'est aujourd'hui un parvenu, un codftsh, — un marchand de morue, — et nous en sommes fiera. .
Etrange inconséquence! pense Camille. Elle ne 1 rêve que litres et noblesse et elle s'enorgueillit de 1 l'origine de son père... Mystère de la vanité amé- J rico-fémininel
— Il y a dix ans, savez-vousî il n'avail rien. Il était simple déchargeur, simple portefaix sur les 1 quais de Brooklyn, Cela ne rapportait pas si lourd ' que les balles qu'on lui mettait sur le dos... Il a laissé le crochet et il a escaladé les iramtvays, comme un conducteur. Cela ne l'enrichissait guère, non plus.., A la mort de ma mère, — car ma 1 mère est morte et, calculez-lc, mon mari n' pas de mère en loi, — A la mort de ma mère il a | fondé aa bar,
— Un bar? répèle Camille effaré à ce mot.
— Un bar... Puis il a été professeur de mathé-J maliques, négociant en peaux brutes, administra-
258 ai; I'AYS rtES DOLLARS
leur de chemin de fer, médecin homéopathe, entrepreneur de bàtissea...
— Il changeait doue de professions comme de j cliemise 1
— Oh ! quel mot skoking vous avez pronoiu ih, my lovef Eh bien! oui. Chez nous, quand un métier n'enrichit pas son homme, il le quitte comme on jette un mauvais outil et il en prend un autre. Voyez notre bien-aimé Abraham Lincoln I N'a-t-il pas été tour à tour paysan, bûcheron, terrassier, charpentier, batelier, meunier, soldat, commerçant, avocat, député et enfin président dflj notre République ! Mon père a fait de même. 1 était pauvre comme le saint homme dont il portA^ le nom, et, p;ràce ù la persistance de sa volontéa^ — une volonté américaine ! — les seules foucUoot charitables auxquelles l'ont, par l'élection, élert ses concitoyens, lui rapportent aujourd'huiplusâj six mille dollam.
— Comment cela?
— C'est facile à compter : un millier comioiil président de Temperance-Union, deux mîll»^ comme administrateur du MetropolUan-lIospilal' et trois mille comme secrétaire de la Société protectrice des enfants immoralement abandonnés.
— Peste ! Mais aucune de ces fonctions ne serait rétribuée chez nous.
— On travaille pour rien en France î Comprends
Air PAÏS DES DOl.LAUS pas ! Voyons, parions sérieusement, my dear. J»\ TOUS disais doue qu'il gagne ainsi six ou sep^ mille dollars par an. C'est encourageant pouw vous, n'est-ce pas ? Il possède, en outre, puits de pétrole et ses machines d'OiUCity, près dèj Pjthole, Pennsylvanie. Connaissez- vous le pétrole f
— Oui, c'est une huile de pierre, une sorte à(i houille liquide ; c'est le produit de la décomposi-a tion séculaire de plantes préhistoriques et..,
— Que voulez-vous que cela me fasse î C'est o qu'on vous a appris au collège î Et je faisui
■qu'on ne vous a pas dit combien de barils un puitsj peut donner chaque jour, ni combien se vend lej baril.
— En effet, je n'en ai aucune idée.
— Ces Français ! Toujours parler pour ne r dire ! Mais vous ne savez donc rien 1 Vous êtes donta ignorant comme un poisson l...0hl Pardon! Excu-I sez ma franchise... La franchise est la principalaS vertu des Américains. Il faudra vous y faire.., EhJ bienl un puits fournit jusqu'à mille barils quoti-'^ diens à quatre dollars le baril.
— Un puits ! Vingt mille francs I Vous vous mo- 1 quez.
— Une Américaine ne se moque jamais quancU elle parle de choses aussi graves, les plus graves du( monde, Voulez-vous aller k Oil-Cityî On s'y dÎ8-J pute souvent, on s'y bat plus souvent encore,
revolver y prend souvent la parole dans les dis> cassions entre propriétaires voisins; mais never mindy on ne s'inquiète pas de si peu. C'est la lutte pour la vie cela, le vrai struggle for life, et cette lutte ne doit pas vous faire peur. Vous êtes si brave I
— Non, en effet, répond en hésitant Camille que ne fascinent plus les illusions dorées des fortunes rapides.
— C'est que, voyez-vous, reprend Arabella, les filles se marient sans dot ici et, si leur père leur fait quelquefois un cadeau le jour de leurs noces, c'est surtout sur l'activité, sur l'intelligence, sur le courage de leurs maris qu'elles doivent compter pour vivre et s'enrichir. Et je veux avoir aussi un hôtel dans la cinquième avenue I Je veux être riche, devrais-je gagner des greenbacks avec mon wistling.
— Avec votre... ? demande Camille interloqué.
— Avec ces sifflements musicaux que j'ai portés à la hauteur d'un art.
Le ferry -hoat accoste.
— A demain soir, dit M'' Maddison à Camille.
Ma maison est la vôtre à dater d'aujourd'hui.
XÏI
Les Adirondaks. — Un incendie. — Une émigrante. — Sur l'Hudson. — SaratogaSprings. — Les Geysers. — Saratoga-Lak. — La caution. — Le paquebot pour la France!
Le lendemain, à Theure de la fermeture définitive des bureaux, pressé de retrouver ses amis, Camille se hâte de clore son type-writing et de courir vers la maison où Tattend le thé de l'hospitalité...
Les corridors sont encombrés de coffres énormes, de malles colossales. VAppleton (le Baedeker d'Amérique), ouvert devant elle, Arabella, penchée sur une carte, y étudie des marches de trains et de bateaux à vapeur.
— Ah ! my dear, s'écrie-t-elle à la vue du jeune homme, la belle contrée que les Adirondaks !
Des montagnes sauvages ; des ravins inexplorés ; un morceau de nature vierge en plein Etat de New- York I Des arbres séculaires, des sommets
282 HV l'AYS DES InJM.ARS
inaccessibles, des foriMs prûTondes et des loua des panlliêres , des sauvages , des rennes, serpents à sonnettes... Et puis des ours , e tout des ours I Quelle attraction I raît-elle en moi^ Irant un prospectus orné de trois gravures.
^ / wonder whal ïs il .' Qu'est-ce que cela peiid être? dit, dans la première, un promeneur des Adirondaks touchant du bout de sa canne une. 4 grosse niasse velue qu'il trouve roule'e en bonle au milieu de sa rontc.
La deuxième ne représente qu'un tourbillon .
confus de pattes et de bra^, de museaux et du tètes, de chapeaux envolés et de Jambes en l'aire
— l wonder whal isi(/dit, dans la troisième un ■ ours qui, assis sur sa queue, considère d'un œil étonné l'amas formé sur le sol par les restes de l'infortuné qui a troublé son sommeil.
Comment n'être pas séduit par la perspective dépareille rencontre?
— Et ceci? ajoute Arabella en montrant fi Camille un de ces grands et riches guides illustrés que donnent pour rien toutes les compagnies de chemins de fer.
Et, sous le titre d'f/n vîsileur imprévu dans s hôtel des Adirondaks, elle étale sous ses yeux n dessin qui représente un dining room bouievera La table chavire, les enfants hurlent à platventn les hommes et les assiettes bondissent Jusqu'au
\U PAÏS DES DOLLARS plafond, les femmes affolées se font un bouclier de leur parapluie ouvert avec fracas! Et, cause de ce remuc-ménage, un oura entre lourdement p la porte qu'on a oublié de fermer. Comment q^ pas s'enthousiasmer à l'idée de recevoir un entre la poire et le pudding, une si émouvante visite?
— Et vons allez voir ce beau pays î dei Camille.
— Oui. J'ai rencontré mes amies, tpjelques-i unes de celles qui auraient été au nombre de n trente-deux brides-maids , de mes demoiselles d'honneur, si je m'étais mariée ici. Je leur ai conté notre excursion d'hier, je leur ai dit tout , ce qui en est résulté et nous avons décidé d'allen ensemble faire une dernière party, un délicieuiR round-trip, un charmant voyage circulaire.
liberté de jeune flUe n'a plus longtemps à vivre et je dois en profiter, n'est-ce pas, my dearf... Nous parlons à minuit. Mon père et mon frère profitent de mon absence pour aller voir Oil- City, ils laisseni à la même heure. Dana deux ou trois semaines, nous noua retrouverons, my lovest^ et alors ce aéra pour toujours.
— Pour toujours jusqu'à mon départ, pensfl Camille.
Il est une heure du matin. Il vient d'accompaj
3ftt AT PATS DES DdLLABS
gaer tons les Haddoson an ferry-boal qui, à travers l'Hudson, doit les condoire au rail-rond et, passant prudemmeot an milieu des rues, la loaîn sur la crosse du rerolrer qu'il porte à présent comme tout le monde, il rentre chez lui, traaquille et rêveur.
A l'angle d'une avenue, une foule sileneieu!
massée sur un trottoir regarde placidement % qui se passe en face.
Dans une boutique largement ouverte, tnntjl pompes sur chariots lancent autour d'elles les étincelles de leur foyer embrase et laissent s'échapper en BifDant des jets de vapeur blanche et rouge; elles sont sous pression. Au plafond, audessus de leurs brancards, sont suspendus des harnachements ; contre le mur, la croupe de leur côté, six chevaux sont rangés cdte h côte. Des hommes détachent ceux-ci, les font reculer, les poussent entre les bras des voitures ; les harnais descendent des poutres et se placent sur leur doft En une minute les pompes sont attelées. D'autr^ I hommes qui dormaient au premier étage glissent lo long de perches disposées à cet t tombent d'en haut comme s'ils descendaient c ciel, endossent des vestes épaisses, se ceignent d larges ceintures auxquelles sont accrochés de< paquets de cordes, se coifTent de casques de cui^ pareils au suroît des marins, sautent sur 1
AU PAÏS DKS DOLLARS siège, fouetteûl l'attelage et, au bruit continu du j sifQet à vapeur, partent au grand galut. Et, ctiimères soufflant le feu par leurs naseaux de fer, les pompes disparaissent dans la nuit. Un incendie a éclaté quelque part.
■ Evening Sujif Troisième édition 1 crie un newsboy qui passe en courant dans la foule. '
■ Tiens, dit un monsieur qui vient de lui acheter un journal et qui le lit k la clarté d'un réverbère, la maison Jefi" and G° qui brûle 1 Son I avertisseur n'a donc pas marché î
- Immpoussib-bilél fait un Italo -Yankee. Oun ! système patenté 1
Alors, l'employé qui en est chargé aura oublié de le mettre en communication avec les ftremen. i
Le malbcureux! C'est lui en effet, lui seul qui est coupable de ce désastre. C'est son gagne-pain qui flambe. Il y a un instant, en passant devant cette maison, un homme en a vu rougeoyer les fenêtres. 11 a couru à l'une de ces boîtes rouges qui sont scellées à tous les angles de rues, il en a cassé la vitre, pressé le bouton et il a ainsi averti i es pompiers.
Et Camille court, il veut voir, il veut savoir. La j < maison est en Rammes; le zinc des toitures se tord, se fond, coule sur le trottoir en longs filets [ bleuâtres : les planches craquent et s'effondrent
iM AT P4ÏS PES noLi-Ans
Comme d«s singes alTolés. !<>$ habitants des demeures Toieines s'enruieat par lenrs échelles; d'autres. tourno3'aiit dans le vide, descendeol le long des flre-escapes de cordes. La maison de droite appartient â un solùnlor, et les papiers qu'il tenle de sauver et qu'il lance par les fenêtres tourbillonnent et voltigent dans la nuit comme des papillons aux ailes de feu ; celle de gauche est occupée par une laundry mécanique et son linge mouillé, noirci, tombe et s'entasse dans la rue tandis que les QMXnohAvbasemenl courent éperdus et que leurs tresses Hollent dans les flammes comme des queues de salamandre.
Le long de la chaussée, de distance en distance, se dressent des bornes defonte, cylindriques et latéralement percées de quatre ouvertures : ce sont des bouches d'eau. Les pompiers y ont adapté li^urs manches; leurs machines soufflent, mugïsseiit et, dans la fumée épaisse, scintillent la plaque et le lézard de cuivre de leur casque.
Le matin, comme ces criminels qui, cédant | une force mystérieuse, viennent rôder sur 1 théAlre de leur forfait, Camille se dirige malgré lui vers le lieu du sinistre... Si ce n'était pas vrai, cependant! S'il avait été le jouet d'un affreux cauchemar !
Hélaa I De la maison qui le faisait vivre il ;Qe
reste que quatre haules murailles. ,. Les pompïersJ les arrosent toujours et, entre leurs parois noir-" cies, comme entre celles d'une énorme caisse h balayures, s'entassent des débris carbonisés eldes décombres lamentables d'où lentement s'élèvent encore des vapeurs ftcres, de minces filets de fumée bleuâtre... El M. Jeff a été, dit-on, foudroyé par une attaque, en apprenant la catastrophe qui, du même coup, anéantissait son œuvre et sa for- i tune.
— Que ne suis-jeà sa place! soupire Camille enl s'éloignant... Mais quel crime ai-je donc commises Pourquoi le destin s'acharne-t-il ainsi après moi î... Personne que je puisse appeler au secoursl Dél Bornis esl A Washington; tous les Maddisson s'en] sont allés, et me voilà encore seul, seul et eans'^ rien, dans cette grande ville maudite 1 Je devais, aujourd'hui, toucher le salaire de mon travail, j'ai dépensé hier mon dernier centi... Encore la misère, encore la faim I 11 y a des asiles pour li petits vagabonds des ruisseaux ; il y a des work- 1 house où, sans rien faire, vivent dans l'aisance' les vieux fainéants qui ont escompte la charit&l publique: il y a des refuges pour les fous, pouy les ivrognes, pour les vauriens de toute espèce &iM il n'y a rien, rien pour moi !.,. Rien que le revol-T ver ou la rivière!... Si je volais! Si je tuais quel-] ? On m'enverrait en prison, — aux Tombes, ]
MW AT PAYS DES DOLLABS
— et on m'y donneiail du pain !... Les TombesB
Non, c'est la tombe qu'il me faut.
Et, désespéré, décidé k en finir avec une vie que poursuit la mauvaise fortune, il s'en va comme un insensé, il court vers les bords de l'Hudson,
— Mon bon monsieur, luî dit une femme qtlj l'arrête au passage. Vos traits sont bouleversés, vos yeux sont pleins de larmes... Qu"avei-vous î
— Rien,
— Pourquoi pleurez-vous alors?
— Pour cela même.
— Je comprends, vous êtes pauvre, vous avetfl faim, peut-être... Eh bien, vous êtes l'hommfrV que je cherche. Ecoutez-moi!.. . J'ai une aœui^.-J^ Sigrid Fiordensktold ; elle vient de Suède ; elle e jolie ; elle a vingt-deux ans et une vraie petite for^ tune... Voulez-vous l'épouser?
— Moi I Et pourquoi cela î
— Parce que, arrivée hier, elle a été considérée comme suspecte par le Comité d'immigration. On la retient à Castle-Garden ; on va la renvoyer en Europe, à moins qu'un honnête homme ne la prenne pour femme! Ma pauvre sœur! Nous sommes orphelines, monsieur, elle n'a plus que moi au monde et elle venait me rejoindre. J'aurais é té si heureuse de l'avoir 1 Oh! par charité, monsieur épousez-la I
AU PAÏS DES UOLLAItS
— Pourquoi ne pas faire une bonne action avant de mourir? se dit Camille dont la jeunesse, ré-
' voltée à l'idée du trépas, est prête à lui faire ac- I cepler tous les prétextes pour en reculer l'heure. ■ Oui, rien ne presse ; il y aura toujours de l'eau à la , rivière.
— Vousconsentezîditlafemme. Venez! Je vous
apprendrai en route tout ce qu'il faudra dire et
faii-e,
— Qui demandez-vous? dit-on à Camille quand, avec sa compagne d'aventure, il se présente à la porte de Caslle-Gardcn,
— Sigrid Fiordenskiold, ma flancée. Elle vient d'Europe pour me rejoindre, et...
— Avez-vous des papiers?
— Des papiers? Ah, oui, tenez 1
Et Camille tire son malheureux diplôme de bachelier es lettres.
— Qu'est-ce c'est que ça? fait l'employé en y jetant un coup d'iBll de travers,
— Ça? c'est mon acte naissance, mon certificat d'origine, mes papiers quoi 1
— Parfaitement, sir!
— Pauvre parchemin ! pen.se Camille en remettant son titre dans sa poche. Pauvre titre dont la conquête fit, un jour, verser de si douces larmes A ma mère enorgueillie!... Enfin, tu m'auras toujours servi à quelque chose.
— Parfaitement, répète Thomme de Castle- Garden. Vous voulez Sigrid ? Eh bien, mariez-la de suite et nous la laisserons sortir.
La Suédoise est amenée. Sa sœur Ta, le matin, prévenue du rôle qu'elle aura à jouer si elle révient avec un mari de bonne volonté,
— Te voilà enfin I s*écrie-t-elle en se jetant au cou de Camille.
— Allons, allons, dit un commissaire, trompé par cet élan de tendresse, vous vous embrasserez plus tard.
Et, séance tenante, il rédige un contrat de mariage en vertu duquel Sigrid Fiordenskiold se constitue en apport vingt-deux mille couronnes... qu'elle attend par le prochain courrier. Mandé, en toute hâte, un des clergymen de rétablissement les unit, prononce sur eux les paroles sacramentelles, les prie d'apposer leur signature au bas d'un grand registre ... Et la porte du dépôt s'ouvre devant eux.
— C'est égal, vous avez un bien mauvais chapeau pour l'époux d'une femme qui a vingt-deux mille couronnes ! dit à son conjoint ahuri madame Lecomte, née Fiordenskiold.
Et comme ils passent devant un chapelier :
— Sigrid a raison, fait sa sœur. Votre chapeau est véritablement honteux. Tenez, voilà cinq dol-
AU l'AYS mes flOlJ.AIlS lars, entrez ot en achetez un autre. Vous nous 1 retrouverez ici,
Et Camille, qui a obéi comme un enfant, ressort 1 bientôt de la boutique, un cliapeau neuf sur I tète, son vieux couvre-chef à la main...
Sa femme, sa belle-aœur, l'espoir des vingt-deux mille couronnes, tout a disparu ! Sigrid avait voulu le bras d'un homme qui lui fil franchir les barrières de Caslle-Garden ; elle n'avait plus J besoin de lui ; il ne devait plus la revoir.
Oui, mais il était marié, Tinfortuné, bien etj dûment marié 1... Que lui importait, après tout, puisqu'il voulait mourir ?
La nuit était venue, personne ne le verrait, ne 1 lui rendrait le mauvais service de le ramener suri la rive, et l'Hudson était là 1 Et il hésitait encore, I il songeait à Saint-Jacques, à sa sœur, à sa 1 mère !
— Je veux bien reprendre cette coiffure, lui J disait une heure après le chapelier à la porte duquel il avait perdu son épouse, mais vous l'avea ] portée, ne serait-ce qu'a la main, elle est totale- i ment défraîchie. Eu voulez-vous deux dollars ?
Deux dollars î De quoi vivre encore un peu. Et | par habitude, il s'en va dîner et coucher au lodging \ qui l'employait avant son entrée chez Jeff and C.
— Votre place de ràpeur est prise depuis long^ temps, lui dit lo lendemain le maître du logis. Il y a tant de candidats pour ces postes 1 Vous avez cependant bonne tournure et je peux voua oflrir un emploi. Un de mes amis vient de prendre la direction d'un grand hôtel, à Saratoga, et il m'écrit... Tenez, lisez plutôt vous-même. Sa lettre est trop longue, pour une lettre d'AméricaiD 1 Elle m'ennuie.
• Vear, lit Camille, prière compléter mon
personnel à New-York. Ai cinquante nègres mais
veux deux blancs. Trouvez et expédiez par retour.
• Votre vraiment