‹ Au pays des dollarsChapitre 5 sur 7 · BROWN · texte numérisé non relu

BROWN

— N'est-ce pas, que c'est un bavard ? Prière... Ai cinquante nègres... Trouvez... Aquoi bon tout

cela î

— En effet, les Yankees, d'habitude, mett* plus de concision dans leurs lettres d'affaires.

— Enfin, voulez-vous aller chez lui ? Vous y serez garçon de table. C'est un service délicat, mais quand on est instruit comme vous l'êtes, quand on sait le grec et le lalin, on se tire toujours d'affaire.

—Je renonce à la fortune, écrit Camille à sa mère. Je vais àSaratoga, comme employé, comme caissier, je crois, & l'hôtel de Spring-Congresshall; j'y acquerrai l'argent nécessaire à mon re-

out

AU PAÏS DES DOLLARS tour et daDS un mois, dans deux mois au plu?, ie reprendrai le paquebot...

VAlaska, un grand ferry-boat à trois étages.

Eu haut, chargées de provisions, des femmes en toilettes claires; en bas, des hommes en veste Qoire, décorés d'une rosette rouge et fumant autour de grandes tables couvertes de boissons, de i victuailles et de blocs de glace ; ils vont faire une society-party , un pique-nique de corps. Des to neaux qu'on embarque, des cloches qui sonnent, un sifÛet qui mugit et let us go ! En route I Camille quitte New- York.

Les bords verdoyants de i'Hudaon, tels encore, par places, avec leurs forêts et leurs marécages, ' qu'ils étaient il y a deux siècles, lors de leur découverte; des navires de tous côtés; de petites chaloupes à vapeur qui traînent des processions de chalands ; des caisses e'normes qui sont des barques ; des grappes de bateaux plats qui, avec leurs maisonnettes abritant des familles, donnent à la rivière l'aspect étrange des grands fleuves de l'Extrême-Orient ; des ferries qui grondent, tel ' est le tableau qui se déroule sous ses yeux distraits.

Plus loin, les monts Catskill découpent leurs \ cpètes tourmentées; puis, imposante muraille de

lises, les Palissades ae dressent sur les deux L rivesdu (leuve qu'elles encaissenlet l'^^osAd court i

entre elles comme une locomotive au foi tranchée à pic.

— A matchl À niatchl crieut tout à c passagerti.

Un navire à vapeur parti de New-York aprèis eux aeinlile les poursuivre el vouloir les dépasser.

— Je parie pour lui, dit l'un.

— Je parie pour nous, fait l'autre.

Et les gageures s'engagent i lespools sont o

verts.

Le ferry tremble aux battements de ses roues ; sa machine ronfle ; le capitaine vient, pour l'honneur de sa Compagnie, de Faire pousser les feus et charger les soupapes. Et le lourd bâtiment vole sur les eaux tranquilles quand une détonation sourde se produitdana ses flânes. Lavapeursort en bouillonnaut par ses panneau.ï ; un tuyau a crevé. L'Alas/ca s'arrèle et son concurrent, qui, le salue du drapeau, passe iièremeut à côté de lui et le dépasse.

On recule au courant, on mouille, on panse les chaulTeura à demi bouillis, l'avarie est réparée ; on repart.

Au bout de quelques heures, Camille déberque eniin sur le quai d'une gare aquatique.

En veste noire el rouge, en casquette àe jockey jaune et blanche, une douzaine de jeunes gens très solennels retirent d'un wagon de bagages

AU PAYS DES DOLLARS une longue yoie d'acajou, la mettent sur les épaules et ils s'en vont, graves comme s'ils portaient des reliques. Sur le flanc de leur troupe silencieuse, marche leur capitaine, maigre comme un roseau et couvert d'un chapeau de feutre bleu , très mou, sans ruban et sans bords. Ce sont des yachtmen de Baltimore. lia vont prendre part aux races du lac Saint-Georges, L'honneur de la Penr Bylvanie estdansleursniaiiia et dans leurs biceps.

Un train du Delaware and Hudson canal S. H.

' emporte Camille vers Saratoga-Springs.

Saratogaest, en été, le rendes- vous obligatoire, le walering place de l'aristocratie américaine. La fashion a ses lois inexorables et la vacation trip — le voyage de vacances — n'est complet qu'avec quelques journées et beaucoup de dollars dépensés sous ses ombrages. Quarante trains y déversent chaque jour leurchargement de malades, de ' désœuvrés, de commerçants en villégiature ; I quatre-vingt mille visiteurs remplissent & la fois [ l'immensité de ses hùtels.

Voici Broadway, le B'way que possède toute ville '

I ^a7iÂee,commetouteville espagnole asonAlmeda.

D'étroites pelouses s'étendent entre les larges

' trottoirs de bois et la façade rouge et grise des

maisons; partout s'ouvrent des magasins de cu-

rigsiLés, de vcrrun à boire sur lesquels eal gravé U

2Ifl AU l'AÏS DES DllLLAUS

mol remember, de broderies, de dentelles, do tickets de cbemia de fer, de petites inventions parfaitemeot inutiles mais, disent leurs auteurs, indispensables al home, de balais en millet qui sont des brosses, de ce qu'on appelle enfln des objets d'art de ce côté de l'Oce'an. 11 y a jusqu'à des libraires dans cette rue, des libraires qui ne vendent guère encore que des livres édités à Paris.

Si on n'aime pas le Français en Amérique on en aime au moins la langue. Tout Américain un peu instruit sait à peu près la lire, s'il ne la parle pas, et il n'y a pas sur tout le territoire de l'Union une seule malheureuse mendiant une place d'institutrice qui ne se vante de pouvoir en enseigner les rudiments.

Toujours Broadway, Dans la fange noire delà chaussée se croisent, se heurtent, s'éclaboussent voitures démodées, tapissières ridicules, omnibus dorés, bariolés et dont le ventre rebondi rappelle celui des carosses de l'autre siècle.

— Saratoga-lake .' Geyser-spring î crient à tuetète les cochers qui se disputent les passants.

— Gsyser-spriiigs !

Et on escade leurs véhicules, on s'y entasse, on s'y empile.

— Saratoga-lake I

Et, brutalement cahotés, les promeneurs partent dans un jailUssemeat de boue liquide,

AU PAYS DES UOLLAIIS — Geyser-spring ! Saratoga-lake / crient toujours les guimbardes.

Plus il en part, plus il en arrive, plus il y en s, Lr«t Camille s' eu va tristement, côtoyant leur cohue I bruyante.

Voici Spring-Congreas-hall, l'hûtel où il va liou- I teusemenl travailler pour vivre, puisiju'il n'a pas I le courage de mourir.

C'est un immense entassement de briques grises, I percé de neuf cent soixante -treize trous carrés qui I -Bout des fenêtres ; un type du genre. Une galerie 1 le ceint au niveau de chaque étage et sa toiture se rprolouge en ou large auvent soutenu par des corlonnes de bois qui montent d'une galerie à l'antre. lËxhauasée au-dessusde la rue, s'élend, devant le rezi)Je-chauBaée, une terrasse, — la piazza, — espèce rde terrain neutre où rangés le long de la balustrade, les hôtes ennuyés du logia se bercent dans des sièges dont les pieds sont, comme ceux des cheraux d'enfants, munis de deux croissants de bois. Sur une colonne s'étale la réclame d'un docteur Kmanicure de Philadelphie qui, grâce à une poudre Ede son invention, fait luire comme du cristal les F^ngles qu'on veut bien lui confier ; surla colonne iTOisine s'applique l'annonce d'un docteur mani- ■ eure de Chicago qui, avec une eau de sa compolûtioo, se chargerait de polir comme des diamants Eles ongles d'un chaulfcur.

278 AU l'AYS LES DULLARS

— Ya, tnein herr, c'est ici, dit à Camille le patroQ de riiûlel, conie in et le chief wailer dira à usl^d checosa you hâve da faire,

Faul-il que cet aubergiste ait roulé par le monde pour se faire une pareille langue d'Arlequin I... Et le soir, le malheureux, qui apris rhablLnoir et la cravate blanche, seconde les Nègres I En France, il mourrait de confusion ; ici, il a déjà passé par tant de péripéties humiliantes qu'il ne sait plus rougir. Et puis, qui le connail à Saratoga ? Il est si loin de Saint-Jacques, si loin de sa mère qui pleurerait si (ilie le voyait ainsi. Sa mère I Oh ! Il va se priver de tout, empiler cents sur cents, dollars sur dollars, et, bientôt, à la un de l'été, il la reverra, il ira l'embrasser et vivre encore, vivre toujours avec elle.

Un matin, son service lui a permis d'entrer dans le parc sans payer les twenty flve centê obligatoires, et il erre, rêveur.

Sous l'épais feuillage des grands arbres se déroulent, en tapis moelleux, les grasses pelouses bien tondues ; les affiches du maniâtre de Philadelphie tachent en rouge le pied gris des platanes : celles du chiropodisl de Chicago maculent de jaune le tronc rugueux des sapins ; des promeneurs, en sweel conversation, s'égarent sous l'ombre des bosquets touifus ; des perroquets et des singea

AU PAïS \)ES D(.K.LABS 'i'^

hurlent et grimaçant dans les kiosques ; une musique exécute par là des morceaux que les ctûens écoulent en pleurant; gâet là s'assoient sur des chaises de fer des femmes muettes et immobiles comme des statues ; ailleurs causent de très brunes Havanaises et des Cubaines aux gestes viulents, tandis que des hommes au teint olivâ,tre se promènent devant elles, que des messieurs foncés étalent sur des gilets voyants le luxe criard de leurs grosses breloques. Des galopins en culotte courte se promènent à l'écart avec des , boutons, — des filleltes, — aux mollets nus. Laissez ' flirter les petits enfants ! Le flirt est une école à laquelle se forment et se développent le cœur, , l'esprit et l'intelligence I

Comme à Staten-Island, comme à Coney-Island, . il y a encore ici une façon de café où on boit presque dehors. Quelle dépravation , dans ces walering-plaeea !

Plus loin, sous le nom trompeur de camp (nrfi'en, se tient, avec ses jeux de quilles et ses balançoires, , une foire banale dont le nom est à peine justifié i par la présence de quelques femmes h la peau cuivrée et à la figure plate. Ce sont des Indiennes civilisées. Elleavendent des mocassins de peau blanche ou des ouvrages en perles.

Près de là coule Congres-spring , la source du tJODgrès, — le prétexte à l'existence de Saraloga.

N*allez pas croire cependant que cette station hydraulique ne dissolve que dans cette source les dollars de ses buveurs. Il y a encore Glacier- SprinQy et Empire-SprinÇy et Eureka-Spring, et Geyser-Spring ^ et Withe Sulphur-Spring, et Hathoni'Spring. et Putnam Spring, et Excehior- Spring^ et Washington-Spring , et Columhian- Spring, et High-Rock-Springy et United-Staies- Spring, et Hamilion-Spring^ et Star-Spring, et Pavilion-Spring. et surtout Vichy-Spring , KissingenSpring , Spa-Sprmg, ValsSpring, CauteretS'Spring , Carlsbad-Spring et autres contrefaçons de sources célèbres dont les noms, au flanc des bouteilles, s'étalent effrontément sur des tHiquelles calquées sur celles de Vais, de Vichv ou d'ailleurs. Toutes les eaux du vieux monde ont, à travers les entrailles terrestres, un conduit de dérivation vers la City of Many- Spring.

Mais, tout à coup, Camille demeure étonné, honteux de lui-même. N'est-ce pas Arabella, là-bas, derrière ce massif de cèdres ? C'est sa taille, sa tournure ; il lui semble même reconnaître son costume, la robe écarlale et le béret cramoisi qu'elle portait à Staten-Island. Mais non, cependant, elle est dans les Adirondaks. Tant mieux 1 11 serait trop humilié si elle le voyait dans son accoutrement de domestique. Elle admet qu'un homme fasse tous

AU PAYS DES riliTJ,.MiS les métiers ; elle n'admetLrait pas cependant qu'il i servît de laquais.

Le soir, assia sur on banc du hall, il parcourait I un journal de New-York, vieux déjà de quinze] jours, lorsque ses yeux tombèrent sur ce fait 1 divers : ■ Uae.parly déjeunes ïadjes consistant en 1 mzss Mary-Griffin, l'une de nos plus troublantes T adeptes du spiritisme ; miss Susy Walsh, dont les j articles sur l'économie politique font la joie des lecteurs de la Blve-Reoiew ; miss Anna Brodie, l'in- | trépide présidente de nos premiers clubs d'escrira et miss ArabellaMaddisson, sont parties ce matin 1 pour les Adirondaks. Elles vont s'embarquer à I Ticonderoga où elles paieront une visite patriotique aux ruines du fort français Jadis abandonné 1 par Montcalm ; elles gagneront de là les montagnes J sauvages ; elles iront faire dans l'Old Dominion unj Irip de quelques heures, un simple breakfast près I de la gare anglaise de Saint-John ; l'une d'elles | leur lira, pendant le dessert, ce qu'Appleton a I écrit sur ce Canada qui aura alors l'honneur de I les compter parmi ses hôtes et, cette contrée ainsi! vue et explorée, elles reviendront à Plataburg, par-j le convoi suivant. Elles s'y embarqueront sur le 1 lac Champlain et, au retour, elles s'arrêteront! pour dépenser une journée dans Vhospilal-cottage^ où, épuisées par les exigences de la vie mondaine, \ quelques-unes de leurs amies font une resl-cure,-

Ali PAY^ nl^S 111)1.1,

: de

repos,

- qui

doit leur rendre 1

nouvelles forces ; elles irool de là à Saretoga...

— A Saraloga ? s'e'crie Camille qui laisse t snii journal. CtHait elle 1 Tant pis, je ne sortirai plus, je ne me montrerai pas.

Le soir, les jambes étendues, les jupes remontanl jusqu'au-dessus des jarretières, une jeune fille s'étirait dans l'une des chaises-berceuses quia'éparpillaienl sur\apiazza. Une colonne cachait sa tête à Camille qui la voyait de loin,

— Ohl pensait-il, scandalisé par l'immodestie de celte posture, ce n'est pas dans un rocking-chair qu'elle est assise celle-là, c'est dans un $hoJcingchaîr... Quelque premier prix de pantoufle, eana doute...

— \Vaitei\ fait tout k coup cette nonchalante personne qui l'a aperçu dans son coin, toailei' voulez- vous venir, je vous prie ?

Et Camille, alors seul dans la galerie, p<Mit et recule comme pour se cacher. C'est sa vois t C'est elle t Elle est descendue au congres' s.'... Ce n'est pas le costume qu'elle avait, ce matin, cependant. Elle a une robe claire, des manches ù gigot; elle a, il le voit maiutenani, un chapeau dont les larges ailes de peluche sont bordées d'une dentelle qui flotte autour de sa tête comme les lambrequins d' un parasol à porter le viatique et qui Ini cache son visago,

Air PAYS nrs niH.LAtlS

— Waitei', répète-t-elle avec impatience.

Non, décidément c'est ellel II ne peut pas y

[avoir deux voix aussi exactement Bemblables 1 I Et la honte le dévore; il voudrait s'enfoncnr dans I les dnlles,

- Eh bien, oie, n'entendez-voua pas ? lui crie le Kpatron.

Et; gauche, intimidé, le pauvre garçon s'appro- \ che en détournant la tète.

- How do you do , my dear Camille ? ffmc do [ yoM do, mon cher comte î dit la jeune fille en lui tenl dant la main... Je voua savais ici, je vous ai vu au [parc et... j'attendais que vous vinssiez à moi. I Pourquoi n'y êtes vous pas venu?

— Parce que... je n'osais pas.

— Vous n'osiez pas 1 Mais ce que vous avez fait îst tout simple, tout naturel; c'est très bienl...

iLea news-papsrs, — ils sont d'une indiscrétion !...,

1 — les news-papers vous ont appris que nous nous

f arrêterions ici, au retour de notre jotimej/. Vous

P avez, provisoirement, quitté votre place chez les

VJe/f (tnd C° et, vos moyens ne vous permettant pas

rencore de venir à Saratoga à vos frais, vous y êtes

I venus comme aide d'hôte!,... pour me voir plus

^li3t... Les jeunes gens des meilleures familles en

font autant chaque jour. Allons, my dear, voua

faites des progrès et nous ferons de voua un vrai,

un bon Américain,

— En effet... j'ai pensé... j'ai voulu... balbutie Camille, enchanté de cette explication que, certes, il n'eût pas trouvée Inî-méme. Je savais que vous dfviez... que vos amies...

— Waiter, crie l'hôtelier comme pour le Urer d'embarras, au dining-room -' Le gong vient d'annoncer le dîner.

— A bientôt, lui dit Arabella avec un gracieux sourire.

Elle appartient au monde fastiionnable et une femme de ce monde ne peut demeurer h Saratogasprings sans y changer de costume au moins trois fois par jour... Lorsqu'elle reparaît, dans la salle à manger, escortée de ses amies, une grosse touffe de plumes rouges empanache son chapeau relevé d'un cùté, comme celui d'un mousquetaire; une ceinture d'argent emprisonne sa taille ; des gants noirs couvrent, jusqu'au-dessus du coude, ses bras tout veloutés de poudre; une simple mousseline voile, de son tissu diaphane, ses épaules qui émergent d'un corsage plus décolleté que celui d'une robe de bal ; à ses oreilles, enfin, étincellent les solitaires que, strass ou diamant, doit porter, flUe ou femme, toute Américaine qui se considère et qui veut être considérée.

— Maître d'hôtel, dit-elle, nous sommes fort mécontentes de notre domestique coloré. Ne poui"-

AU l'AYS T>F.S DOLLAItS I riez-vous nous donner celui-ci î ajoule-t-elle en désignant Camille.

— Avec plaisir, miss, et le Nègre qui vous a déplu sera chassé comme il le mérile... Eh bien, demande-t-il à ces demoiselles lorsqu'elles quittent la table, ètes-vous satisfaites de votre nouveau servant î

— Enchantées, dit A.rabella, et nous désirons qu'il nous accompagne, demain, fi Saratoga-lake où nous allons en lunch-party .

— Saratoga-lake ! crie un cocher.

Et, chargé de paquets, de chfilea et de plaids, Camille grimpe sur l'omnibus qui renferme ces demoiselles...

Une longue el belle route que parcourent des gentlemen à cheval ou en buggy, des prairies plantureuses, des bosquets verdoyants, de charmants collages qui profilent leurs tois pointus sur un ciel azuré, des poteaux télégraphiques que plastronnent les prospectus des chiropodistes de Chicago et de Philadelphie... Et on s'arrête sur les I bords abrupts d'un petit lac, miroir poétique d sapins qui l'entourent el dont un yachl au naphte sillonne les eaux dormantes. ,,

— H is very fine! dit Susy Walsh, les yeux au ciel.

— Yesflt is verp nicel ajoute Anna Brodie.

Le jour suivant, Arabella et sa troupe repartent pour la campagne... Camille porte les manteaux et les ombrelles.

On traverse des crossing-rail-road, des bois qu'illustrent des affiches collées contre les troncs par des manicures rivaux, un cimetière où blanchit un peuple de statues, et on arrive devant une maisonnette. Un gentleman en sort qui se précipite sur ces dames avec un panier de verres au bout d'une longue tringle.

— A delightful beverage, misses I Prenez I C'est pour rien I Take !

Horreur I Mais c'est plus mauvais que nature. Non, on doit ajouter quelque chose à cette eau minérale.

— Entrez, maintenant, misses/ Venez! Free entrance! C'est pour rien ! Come!

Et la party entre dans une salle qui donne sur une terrasse d'où la vue domine un vaste espace de roches plates et nues. Large comme un tuyau de poêle, un trou s'y ouvre dans les pierres qui soufflent comme si elles recelaient un cachalot gigantesque. Tantôt ce sont des vapeurs, c'est une poussière liquide qui jaillit par leur ouverture ; tantôt c'est un jet d'eau qui, bouillonnant et fumant, s'élève jusqu'à la hauteur d'un troisième étage et retombe en un large panache de neige.

- C'est noire geyser, misses, dit le gentleman, le roi ((es geysers 1

— /l is very nice ! s'écrie Mary Griffin.

— li is vei-y fine ! ajoute Arabella qui, en aou- I riant, feint de se pâmer d'admiration,

- Ne regardez pas cette stupide source dont on n'a BU tirer partie, murmure à l'oreille de ces demoiselles un autre gentleman qui s'approche mystérieusement de leur groupe. Venez ù. Vichy et |

I vous y verrez mon geyser, le celebrated, le plus ' ' beau dans le monde.

Sur le bord d'une mare croupissante et verdâtre ou des canards barbotent, s'élève une baraque de planches. C'est Vichy! Dans cette cabane, au ■ fond d'un réservoir, s'érige une sorte de canule C qui lance péniblement un vulgaire Jet d'eau. C'est ' le geyser! On l'a capté celui-là, on l'a emprisonné ■ • et il était si faible qu'il n'a pu résister.

- C'est très commode, dit le gentleman.

- Pourquoi faire î demande Camille.

- En voulez-vous un verre ? fait le propriétaire I Bans répondre à cette question saugrenue.

- Pour boire ? Non merci ; nous sortons d'en I prendre.

Les jeunes filles étaient près de partir lorsqu'un matin, sur la piazza, Camille s'arrêta tout

288 Al' r-AÏS lits milUAIlS

joyeux devant MM.Maddisson qui étaient venus les

rejoindre.

— Ma poslUan, se disail-il, ne les choquera pas plus qu'elle n'a choque Arabella,

Et il alla vers eux, la main tendue.

— Je vous attendais, lui dit froidement »ii*/er Smith. Noua sommes Froissés, monsieur, très froissés de votre conduite... Et nous espérona que celle comédie indigne d'un galant homme va bientôt avoir une fin.

— Quelle comédie î

— Ah, c'est Irop fort I Comment! Vous venez at home, vous sauvez ma sœur, vous la suivez dans ses voyages, vous la traquez de lakes en geysers, vous la compromettez par vos assiduités, Et vous pensez que noua allons plus longtemps accepter cette situation? Vous croyez-voua eu France ?

— Hélas, non 1 Mais je ne pensais pas... Soyez assuré que si je suis ici.., Vraiment, votre accueil me bouleverse et, pour vous prouver.,, je ne sais que dire, je ne sais que faire.

— Ce que vous devez faire î L'épouser

— Epouser? Encore ? Qui donc, grand Dieu f "1

— Arabella.

— Elle! Mais je n'ai jamais songé...

— Traître et voleur ! s'écrie Smith, gagné [ la colère. Epousez-la, vousdis-je.

— Je ne veux pas, je ne peux pas, répond Camille qui bondit sous les injures.

— Vous ne pouvez pas ? Et pourquoi sh\ pourquoi?

— Parce que je suis marié... depuis deux semaines !

— Go ahead ! crie M. Maddisson père dont, à ces mots, le ventre se soulève d'indignation.

— Scélérat, bandit, Français ! hurle Smith exaspéré.

Et, tirant son revolver, il le décharge sur Camille qui se jette de côté et qui évite le coup. Une seconde, une troisième détonation retentissent.

— Ah çà ! dit un monsieur qui, du reading room, entend cette fusillade, que font-ils donc ?

— Oh ! rien, lui répond un autre sans interrompre la lecture de son Morning telegraph. Des gens qui causent politique, sans doute.

tfn quatrième coup part.

— tm killed ! Je suis tué ! crie un vieil armateur qui était assis par là, sifflant à pleines joues Fair de Doodle Yankee, et qui, les jambes levées, se renverse sur son rocking chair.

La balle l'avait frappé en pleine poitrine.

— No matter ! Go ahead! répétait M. Maddisson dont le fauteuil craquait comme s'il eût parla g*'» sa colère.

Camille fuyait ; Smith avait encore deux balles, mais, craignant une nouvelle erreur, on le saisit, on le désarme, on le livre à un patrolman qui le conduit au shérif,

— Pourquoi avez-vous tué Benting ? lui dit ce magistrat.

— Je ne l'ai pas fait exprès.

— C'est possible, mais vous vouliez toujours tuer un garçon du Congres's hall,

— Certainement, s*écrie M. Maddisson qui, péniblement, a suivi son fils pour se faire son avocat. Certainement et il en avait le droit, il en avait le devoir! Ce jeune homme a refusé d'épouser sa sœur.

— Avait-il promis de le faire ?

— Il n'avait pas osé le dire mais ses actes avaient parlé pour lui. Votre Honneur a-t-elle des filles?

— Douze, gémit le juge.

— Eh bien, à notre place elle en eût fait autant.

— Il ne s'agit ni de mon Honneur, ni de celui de ma postérité... Il n'en demeure pas moins constant, patent et indéniable que M. Smith Maddisson a tué un citoyen qui ne lui devait rien.

— Puisqu'on vous dit que c'est par mégarde.

— N'importe, vous connaissez le tarif légal.

Et, ce disant il ouvre une sorte de prix courant,

une espèce de catalogue. i

— (loups et l)lcssur(.'s. dix mille (/a//(^;'*',\ lit-il

en ânonnant... Ce n'est pas cela. Faillite frauduleuse, quinze mille. Pas cela encore... Incendie, douze mille... Ah ! voici : meurtre, cinquante mille î C'est votre cas.

— Allons donc, s'écrie M. Maddissonqui saisit le barème de la loi, vous seriez vite riche à ce taux! Vous ne savez pas votre métier ou vous le savez trop bien. Tenez : Homicide involontaire, cinq mille dollars.

— Involontaire, involontaire, murmure le shérif qui avait à dessein sauté cet article insuffisamment rémunérateur. Enfin, je veux bien l'admettre. Les avez- vous?

— Les cinq mille dollars? Quel Américain s'aventurerait dans son pays avec pareille somme ?

— Pas de caution ? En prison, alors !

— Je me porte garant, fait M. Maddisson.

— Vous ? Mais je ne vous connais pas.

— Eh bien ! vous me connaîtrez et, aux prochaines élections, si vous espérez que Saratoga vous confiera encore... Je suis riche, seV, très riche.

— Je le souhaite, mais en attendant votre fils ne sortira pas d'ici.

Il y a une heure que Smith est eu cellule lorsqu'une clef grince dans sa serrure. Déjà? Va-t-on le lyncher, le brancher à quelque arbre voisin ?

— Pardon, je me suis trompé, dit un gôelier qui se relire.

Mais il a oublié de refermer la porte... Smith comprend, les dollars paternels ont déjà parlé. 11 tire sa veste qu'il porte sur le bras pour ne pas être reconnu, il sort et, pour explorer la rue, il se cache un instant dans une embrasure.

Devant lui se dresse, sur le bord du trottoir, une sorte de borne percée d'une petite fente audessus de laquelle est écrit : c Drop five cents, — mettez cinq sous — et je tiendrai votre cheval. » Un gentleman rider qui a affaire dans le quartier descend, drops la pièce de nickel et, sortant de la borne, deux mains de fer s'ouvrent pour se refermer aussitôt sur la bride qu'il leur confie : « Drop flve cents, est écrit sous la fente, et je vous le rendrai. » Le cavalier s'est éloigné, Smith s'approche du groom automatique, lui donne les cinq sous demandés, enfourche le cheval devenu libre, file au galop vers la gare la plus rapprochée de Saratoga, y abandonne sa monture à un hoij qui en fera ce qu'il voudra et prend le premier train qui passe pour New-York.

Deux patrolmen se présentent cependant au Congres's. Ils viennent reprendre le meurtrier en rupture de ban.

— Il est enragé, ce shérif/ s'écrie M. Maddissou. Mon fils n'est pas ici, il est inutile de le pour-

suivre, mais je me livre comme otage. Permettezmoi seulement de m*arrêter en passant chez le banquier Parkers and C^. Il me connaît, lui !

— Ce n'est pas vous, gronde le shérif en le voyant arriver, c'est M. Maddisson son qu'il me faut !

— Voilà sa caution, dit le père en jetant dédaigneusement sur la table la liasse des cinq mille dollars que lui a avancés Parkers and C^. Mon fils est à la disposition de la justice ; quand elle le voudra, il se rendra à son appel.

— Parfaitement, parfaitement, fait le juge. L'affaire est arrangée, je veuxdire classée, renvoyée à... plus lard. Croyez 5^>, qu'en instruisant l'accident arrivé à Benting je ne faisais qu'obéir à la voix de ma conscience et que je regrette infiniment...

— Bien, bien, grogne M. Job Maddisson.

Damné shérif î II aurait fini par me donner un coup de sang, fait-il en arrivant ou Congres's. Allons, dit-il à sa fille qu'il rencontre dans le hall^ la justice est satisfaite. Elle gardera la caution... Plus rien à craindre de ce côté. Mais les héritiers de cet idiot de Benting pourraient venir nous importuner à leur tour. Partons! L'honneur est sauf.

— Il faut donc renoncer à l'épouser! soupire la jeune fille.

— Mais puisqu'il est déjà marié.

— Ce n'est peut-être pas vrai.

— 11 est facile de nous en convaincre. Halo ! Halo! crie M. Maddisson surle téléphone de Thôtel.

— Qui demandez-vous? répond-on de New-York.

— Le secrétaire général de City Hall.

— Qui est là? demande-t-on bientôt.

— Moi, Maddisson, Job. C'est vous, Bonham?

— Oui. Que désirez-vous ?

— Savoir s'il est vrai qu'un nommé Lec.omte, de Saint-Jacques, France, s'est marié il y a quinze jours.

— Attendez, je vais voir. Parfaitement, dit, cinq minutes après, la même voix lointaine. 11 a maHé sa fiancée, Sigrid Fiordenskiold, arrivée pour cela d'Europe.

— Merci. Vous voyez, dit M. Job à Arabella.

— Hélas ! Et je ne serai pas comtesse !

— Mais vous ne l'eussiez pas été quand même !

— Pardon î Nous serions allés nous marier en France et je serais revenue madame Le comte, de Saint-Jacques. Non, madame la comtesse, la comlosse de Saint-Jacques! Mes amies en auraient jauni de rage. Un comte î

— De quel comte parlez-vous? dit M. Brown qui écoute ses pensionnaires.

— De Camille, votre waiter, répond M. Job ironique.

— C'est un comte ! J'ai un comte dans ma maison, dans mon personnel ! Un comte incognito ! répète le maître d'hôtel abasourdi de sa découverte.

— Oui, et je ne serai pas sa femme, soupire Arabella.

— Allons consolez-vous, lui dit son père, nous chercherons quelque agent héraldique et matrimonial qui nous trouvera un duc si vous voulez, quelque duc autrichien mais authentique.

— Pareille agence n'existe pas encore, que je sache.

— Eh bien ! nous irons en Italie, chez le pape, et j'achèterai à votre futur ce titre de comte que vous ambitionnez tant. Avec quatre mille dollars. . .

— Oui, mais il faudra que je me fasse catholique.

— Nous irons en Allemagne, alors. J'y demanderai l'adresse d'un fournisseur delà haute finance, d'un débitant de couronnes d'exportation, et vous vous contenterez d'être baronne.

— Vous voulez que j'épouse un Israélite î

— Ah ! vous m'ennuyez, à la fin. Partons, vous dis-je. Nous parlerons du reste plus tard.

Le lendemain, plus décidé que jamais à regagner l'Europe, Camille traversait un corridor quand un de ses camarades lui asséna sur l'épaule un coup de poing à assommer un bœuf.

2ÎHÎ M' PAYS DES DOLLAliS

' — Vous voilà, heureux homme ! disait cet employé.

' — Pourquoi m'appelez-vous heureux ?

— Comment ! Vous n'avez pas vu ?.. . Dites donc, reprit le domestique, se ravisant, voulez-vous m'acheter l'idée d'une jolie affaire? Un dollar ^ seulement

— Je veux bien, si elle est bonne.

Et le garçon le conduit devant une affiche que M. Brown vient de coller à sa porte : c Le service de table sera , pour les personnes qui le demanderont, fait par un gentilhomme français, M. le comte de Saint-Jacques, le héros du drame qui s'est terminé par la mort tragique de M. Benting. »

— Il est fou, s'écrie Camille.

— Pas du tout, mydear ! Sa salle à manger sera comble pendant une semaine ; ses hops, — ses sauteries, — seront courus par toutes les mhses de Saratoga ; on s'étouffera dans les concerts auxquels il invitera gracieusement tous ceux qui pourront payer leur place et auxquels vous serez chargé d'offrir des rafraîchissements aussi variés qu'économiques. Vous pouvez, pour ces huit jours, lui demander cinquante dollars de supplément. Voilà mon idée. Payez.

— C'est juste, fait Camille.

— Cinquante dollars? Ini dit en souriant

M. Brown qui s'attendait à plus d'exigence. Je veux bien, la chose est faite.

Cinquante dollars^ plus de deux cent cinquante francs ! Avec les gages que lui doit déjà le Congres '5, il aura largement de quoi prendre un billet pour New-York, puis pour le Havre, puis pour Saint-Jacques et dans une semaine...

— Quel peut être ce Camille Lecomte, employé dans ma maison? murmure un instant après le patron de l'hôtel.

Et il tourne, il retourne une lettre qu'il vient de recevoir.

— Camille Lecomte? dit le jeune homme que le hasard fait passer devant lui. Mais c'est moi.

— Comment vous? Et c'est ainsi que s'écrit votre nom? C'est là tout votre titre?... Ah çà, vous n'êtes donc qu'un vulgaire filou ? Vous n'êtes donc pas plus comte que les autres?

— Vous ai-je dit que je l'étais? répond Camille qui, indigné de l'insulte jetée à sa figure, élève la voix devant un groupe de pensionnaires revenant du ivalking.

— Bon ! Et il le crie par-dessus les toits, maintenant ! Tout le monde va savoir qu'il n'est pas plus qu'un autre et il va me faire passer pour un menteur, moi !... Allez, hurle tout à coup cet ijomine dont la colère éclate, allez! Qu'on arrache

.Î9S AU PAYS DEvS DOLLAllS

l'affiche! Et vous... Je vous chasse!... Tenez la voilà votre lettre !

Et il jette aux pieds de son garçon une lourde enveloppe qui porte le timbre de France.

— Sortez, vousdis-je, sortez!

— Et mes gages? fait Camille atterré.

— Vos gages ?. . . Il me demande ses gages ! Mais, impudent escroc, vous êtes encore bien heureux que je ne vous demande pas une indemnité...

Vous ne savez donc pas que vous avez failli me faire perdre l'honneur aux yeux de ma clientèle ! L'honneur de mister Broum î...

Et Camille s'en va, étourdi, vacillant comme un homme ivre. Plus rien encore!... Encore l'abandon! Encore lamisère!... Non, il est à bout de forces! Il mourra, cette fois... Et il s'affaisse sur des poutres, dans un coin solitaire, au fond d'un terrain vague.

Pauvre mère ! Il lui avait annoncé son retour... Elle Tattend, elle le dit. sans doute, dans cette chère lettre... Et il n'a plus le courage de la lire.

Il en brise le cachet, cependant ; il la déploie et quelque chose en tombe à ses pieds, qu'il ne remarque pas...

Sa mère ! Sa bonne mère ! Et il pose ses lèvres sur ce papier que sa main a touché, sur ces carac-

tères qu'elle a tracés pour lui, sur toute cette émanation d'elle-même.

— Grande nouvelle, lit-il pourtant à travers ses larmes, grande nouvelle, mon enfant bien-aimé î

Il essuie ses paupières, il regarde mieux... Et il pâlit, et ses yeux se dilatent.

— L'oncle Athanase n'est plus, continue la missive. Le testament dont on nous avait parlé n'existo pas ; il n'a pas eu le temps de le commettre. ïl est mort intestat, m'écrit un notaire. Intestat ! Et je suis sa plus proche parente, son héritière unique .* En route, Camille 1 De suite, arrive ! Nous sommes millionnaires ! 1 ! Je t'envoie de quoi payer ton voyage, ajoutait un post-scriptum.

Et, fixé sur le sol, le regard stupéfié de Camille y voit, épingles ensemble, trois billets bleus, ce qui était tombé de sa lettre et qu'il n'avait pas aperçu... Trois mille francs ! Juste ce qu'il avait à son départ de France.

Et il se lève, il marche, il court, il vole comme un fou...

Un train de VHudsoji-River R. R. l'emporte à toute vapeur et, — après un déraillement insignifiant dans une gare où, comme une quille colossale, il a abattu une tour de brique qui portait une caisse à eau — il le dépose, rayonnant de bonheur, sur le quai du Central Depot,

Voici la maison où, engage, il alaissé sa montre. Tiens ! Les boules n'y sont plus. Un cordonnier en chambre est installé à la place du prêteur.

— Que cherchez-vous ? lui dit cet homme.

— Le mont-de-piété qui était ici.

— 11 a fait faillite.

— - Et le bijou que je lui avais laissé ?

— - Perdu.

— J'irai me plaindre.

— A qui donc ? demande l'ouvrier en riant.

— Au gouvernement.

— Est-ce que le gouvernement s'occupe de cela ? N'étes-vous pas assez grand pour savoir à qui vous confiez vos affaires ?

— Tant pis ! se dit Camille, trop heureux pour s'attrister de cette perte...

Et, pressé d'oublier tout ce qui peut lui rappeler sîi misère, il va, moyennant quelques dizaines de (lollf(rs, troquer pour un costume neuf les vèteinonts fatiprués avec lesquels il a quitté Saratoga.

C'est le soir, maintenant, et il s'est assis au rez- (le-cliaussée d'un hôtel où le hasard a, en même temps, fait tomber dans ses mains un journal de Paris et mis à côté de lui deux jeunes gens qui eanscnt dans la chère langue de France. Et il rêve... H est au Havre, il est à Paris, à Saint- .1 arques... Il est dans les bras de sa mère !

Ai: PAYS DKS DOLLARS. 301

Par la fenêtre entr'ouverte, il regarde avec une douce émotion deux poteaux peints de bleu, de blanc et de rouge, les couleurs de son pays ! Y est-il déjà ?

Mais quel est cet arbre d'une essence inconnue ? Où va, avec ses maisons sanglantes, ses balustrades de fer, ses escaliers extérieurs, cette large rue qui se perd dans le lointain ? Où est-il ?

Affublée d'oripeaux étranges, une énorme dame passe sur le trottoir ; ses yeux et sa bouche font trois taches blanches dans les traits indistincts de sa figure noire. Un homme à la face jaune, aux yeux bridés vers les tempes, la suit dans sa veste luisante, dans ses larges pantalons bleus. Un tramway roule lourdement sur ses rails, et sans cahots, passe devant la fenêtre : Barklay Street and Brodioay to Central Park.

Une Négresse? Un Chinois ? Central Park? Et il lève la tête comnie un homme qui se réveille d'un songe.

C'est vrai, il est à New- York, encore à New- York. Mais, ce soir, à minuit, la Gascogne larguera ses amarres et, en route pour la France !

Un mulâtre ! Il s'arrête devant l'hôtel et Camille frissonne. C'est le bandit qui l'a attiré dans son guet-apens. Un blanc cause amicalement avec lui et lui serre la main au moment où il le quitte. Mais c'est Zimmermann, colni-là ! C'est son detec-

tive ! Et il entre ! La porte de la salle s'ouvre, le policier apparaît et l'aperçoit à sa table.

— Tiens, monsieur Lecomte ! s'écrie-t-il. D'où sortez-vous donc?

— De... San-Francisco. Et... avez-vous retrouvé mes dollars f demande Camille moqueur.

— Pas encore, cependant si vous vouliez...

— Pas encore? Ah! scélérat a envie de lui crier le jeune homme, mais mon voleur est votre ami !

Non ! si on allait l'arrêter, le juger, le condamner, le dépouiller encore, sous prétexte de diffamation et d'indemnités légales !

— Je veux bien, répondit-il mais j'ai à faire demain, une forte somme à toucher dans une banque; après-demain, si vous voulez, je vous attendrai ici, nous déjeunerons ensemble et nous recommencerons nos recherches dans les hars,

Los réverbères brillent dans les rues désertes ; les yan/iees se sont renfermés dans leur sweet homp ; la nuit est noire. Et Camille presse le pas, il court... Brunes de sang figé et luisantes de graisse, voih'i, perchées sur leurs piliers gluants, les maisonnettes lugubres de Washington Market...

Quelques lanternes projettent seules sur le pavé désert des clartés sépulcrales, une odeur fade remplit la me entière et un écœurement mêlé d'une

crainte vague arrête un instant Camille dans sa fuite.

Personne autour de lui. Il hésite. Il faut traverser ce quartier cependant pour arriver au piei\ Et il se remet en marche. Mais il a entendu un bruit! Non, c'est son pas qui résonne dans le silence, c'est quelque chat qui rôde dans les masures, quelque gros rat qui a fait tomber une planche sur un étal.

Et tout à coup il se retourne. Il a cru voir une ombre se cacher derrière la muraille. C'est quelque sac pendu à la porte d'un magasin, quelque volant de tente agité par la brise. Et il marche encore.

Oh ! Il a bien entendu cette fois ! Quelqu'un a appelé, a poussé comme un cri de ralliement.

Toujours personne, cependant! Est-il fou? El, saisi soudain d'une terreur panique, il prend la course, il s'élance dans la direction du quai. Derrière l'immensité sombre du dock surgissent des mâtures et, dans les flots d'une lumière joyeuse, bat le pavillon tricolore... C'est la patrie !

A minuit les ponts volants qui réunissaient lo paquebot au pier retombent avec fracas; un fossé s'ouvre, s'élargit entre le navire et la côte ; il est libre!... Un mugissement qui, d'abord bas et grave comme celui d'un taureau, s'élève jusqu'à une note aiguë et déchirante pour cesser tout à

coup, remplit le silence sonore de la nuit; c'est la sirène qui, de sa grande voix, lance ses adieux à la terre. Un coup de canon retentit, il roule longtemps dans les échos du quai et, lentement, majestueusement, la Gascogne s'éloigne.

Le lendemain matin, les passagers se promènent sur la dunette.

— Vous voilà, vous ! dit un jeune homme qui, amicalement, vient frapper sur l'épaule de Camille.

Il se retourne. C'est M. de Bornis qu'une mission diplomatique envoie faire un voyage à Paris. Et la conversation s'engage.

— En résumé, demande l'attaché, que pensezvous des États-Unis ?

— Je pense qu'un voyage en ce triste pays devrait faire partie obligatoire de l'éducation des jeunes Français. Il leur apprendrait, par la comparaison, à connaître, à apprécier, à aimer, à adorer le leur.

— Bravo!... Ah çà, ajoute l'attaché, après un instant de silence, ne vous formalisez pas de ma question, — vous êtes parfaitement ici à votre place, — mais, avec ce que je sais de vous, je suis, je le confesse un peu étonné de vous y voir... Ditesmoi, mon ami, vous avez donc fait un héritage pour voyager ainsi en première classe et pour porter de si belles toilettes?

— Un héritage, en effet, répond Camille, les yeux brillants de joie.

— Bah î Un oncle d'Amérique ?

— D'Amérique ? Non, monsieur, un oncle véritable I . .. Un oncle de France !

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