‹ Au pays des étapes [microforme]Chapitre 40 sur 67 · A LT · texte numérisé non relu

A LT

Elles étaient légion, des centaines de mille, des millions.

Compactes, en rangs serrés, en masses profondes, elles montaient à l'assaut avec une ténacité sans trève, faisaient des mouvements tournants, tombaient des solives, des plafonds, grimpaient du parquet : une invasion formidable, une vraie plaie classique, une écrasante concntration de toute la gent de Punaïsie.

Toutes avaient un même but, la peau du dormeur. Pas d’hésitations, pas de scissions, une vigueur sans pareille, une cohésion parfaite dans la conquêle du sang.

La punaise individuelle succombe assez hcilement dans une lutte active, mais la

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bles

punaise en masse inquiète le combattant l’envahit, le déborde, l’inonde bientôt lui crève l’épiderme, se gorge, se gave d’un sang nourrissant et s’éloigne ensuite pour recommencer demain !

Que lui importent les dangers ! Elle sait fort bien que rien ne s’obtient sans périls, Aussi risque-t-elle carrément sa peau pour une goutte de sang.

À bien réfléchir, cette bête puante est digne d'intérêt, et son acharnement dans la recherche du pain quotidien est su:

perbe d'énergie.

Malgré tout cela, je déteste la punaise et, quand je la pince, je la tue sans scrw pules.

Je viens de faire quarante étapes pendant lesquelles j'ai consommé de h fatigue par tous les pores; mais, ici, ce soir, Je regrette l’alfa de ma tente.

Là, je dormais, au moins ; ici, je lutte.

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Pensez donc, la caserne était vide depuis un mois. Rien à se mettre sous la dent, la disette affreuse, la misère noire, pas le moindre petit légionnaire à croquer.

Soudain, vacarme bien connu. C’est le régiment qui rentre au quartier, musique en tête.

Une joie immense — la joie féroce du ventre vide en face d’un mets délicieux — un bonheur incommensurable empoignent l’odorante multitude depuis le plus mince punaiseau Jusqu'à la vieille barbe de la tribu.

Les armes s’aiguisent, les dards s'apprêtent, toilette à fond, grand branlebas des jours de fête.

À minuit, le carnage sévit dans toute son horreur, le sang coule, les victimes se débattent avec désespoir dans les affres du frottement.

C'est un acharnement sans trève, et pas de sommeil.

Le jour n'’amène aucun répit et la

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lumière jette de miroitants reflets sur Je bronze sale des innombrables dos des cohortes ennemies, se vautrant dans Ja curée.

Rien à faire qu’à se laisser dévorer.

Veut-on fuir ?

La punaise se fourre partout, dans les képis, les vestes, les chemises, les pantalons, et, chemin faisant, elle gruge sans cesse, une digestion chassant l’autre, le mouvement perpétuel dans }a piqûre.

Henri Monnier avait trouvé un excellent moyen de détruire les punaises D a Imitons-le en le citant :

Comment il faut s'emparer du monstre.

Nous sommes au moins trois mille ici à nous dire : Ah! çà, quand se délr-

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vrera-t-on de cette coquine ? Nous convenons tous chaque jour de faire une campagne contre elle.

Et puis le temps se passe, et on nv pense plus.

Il serait pourtant bien simple pour nous de reconquérir notre indépendance.

Un peu d'attention, et voilà comment l faudrait s’y prendre :

À mon humble avis, la bête doit être surprise le jour dans les trous du mur ou dans les planches du châlit, car elle ame beaucoup à s’y cacher.

Oui, voyez-vous, pendant que nous nous exténuons tous à aller à l’exercice, au ir à la cible ou aux corvées, c'est là qu'elle dort et nous attend.

Mais, guettons-la !

On gratte un peu le bord du trou de sa cachette, on fouille dans les armatures de la planche à bagage, de la planche à

pain ou de la planche de châlit; on l’aper-

çoit, et on se dit tout bas :

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— La voici, la gueuse, c’est bien elle,

Que fait-on alors?

On profite de son sommeil pour la saisir entre les deux doigts, puis on la jette avec force sur une table de casernement, sur un banc ou sur tout autre objet dur, afin de l’étourdir.

C'est à ce moment qu'elle se réveille et qu’elle commence à voir que «on affaire n'est pas claire.

Préludes du combat. |

Du moment qu'elle est étourdie, on prend du sable, de la sciure de bois, une boulette de pain, un peu de tripoli ou de graisse d'armes, n'importe quoi, et on lu fourre tout cela dans la gueule.

Encouragé par ce premier succès, on lui dit d’un air moqueur :

— Eh! bien, recnnais-tu ton maitre!

Comme elle ne peut pas répondre à cause de la sciure de bois, de la boulette:

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graisse d'armes, elle fait un petit signe de tête qui veut dire oui.

Suites du combat.

Mais une bonne parole de sa part ne saurait satisfaire à votre juste ressenliment.

On prend alors quelque chose de sombre, une cravate d'ordonnance, une ceinture de zouave ou une bretelle de lusil et on lui bande les veux.

La position devient gênante pour elle.

On redouble d'énergie.

Sachant qu’elle nemérite aucune grâce, on lui ouvre le ventre avec une lame de tournevis, un couteau de poche, même avec un sabre de cavalerie ou une épéebaïonnette modèle 1886.

Et quand c’est fait, on lui dit de nouveau avec un petit air fin:

— Eh! bien, reconnais-tu ton maître ?

Elle ne peut toujours pas répondre à cause de la mie de pain, du sable, de la

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sciure de bois, du tripoli et de la graisse d'armes qu’elle a dans la gueule, et elle fait encore signe que oui.

Dernière épreuve.

Mais cet acte tardif de soumission ne saurait satisfaire à votre juste vengeance,

Qu'arrive-t-il donc?

Il est de bonne guerre de saisir la drôlesse par la tignasse.

On prend ensuite ses intestins, on les lave bien à plusieurs eaux, avec une brosse, la première venue, excepté une brosse à reluire ou toute autre.

On remet ensuite ces objets à leur place et on recoud proprement le ventre de l’animal, avec du fil blanc de la trousse l ou du ligneul de cordonnier.

Ce serait bien le moment de lui répéter avec un accroissement d’acrimonie :

— Eh! bien, reconnais-tu ton maitre?

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Mais sa confusion l’empêcherait proba-

blement de répondre.

Dénouement,.

Cependant il faut s’en défaire.

On va chercher à la cantine un demiquart de blanche. On verse dans un courrier à absinthe, ou toute autre boutaille, la valeur qui tiendrait dans un dé à coudre.

Au bout de cinq minutes, temps présumé nécessaire pour l’asphyxie, on bouche le courrier ou la bouteille bien hermétiquement avec de la cire à cacheter.

L'opération terminée, on descend l'objet en cellule ou chez l’adjudant.

Puis on se retire avec mystère, ainsi que le fait M. Deibler après une exécution.

Le drame est terminé.

Et l’on s'empresse de dénicher une

autre punaise, pour recommencer Ja même opération.

Dernière réflexion.

La punaise est un insecte plat qui sent

très mauvais. Sa piqûre laisse une sensation de brûlure fort désagréable.

C’est exact !!.…

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Je m'ennuie, ce qui m'arrive trop souvent quand je n'ai rien à faire.

Hier, je causais avec un Français du Canada, Marceau, de Québec. Son récit m'a intéressé et je le note ici en passant.

Marceau est un amateur de voyages et d'aventures militaires. Avant de s’engager à la légion, 1l avait fait la guerre de Serbie et, précédemment, la campagne de la Rivière Rouge, dans le Nord-Ouest canadien.

C'étaient là ses premières armes.

De Québec à la baie du Tonnerre, sur le lac Supérieur, le trajet se fit par les voies ordinaires ; après, on entrait dans l'inconnu.

L'expédition, forte de 3,000 hommes, emportait pour six mois de vivres. On

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voyageait par eau, transportant les chaloupes et les vivres à travers les étroites langues de terre — portages — qui séparalent parfois, dans la voie suivie, les lacs des cours d’eau.

Au Fort-Francès, sur le lac de la Pluie, Marceau faillit se noyer et je lui laisse la parole pour raconter cet épisode de sa vie :

— Oui, dit-il, je faillis mourir de faim à l’île des Sables, comme j'avais manqué boire un coup de trop dans la rivière de la Pluie.

Nos bateaux voyageaient à la queue- Jeu-leu. Ils étaient montés par une quinzaine d’homines chacun et portaient, en outre, des caisses d'armes, des tonneaux de sucre, des barils de lard et de farine, des sacs de café et des effets d’habillement. Ils étaient très lourds à manœuvrer À et, malgré les quatre paires de rames

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dont ils étaient armés, ïls avançaient péniblement.

Dans les rivières, le courant nous aidait et nous donnait de bons moments de repos. Le plus habile d’entre nous tenait le gouvernail et marchait dans le sillon de l'embarcation qui nous précédait.

Notre équipage comprenait un patron décoré des sociétés de sauvetage du littoral anglais. D'un commun accord, nous Jui avions confié nos destinées, le chargeant de nous faire sauter les rapides de la rivière de la Pluie sans encombre.

Malheureusement, notre pilote, très habile dans la conduite d’un bateau en mer, était ignorant des us et aspects des eaux de rivière.

À quelques centaines de mètres du lac, nous faisons un brusque détour, nous

engageant à fond dans un violent tour- 43,

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billon. Notre pilote perd la tête, manœuvre mal, et cric ! crac !..... un arrêt brusque, une déchirure dans la coque, l'eau de remplir la chaloupe et plus rien, Nous étions accrochés à un roc à fleur d’eau. |

Le reste du convoi qui suit nous dépasse rapide comme l'éclair, incapable de nous secourir, nous laissant seuls avec un naufrage sur les bras.

Une peur me prend ; faut-il vraiment se noyer ? J'ôte bottes, vareuse et pantalon, prêt à me Jeter à l’eau. Il n’y avait pas mèche cependant. Le courant m’empêchera d'aborder à l’une des rives, et, en bas, une immense baie d’une lieue.

Heu ! heu ! ça commence à sentir mauvais. L'idée de se noyer gagne visiblement du terrain parmi l'équipage.

Cette situation dura trois heures. Nous élions immobiles au fond du bateau, de

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l'eau jusqu'aux genoux, secoués par le tourbillon, risquant à chaque instant de chavirer avec des oh! oh! suprèmes qui signifiaient clairement : « Cette fois, ça y est, nous y sommes. » Mais ça n’y était jamais; équilibristes convaincus, nous parlions toujours les bottes du courant.

Nous finissions par en avoir assez, cependant.

Enfin, vers le soir, nous apercevons une chaloupe de secours qui remonte péniblement le courant en s’accrochant au rivage. Elle est vis-à-vis de nous et nous lance une amarre que nous fixons solidement. Un de nous s’y était déjà cramponné quand voilà que le bateau de sauvetage échappe à la rive et file comme un dard, nous entraînant à sa remorque.

On crie : « Coupez! coupez! » Ah!

ouais! nous n'avions pas de hache. Et vogue donc, nous voilà partis!

De suite nous coulons. C’est un Joli désordre. Hommes et marchandises rou-

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lent et se culbutent pêle-mêle dans l’eau,

Je nage, nous nageons tous comme des enragés. Des cordages, des perches des gaffes nous sont jetés, et les naufragés sont, les uns après les autres, péniblement remorqués ou hissés à bord.

Et quel froid! Birr! il était temps qu'on m'accroche, car je m'en allais vraiment. J'avais bu un peu plus d’eau que ma part et, une minute de plus, je ne serais pas ICI.

Tiens, l’assemblée qui sonne. Je suis de garde ce soir; à demain le reste de mon histoire.

C’est toujours Marceau qui parle :

— Mouillés, grelottants, nous arrivons au Fort-Francès, où tout le détachement était déjà installé depuis longtemps. Les camarades viennent nous serrer la main et des sauvages des deux Sexes se groupent autour de nous, regardant curieuse-

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Comme toujours, les absents avaient eu tort. Rien de prêt, ni soupe, ni habits de rechange, ni tente, pas même une couverture. C'était déjà bien beau de nous avoir tirés de notre rocher.

La nuit, une nuit d'octobre froide et humide, s'écoule péniblement, avec accompagnement de toux, frissons, tristesses et réflexions amères.

Le lendemain, notre équipage, désagrégé, allait s'éparpiller partout et augmenter le personnel des autres bateaux, où nous fûmes traités un peu en gêneurs.

Nous descendons la rivière, sautons plusieurs rapides sans échec, et le jour suivant, après une nuit atroce où nos respirations engendraient des pyramides de glacons sur nos couvertures, nous débouchons dans le lac des Bois. .

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Encore un contretemps. L'eau moutonne au loin, le vent souffle en tempête et toute la flottille, à peine engagée au large, s’égrène, chassée, éparpillée en

tous sens comme de minces copeaux.

Notre bateau vient s’échouer sur un îlot de sable et de rochers. Nous voilà à l'abri et nous attendrons ici le beau temps.

Mais la faim n'attend pas longtemps.

Nous n'avions qu’un jour de vivres. Le deuxième jour on mangeait les déchets du premier, et, le troisième, il n’y avai pas gras : un peu de farine pour toute sauce.

Deux hommes se dévouent et se mettent à pétrir des galettes pour tout le monde. Mais la besogne languissait, les estomacs perdaient la tête, et tous, avec une entente subite, nous nous jetons

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sur les sacs de farine, que nous évertrons sans façon.

Un camarade se joint à moi et nous fbriquons une excellente pâte, assaisonnée d’un sable très fin. Déposant notre sâteau dans une gamelle, nous fourrons le tout sous un brasier ardent.

Puis il nous faut attendre, et c’est 1à h plus rude parte de la besogne.

Crispés, silencieux, l’œil fixé sur notre feu, nous ruminions à part nous sur ks probabilités gastronomiques que recélait ma gamelle.

La tempête rageait sans cesse. Le vent nous portait le bruit des vagues fuettant les roches du rivage.

Des troupes affolées de canards et d'outardes passaient, remuées dans de brusques secousses, et disparaissaient, senfonçant dans le masque grisâtre du lointain avec des cris de frayeur.

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Les quelques arbustes anémiques de l'île se tordent avec des sifflements, se courbent, se redressent, se convulsionnent dans des heurts épileptiques, parfois immobiles comme terrifiés dans de cour.

tes accalmies, puis tourhbillonnant de nouveau sous les flagellements des ra.

fales.

Le camp est sombre. Une noire tristesse règne sur ce petit amas de sabke | jé comme un point dans l’immensité des eaux.

La nuit arrivait rapidement, et nou regardions toujours le tas de cendres où mijotait notre dernier espoir.

La faim cruelle, devenue insupportable, brouillait nos veux d’un nuage de folie.

Il fallait en finir. |

Mon camarade essaie de retirer notre pâte ; 1l engage un bâton dans l’anse du

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couvercle de la gamelle. Au feu, elle s'était amollie et, sous le poids du gàteau, elle s’allonge, se rompt, laissant la gamelle tomber dans le foyer.

Je saisis un gourdin et, tapant violemment, j'amène une bosse à chaque coup.

Impossible d'enlever le couvercle. Nous nous prenons à deux ; un dernier effort nou; donne raison et un triste spectacle nous est offert.

Au fond apparaît un charbon calciné, seul résultat de notre patience culinaire.

Il faut manger, cependant. Taillant l'écorce brûlée, nous trouvons au cœur une pâte vierge que nous croquons à pleines dents. En deux bouchées, sable, pâte et gravier avaient disparu dans nos estomacs vides.

Voilà comment je ne suis pas mort de faim à l’île des Sables, dans le Manitoba.

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ous sommes en route pour la civilisation.

À Kraneg-Azir, nous |campons au bordj.

| Quatre murs. Au centre, , un puits de quarante-cinq mètres ; en façade, une vieille masure ; sur les autres côtés, les écuries et les remises.

Dans la masure, une cantine et, dans la canune, une cantinière et son mari, qui invitent les quatre sergents-majors à diner.

Le cantinier était ivre, ce qui lui arrive deux fois par Jour.

Un chapeau de paille flétri, bosselé, campe sur un crâne dénudé de toute végétation. La barbe — une barbe fan-

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