CHAPITRE VII
NE excursion dansle Sjalland estle complement oblige d'un voyage en Danemark. II faut, du sud au nord, explorer -la rive enchanieresse, que dent^lent, a I'orient de I'ile, les flots bleus du Sund; faire halte sous les hautes futaies du pare de Dyrehave ; voir quelques-unes des plages en renom ; et surtout admirer les residences Royales, les Chateaux historiques, qui completent si heureusement la fe'erie du tableau, dans ce coin privilegid du Royaume. Sur un espace d'environ soixante kilometres, de Kjobenhavn a Helsingor (i), I'art a donn6 la main a la nature pour reunir tout ce qui peut reiouir les yeux, et donner des ailes aux reves de I'imagination.
Qui a vu, a certaines heures, a Constantinople, la prise d'assaut des bateaux qui font, soit la traversee de Scutari, soit le service des coquettes stations du Bosphore, peut se faire une assez juste idee de I'affluence de la foule qui, les
(i) Helsingor est le nom danois du port, qu'il plait a la Mode de nous faire appeler Elseneur : de Sjalland, par une metamorphose qui n'est ni moins capricieuse, ni moins tyrannique, elle a fait Seeland. Cf. la note i de la page 9.
dimanches et jours de fete, se presse a Kjobenhavn, soit au port, soit a la gare du nord, soit aux « Trianglen », d'oii part le tramway a vapeur, pour s'dparpiller bientot, alerte et joyeuse, dans les environs de la capitale. Toute la c6te de I'ile portant le nom classique de « Bellevue », 11 y a, natureljement, des Bellevue partout. On est done sur, oil qu'on ailje, de rencontrer quelque site charmant, et de pouvoir passer fort agre'ablement lajourn^e. Voici, par exemple, a une lieue et demie a peine de K^jobenhavn, le pare gracieux de CharJottenlund, et son Chateau, qu'habite, pendant une partie de I'ete, le Prince Royal. Franchissez deux ou trois kilometres encore, et vous trouvez un nouveau pare et un second Chateau, celui de Bernstoff, dont I'aspeet bourgeois tranche assez avee la royale destination. Poussez deux kilometres plus loin, toujours dans la direction du nord, et un troisieme pare, le « Dyrehave », aux proportions immenses, vous manage, avec la surprise d'un nouveau Chateau, I'Hermitage, celle de ses verdoyantes pelouses, de ses allees ombreuses, et de ses hotes apprivoise's, les daims et les cerfs, qui paissent, tranquilles, dans les clairieres, comme on en voit dans certains pares des environs de London. Ce beau pare de hetres a un surnom ceiebre, en Danemark : on I'yappelle « le Bois », Skoven\ et c'est en effet le « Bois de Boulogne » de Kjobenhavn. Habillement desservi par tous les moyens de locomotion, le Dyrehave est I'un des buts d'exploration prefe'res des promeneurs.
Mais, le « Bois », c'est encore le faubourg de la capitale ; et, si peu qu'on veuille eonnaitre Tile de Sjalland, c'est au-dela du Dyrehave et de Klampenborg qu'il faut s'orienter. D'autres forets, d'autres plages, d'autres sites abondent, sur la route de Klampenborg a Helsingor, qui meritent qu'on en fasse, au moins, une revue sommaire : la nature, presque toujours en fete, y varie, a chaque pas,
le spectacle; et, comme au Pays des mille et una nuits, on marche, a mesure qu'on avance, d'enchantement en enchantement. Comment s'^tonner, d6s lors, du nombre infini de villas, de cottages, de pavilions, etc., qui, piques,
Fic. 24. — Hillerud, sur le lac de Frederiksborg.
ici sur une pointe du rivage ; blottis, la, dans un nid de verdure; plus loin, perches sur quelque promontoire, sont tout ensemble, une sorte d'hommage rendu h la beaute du sol, et une preuve du gout prononce des Danoispour la ville'giature?
La voie ferr^e qui, par le centre de I'ile, se dirige vers le lenord, aboutit a une gare de bifurcation, oil nous mettons prestement pied a terre. Cast Hillerud (Fig. 24), lieu favori des touristes, ou la villa, deployee en e'ventail sur la rive du lac de Frederiksborg, rappelleraitassez bien, par sa grace coquette, quelques-unes des stations balneaires de la bale de Napoli, si Ton pouvait y transporter, avec I'azur implacable du ciel de I'ltalie m6ridionale,lesoIeil briilant de laCampanie. Mais on ne vient pas a Hillerod, pour Hillerod. On s'y arreta a cause du
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voisinage des deux Chateaux de Frederiksborg et de Fr6densborg, qui, a des litres divers, ont pris, I'un et I'autre place dans I'histoire.
Le Chateau de Frederiksborg (Fig. 2 5) domine le lac de meme nom, et allonge, au declin du jour, le reflet de ses hautes murailles, dans les eaux paisibles. Construit, comme le Chateau de Rosenborg, par le Roi Christian IV, il etonne, d'abord, par la majestd de ses proportions. Le
Fig. 25. — Chateau Royal de Frederiksborg :
vue prise de la « Cour d'honneur. »
portail surbaisse par lequel on y pen^tre, avant de franchir le pont qui conduit a I'entrde de la Cour d'honneur, fait vaguement songer aux vieux manoirs feodaux. Mais il n'a que cet aspect de severe. Les elegants arceaux de la haute balustrade qui ferme la Cour d'honneur, la jolie fontaine de marbre qui la precede, les broderies des corniches et la dentelure de pierre qui se d^tachent sur le fond rouge des
murailles de briques, les coupoles pointues des tourelles et le dome aerien qui surmonte la chapelle, tout conspire a imprimer a I'^difice un cachet de luxe et de grandeur. Ce que purent etre, avec un pareil cadre, les fetes royales du temps jadis, on I'imagine sans trop de peine. II suffit d'ailleurs d'en parcourir les salles, pour deviner la magnificence des receptions. La salle des festins et des Cheva-
FiG. 26. — La « Salle des Chevaliers », au Chateau de Frederiksborg.
liers (Fig. 36), avec son pave de marbres multicolores et ses lambris dores, est e'blouissante; la chapelle est pleine de chefs-d'oeuvre; et, un peu partout, les boiseries, les plafonds a caissons, les tapisseries, et les objets d'art Goncourent a la symphonie decorative, qui fait de ce chateau un ve'ritable monument del'art national. Transform^, a la suite des reparations necessite'es par I'incendie partiel de 1859, en « Musee historique », il donne done la plus
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haute id6e de ]a magnificence que les Rois de Danemark se plaisaient a d^ployer dans leurs constructions, et du gout exquis auquel lis obdssaient, dans le choix du site qu'ils se flattaient d'embellir encore par quelqu'une de ces cre'ations splendides.
Malheureusement, les rdunions royales et les fetes joyeuses ont cesse, depuis longtemps deja, a Fre'deriksborg : on n'y voit plus les pompeux corteges qui, jadis, y escortaient les Chefs de la Maison d'Oldenbourg, le jour de leur couronnement. Mais voici, a huit ou dix kilometres, a I'est, une re'sidence plus favorise'e. Au-dessus des eaux bleues du petit lac d'Esrom, se dresse, a mi-c6te, drape dans sa robe blanche, le Chateau de Fredensborg (Fig. 27). L'aspect en est beaucoup moins grandiose : on dirait que, a Fredensborg, comme au chateau de Bernstorff — oil la Cour passe, ordinairement, quelques mois de I'e'te — , le Roi Christian IX recherche, avec predilection, toute absence de faste, afin d'y mieux jouir, dans la noble simplicite de la demeure, des douceurs de la vie familiale. A I'interieur, comme a I'exterieur, tout est sans appret : seule peut-etre, la salle a manger d'apparat quise ddveloppe, au centre du chateau, sous une haute coupole, attire un instant I'attention, par ses proportions imposantes et par sa decoration relativement soignde. C'est la en effet, dans ce cadre modeste, mais si favorable a la pais bienfaisante des reunions intimes, que viennent se grouper, a I'automne, les membres de la Famille Royale. Fredensborg s'anime alors d'une delicieuse vie de retraite : la chasse, la peche, les jeux, les promenades, et les longues causeries y aident a I'envi a la fuite des heures.
Quand le Roi Christian IX a la joie de voir re'unis a ses cote's, tous ses enfants, elle n'est pas trop grande, la salle de gala du centre du Chateau, pour les recevoir tous : elle n'est point non plus trop belle, pour abriter un
si grand nombre de tetes couronn^es; on serait, au contraire, tente de la trouver trop simple, trop humble, pour sa haute destination. Qui ne sait en effet qu'aucune Maison r^gnante, en Europe, n'a conclu autant de brillantes unions que la Famille Royale de Danemark ? Son Altesse Royale le Prince Frederic, Prince he'ritier, a e'pouse la Princesse Louise, fiUe du Roi. de Suede Charles XV. La
Fig. 27. — Chateau Royal de Fre'densborg.
Princesse Alexandra a accorde sa main au Prince de Galles. Le Prince Guillaume, son second fils, nomme Roi des Hellenes (i), en i863, s'est uni a la fille du Grand-
(i) Le Prince Guillaume, Roi de Grece, sous le nom de Georges I, depuis le 3i octobre i863, aura une belle page dans I'impartiale et veridique Histoire, car on peut etre, tout ensemble, un vaincu et un heros !
L'Histoire qui enregistrera, en lettres rouges, las abominables massacres des Chretiens d'Armenie, saura dire aussi les detestables forfaits des Turcs parmi les Cretois, et rappeler qu'un jour, au printemps de 1897, la Grece indignee s'est levee, comme un seul homme, pour defendre ses freres de Crete, et les venger ! EUe fletrira, avec des accents indignes, la conduite de I'Europe qui, apres avoir assiste, impassible, aux longues Vepres Armeniennes, n'a paru s'emouvoir que lorsqu'elle a vu un petit peuple de braves se dresser pour barrer enfin le passage aux brigands de Constantinople. Elle clouera au
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Due Constantin, de Russie, la Princesse Olga. Sa seconde fille, la Princesse Dagmar, est devenue la compagne bien-aime'e du Tsar Alexandre III, de regrettde me'moire. La Princesse Thyrsa a Spouse S. A. R. le Due de Cumberland. Enfin, le Prince Valdemar a obtenu la main de la gracieuse Princesse Marie d'Orldans, fille du Due de Chartres.
Oil trouver, en verite, des noms plus illustres et de plus nobles alliances?... Tandis que I'ain^ des fils du Roi Christian IX est destine' a porter, un jour, la eouronnede Danemark, voiei I'ainee de ses filles appelee a s'asseoir sur le trone de la Grande-Bretagne. Puis, moins de vingt ans apres que le second de ses fils est monte sur le trone de Gr^ee, la seconde de ses filles ceint le diademe impe-
pilori ces « Grandes Puissances », dont toute la pretendue grandeur s'est reduite a faire le jeu du « sultan rouge » et des assassins, et a etourdir le monde par un concert europeen qui, si I'on met a jour la piperie du vocable, n'a ete qu'une epouvantable cacophonie.
En retour, elle exaltera les sentiments genereux, les convictions tenaces, et le courage admirable de ces Grecs, que ni la barbare cruaute des Turcs, ni les menaces reiterees des Puissances, ni la certitude morale d'un ecrasement final, a moins d'un miracle n'ont pu decider a sacritier une lettre de ce qu'ils regardaient, eux, comme un droit imprescriptible et un devoir sacre.
Elle racontera qu'ils sont alles heroiquement, un centre dix se faire casser la tete, a la frontiere, a la suite de leur Prince Royal le jeune Prince Constantin ; et que, apres des alternatives de suc'ces msignes et de revers, ils ont du enfin, comme cela s'est vu tristement, tant de fois deja en ce siecle qui s'acheve, s'avouer a eux-memes que la force brutale prime le droit ! Que pouvaient en effet les « trois cents hommes de Leonidas » contre les innombrables hordes musulmanes, que menaient au combat, apres les avoir armees et disciplinees, des officiers prussiens ?...
Mais,
A vaincre sans peril, on triomphe sans gloire ! et la gloire — car il faut bien qu'elle soit^'un cote, puisqu'elle ne se trouve pas de I'KUtre — , la Gloire reste, tout entiere, et durable, et immortelle, attachee au drapeau des vaincus ! Le Roi Georges 1 et le Prince Constantin sont done les dignes fils et peti-t-fils du Roi Christian IX, I'illustre victime de la Prusse et de I'Autriche, en 1864 : noble sang ne pouvait mentir!
rial de Russia. Et, a sept ans de distance, ses deux derniers enfants unisseni leur destinee respective, I'une, a un Prince royal d'Angleterre, I'autre, a une Princesse de la Maison de France, de cette antique et venerable Maison de Bourbon, qui s'honore de descendre de saint Louis, et qui est bien I'une des plus illustres qui soient au monde! Quel incomparable rejaillissement de gloire,
Fig. 28. — Chateau Royal de Kronborg, a Helsingor.
autour du Roi Christian IX et de la Reine Louise, quand, au Chateau de Fredensborg, se trouvent rassemble's, pour quelques semaines, dans la plus douce intimite' familiale, tant et de si insignes h6tes! Que de Joies delicieuses, jusqu'a ces derni^res anndes; mais aussi, helas ! aujourd'hui, que de poignantes tristesses, en contemplant certains vides incomblables creuses par la mort! Tous les echos de Fredensborg redisent encore le nom du Tsar Alexandre III,
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qui y apportait naguere tant de gaiete charmante et tant de devouee tendresse. C'est I'^ternelle histoire de la vie, qu'dle est faite, pour tous, de sOurires et de larmes...
Je m'oublie, malgre moi, a ^voquer la souvenir du grand Empereur. Mais, qui oserait me le reprocher? La France lui doit une si profonde gratitude! Par lui, en particulier, le Chateau de Fredensborg, oil il aimaitavenir oublier I'e'tiquette du Palais d'hiver, est entrd definitivement dans I'histoire.
^ Une derni^re 6tape, et nous touchons a Hehingor, a I'endroit oil le Sund se resserre, avant de deboucher dans le Kattegat, et oil la cote danoise semble vouloir, en se rapprochant, e'treindre le rivage suedois. Un vapeur tient en communication constante les deux rives, car la traversee n'exige gufere plus d'un quart d'heure; et d'etroites relations unissent le port commerfant d'Helsingor, dans I'ile de Sjalland, et le port, plus important encore, de Helsingborg, en Suede. Toutefois, ce qui intdresse, a Helsingor, ce n'est ni la ville elle-meme, malgre I'attrait que I'aspect de quelques-unes de ses anciennes maisons peut menager a I'archeologue; ni le redoublement d'animation qu'offre le canal du Sund, dans cette passe resserree; ni meme la vue du Chateau fort de Kronborg (Fig. 28), qui, vieux de plus de quatre slides, developpe, au nord-'estde' la ville, a I'extremite d'un promontoire, Fimpoiam quadrilatere de ses fa9ades, de ses donjons, et de ses remparts: prise en elle-meme, cette majestueuse citadelle ne provoquerait gufere que la curiosite' banale qui se prend, ailleurs, a n'importe quel autre chateau fonifie(i). Mais' void ce qu'on vient chercher a Helsingor.
(i) Un souvenir authentiquement historique se rattache cependant au Chateau de Kronborg. C'est aux pieds de cette citadelle que, jusquen iSSy, tous les navires qui entraient dans le Sund payaient, au gouvernement danois, un droit de passage. Depuis, le peage du Sund,
SUR LES COTES DU SJALLAND gj
S'il faut en croire Shakespeare, un drama unique s'est ddroule, autrefois, dans I'enceinte du chateau : sur la terrasse, passait jadis I' « esprit » de Hamlet, Roi de Danemark; et, le long des murailles grises, ou dans I'angle des tourelles, aux pointes aigues, son fils, le Prince de Danemark, a vu apparaitre le fantome terrible du vieux Roi (i). Bien que legendaires, tous les souvenirs emouvants qui se rattachent a la « Geste » de Hamlet ont ete coul6s, par le puissant genie du dramaturge, dans le bronze imperissable d'une oeuvre immortelle : Shakespeare en a fait, exactement, ce que Tucydide se flattait de faire de son « Histoire de la guerre du Pdloponese », Kx^r^.a dq aei, c'est-a-dire quelque chose capable d'echapper aux morsures du temps et aux atteintes de la main des hommes. II importe peu en effet que, reellement, Hamlet ait, ou n'ait pas, existe. Ce qui importe, ce qui seul s'impose ici, c'est que, en fait, il existe, depuis le jour du moins ou le Poete inspire (2),' apres lui avoir, de son souffle genial, communique la vie^ I'a, de sa main de triomphateur, introduit, par la grande porte, dans le domaine de rHistoire '« lltteraire », si voisin de celui de I'Histoire elle-meme. Or, voila deux cent quatre-vingt-quatorze ans (i 603-1897), que Hamlet se dresse, ainsi qu'un geant, dans cette Histoire.
Aussi dramatique que « Othello », mais avec plus de poe'sie encore, cette piece de « Hamlet » est peut-etre le chef-d'oeuvre de Shakespeare : en tout cas, c'est bien, de toutes ses grandes creations, celle qui sollicite le plus vivement Finsatiable curiosite de I'ame humaine. Le he'ros
rachete, pour quatre-vingt-six millions, par les nations interessees a ete totalement supprime. '
(1) Cf., dans I'elegante et si instructive Edition americaine « Rolfe's Shakespeare », le volume consacre a Hamlet (in- 16, 285 pages, Harper and Brothers, New- York. 1 881). f 6 '
(2) On salt que, dans Hamlet, tragedie en vers, il y a cependant un assez bon nombre de fragments en prose.
incarne en lui tout le drame. Profond^ment attrist^ par la mort de son pere, il n'apprend pas sa-ns surprise que I'ombre du vieil Hamlet revient, chaque soir, errer sur les remparis d'Helsingor, et y effrayer les soldats en faction. Que veut done ce faniome, et que sigriifient ses e'tranges visites ?... Pour tacher de le savoir, Hamlet se poste, a minuit, sur la plate-forme du chateau. L'ombre y apparait, comme de coutume : il I'interroge, anxieux ; et elle lui confie que la mort du vieux Roi, que sa mort, est due a un crime horrible. Les coupables, du reste, ne sont pas loin : c'est son oncle, le Roi Claudius, qui lui a succe'd^ sur le trone de Danemark, et qui, dans la propre mere du h^ros, dans la propre epouse du vieux Roi, a trouv6 une complice ! Hamlet, e'crase par cette revelation, jure cependant de venger son pere. Deslors, on voit le jeune Prince en proie aux acc^s d'une folie farouche, qui le rend insupportable meme a son entourage. Ni Ophelie, vers qui son cceur I'attire; ni Poloni~us ; ni Laertes; ni personne, n'est capable de lui rendre son aimable gaite et sa douceur exquise d'autrefois. Desireux pourtant de controler I'exactitude des accusations du spectre, il arrete, au passage, une troupe de comddiens qui traversait Helsingor ; il compose lui-meme le theme de la repre'sentation, et il leur distribue leurs roles ; puis, des qu'ils sont prets, il leur fait jouer, en pr6s»nce de son oncle et de sa mere, qu'il epie, le « spectacle » des mysterieuses circonstances de la mort du vieil Hamlet. Le Roi Claudius, saisi de terreur, se trouble, et n'attend point meme, pour quitter la salle, et se trahir, la fin de la piece. D^s ce moment, le drame Shakespearien se poursuit, terrible, jusqu'au de'nouement, oil la tuerie devient g^nerale, et oil les cadavres des coupables et des vengeurs se confondent en un meme monceau. Mais qui ne voit que cette personnalitdde Hamlet, en prenant ainsi de colossales proportions, est devenue, du meme coup,
I'une des plus grandes creations qui aient jamais paru sur aucune sc^ne ? Sans doute, d'une part, Hamlet est charge' d'un acte redoutable da justice expiatoire, et, de I'autre, 11 se sent, et s'avoue, a incapable » de I'exe'cuter. Toutefois, Hamlet est aussi un « penseur » ; il est meme surtout cela. Qu'on ne s'y trompe pas, en effet : cet incapable ne se montre, ne s'affiche, tel ; il ne se tourmente si fort, avant d'agir, dans le flux et le reflux de ses he'sitations, que parce que, en definitive, sous des dehors qui sont brillants au point de donner le change, il cache une ame terriblement pr^occupe'e de la solution des eternels problemes de I'existence : To be, or not to be, that is the question ! Or, en face des forces qui gouvernent le monde, et aux prises avec elles, il succombe. Renongant alors apoursuivre une lutte inegale, il abdique toute initiative ; la conclusion a laquelle il aboutit, au terme de toutes ses incertitudes, c'esi le fatalisme : il se pose done, de'sormais, en fataliste, en meme temps qu'en vengeur. Psychologue consomme' et artiste de genie, Shakespeare a analyse, au scalpel, cet e'tat d'ame ; il I'a de'peintavec une rareintensite de couleurs. Et ce qui acheve d'assurer a son heros I'immortalite', c'est qu'il a de'gage lui-meme, du spectacle angoissant et terrible que Hamlet nous donne, dans la piece, cette forte legon, que rhomme ne doit jamais ni abdiquer sa liberte, ni he'siter a faire tout son devoir. Soit que Hamlet s'entretienne avec Tombre de son vieux pere ; soit qu'il fasse, avec un fossoyeur, assaut de plaisanteries macabres, ou de repliques, « grosses de sens » ; soit que, avec ses amis, il echange des propos d'enfant ou des reflexions d'insense', sa folie, tour a tour vraie ou feinte (i), de'teint sur ses moindres actes,
(i) Polonius dit, quelque part, en ecoutant Hamlet : Though this be madness, yet there is method in't, « Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant la de la suite n. — A. ii, sc. 2.
et elle fletrit, en quelque fa(;on, tout ce qu'elle touche. II y a eu, chez cet homme, une sorte d'empoisonnement moral ; et si le poison n'a pas et6 assez subtil pour atrophier le cerveau ni paralyser I'imagination, il a e't^ du moins assez violent pour briser les energies de la volonte: de la, sur les l^vres de Hamlet, a travers toutes les incoherences du discours, tant de paroles tantdt d'une portee immense, et tantot d'une supreme fantaisie, telles qu'on peut les attendre d'un penseur et d'un homoriste, qui, s'il n'a plus la force suffisante pour savoir choisir et se rdsoudre, a cependant encore assez de puissance pour pousser tres avant ses analyses, et rendre trfes concretes et tr^s curieuses ses constatations. En un mot, Hamlet, qui parle volontiers de son « cerveau » (i), ne parle jamais de son « bras » ; le trait saillant de sa physionomie est done de penser, mais, pour penser, non pour agir : et comme Shakespeare a pousse, aux dernieres limites de I'investigation psychologique, I'^tude de ce caract^re, son etude est incontestablement, avec la plenitude des aper9us et la richesse des contrastes qui la distinguent, I'une des plus instructives, et la plus magnifique peut-etre, qu'on ait faite, a aucune epoque, de Virresolution humaine, et du doute.
Et voila pourquoi Hamlet existe ; pourquoi son nom, burin^ dans I'Histoire, sera toujours inseparable du Chateau d'Helsingor; et pourquoi, lorsqu'on nous montre, a Marienlyst, pres d'Helsingor, I'humble colonne qui est censee fixer la place de son tombeau, nous prenons, ^ contempler cette pierre, autant d'int^ret que nous en trou-
{\) About, my brain J « En avant, mon cerveau! » s'ecrie Hamlet, au moment ou I'arrivee des comediens lui fournit I'occasion de verifier les paroles du fant6me, et ou, dressant son plan de campagne, il se decide a offrir k son oncle et a sa m^re un spectacle de sa fafon. — A. II, sc. 2,
verions a la vue d'un monument superbe : tout, ici, releve du souvenir: et le souvenir est immortel, ici, comme le iieros. Ni la l^gende e'pique du vieil Ogier, si ce'lfebre pourtant dans les traditions danoises ; ni le dramatique emprisonnement de la reine Caroline-Mathilde, Spouse de Christian VII, bien qu'ils se rattachent tons deux e'troitement a I'histoire du Chateau d'Helsingor, ne sont de taille a dclipser la me'moire de Hamlet : Shakespeare a si merveilleusement entour^ de lumiere le Prince danois, que tout, a cote de lui, semble condamne a demeurer fatalement dans la pe'nombre.
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