CHAPITRE IV
JAZone du nord, a Stockholm, aboutit, au sudest, d'une part, k une presqu'ile,appelee « Blasieholmen », que deux ponts successifs relient elle-meme a deux iles; d'autre part, plus a Test encore, a une grande ile, a laquelle elle se trouve pareillement soudee par un pont, et qui est dgalement connue, des habitants de la capitaleet des e'trangers, sousle nomde a Djiirgarden ». C'est dire qu'on peut s'y rendre, soit en voiture, soit en bateau; et comme le site en est admirable, Djurgarden est Fun des endroits les plus frequente's de Stockholm.
Or, a la pointe me'ridionale de Blasieholmen, et a quelques metres de distance de mon Hotel, se trouve, dans une position enchanteresse, le plus beau Mus^e de la Suede, le « Muse'e national », installe en un palais Renaissance construit, il y a une trentaine d'annees, par I'architecte Berlinois Stiller (Fig. 43). La, toutes les richesses du Musde sont reparties, comme par tranches, dans le rezde-chaussee et les deux etages du monument. Au bas, le musee « historique »,ou se trouvent, admirablement organisees, toutes les antiquites nationales, depuis Page de
pierre jusqu'aux temps modernes, en passant par les varidte's de I'age de bronze, de Page de far, et du moyen age ; au premier etage, les collections de cdramique, majoliques, faiences, porcelaines, etc., et le tresor des sculptures; entin, a I'etage superieur, la galerie de peinture, distribuee par Ecoles, et la collection des estampes, dessins et gravures. G'est le palais de I'Art; et Ton goute, a en voir le defile des merveilles, un extreme plaisir. Une galerie surtout attire : c'est I'exposition des toiles des peintres modernes scandinaves. Voila vraiment de la bonne peinture nationale. Peut-etre cela ne brille-t-il pas surtout par I'originalitd du proc^d6 : on sent un peu trop que les artistes out e'tudie a Paris, ou a Weimar, et qu'ils se souviennent de ce qu'on leur a montre dans les ateliers qui ont abrite leurs debuts. Mais, si la touche n'est pas assez franchement personnelle, assez catdgoriquement tranch^e, du moins reprennent-ils tout leur avantage par le choix de leurs sujets : c'est bien la Scandinavie qu'ils font revivre, avec une fid^lite' frappante ; leurs paysages sue'dois ou norve'giens ont la ressemblance meme de la nature; et I'amour du sol natal les a inspires et soutenus, pendant I'exe'cution de leurs chefs-d'ceuvre, au moins autant par leur ge'nie.
S'il y a toutefois un lieu ou le corps se lasse dans la meme proportion ou I'esprit se delecte et se rasse'rene, c'est bien un Muse'e ; d'un pas lent, avec mille haltes obligatoires, on s'y promene, pendant des heures : mais, au moment d'en sortir, on s'aper9oit qu'on est bris6, moulu; a pi^tiner dans une terra fraichement labour^e, Ton n'aurait pas gagng une plus complete lassitude. Aussi fait-il bon respirer alors le grand air, chercher I'ombrage des grands arbres, et venir, pour quelques instants au moins, se reposer, sur un banc, dans quelque bosquet enchanteur.
A Stockholm, la transition a 6te tres habilement me'nag^e. Dans la meme zone que le Musee national, et pas trds loin du monument, s'ouvre la riante perspective des allees du « Jardin du Roi », dont Timmense promenade rectangulaire est decor^e, aux deux bouts, d'une statue de Charles XII et d'une statue de Charles XIII, avec, entre las deux, une belle fontaine, qui re'pand la fraicheur. Ge Jardin de plaisance est dans une position a souhait^ au bord du lac Malar, auquel il confine par un de ses cotes. A droite, de superbes e'difices, comma d'ailleurs sur le cote qui fait face au lac ; a gauche, une enfilade de terrasses, d'esplanades, et des salles, ou Ton fait, chaque soir, delamusique; au centre, des alle'es ombreuses, des parterres, des massifs, et tout ce qu'on peut de'sirer pour le plaisir des yeux. Les promeneurs y foisonnent, et, avec eux, les dilettanti.
lis ne sont gu^re moins nombreux, le soir du moins, sous les bosquets voisins du « Pare de Berzelius », embellis par un beau bronze du celebre chimiste, et 6gayes par les sonorite's joyeuses de I'orchestre du « Barns Salong ». C'est la, et ce n'est que la, a Stockholm, que j'ai au la bonae fortutie d'entendre de la musique nationale, de la musique scandinave, authentique, en un mot, du Grieg (i). Chose Strange! Les Sue'dois qui devraient etre
(i) Jedis: « du Grieg », et non point « du Niels Gade », car on confond, assez souvent, et assez maladroitement, ces deux Maitres, sous une commune etiquette scandinave.
Niels-Guillaume Gade est un Dmois. Ne a Kjobenhavn, en 1817, il y est mort en i8go.
Edouard Grieg, dont il fut, quelque temps, le maitre, est au contraire essentiellement scandinave. Ne a Bergen, en Norvege, en 1843, il est, avec Svendsen, le chef de I'Ecole nationale suedoise. Aussi fecond et aussi distingue que Niels Gade, il a, sur lui, le pre'cieux avantagede I'originalite. Ses moindres pieces ont un cachet franchement personnel. Le charme reveur et enveloppant de ses compositions lui a fait une renommee universelle : ses Lyrische Sti'icke, pour re citer que les moindres oeuvres de son beau genie, sont entre
si fiers d'Edouard Grieg et si vigilants h. donner a ses oeuvres une place de chbix dans leurs programmes, ^emblent plutot se d^sint^resser de lui : aux maitres, ou aux compositeurs en vogue, ils font une part considerable; k Grieg, ils mesurent le terrain I Et pourtant, ils le disent si bien ; ils font ressortir, avec tant d'art, toutes les finesses, toutes les coquetteries, de cette musique caressante; ils en mettent si bien en relief la gracieuse et forte pensee ! C'est proprement un charme de les entendre donner la cel^bre Berceuse du Maitre, ou encore quelqu'un de ses Morceaux symphoniques, ou quelqu'une de ses Humoresques; tout de meme que e'en est, et peut-etre plus vlf encore, que d'entendre chanter, la-bas, quelques-uns de ses Choeurs pour voix de femmes. Ah ! ces « Chapelles » de Dames suedoises, quelle inoubliable merveille! A six ou huit exe'cutantes, elles obtiennent des efiFets de sonorit^ qu'on n'atteint pas toujours avec les ^le'ments d'un choeur de quarante voix. Le timbre est si bien pos6, le sentiment des nuances si parfait, les dessous de I'idee soulign^s avec tant d'a-propos, I'ensemble enfin si admirable, qu'on demeure subjugu6. Cela est unique, en Europe; et, ni en Allemagne, ni en Russia, I'on n'entend rien de pareil. Si je ne craignais de gater la mati^re par une comparaison choquante, je dirais, non pas que cela imite, mais que cela rappelle, les « Chanteurs Be'arnais » qui, il y a quelques trente ans, firent tant de bruit, en France, en y promenant, du midi au nord, leurs « airs pyre'n^ens ». Mais, entre des Chanteurs, peut-etre trop vantes, et les Choeurs de Dames suedoises, il y a une double difference, disons
toutes les mains. Je voudrais pouvoir ajouter que toutes les mains les interpretent, selon la pensee du Maitre. Malheureusement, je les ai entendu parfois si atrocement defigurer, que je ferais une entorse a la verite, en I'affirmant. Mais ce n'est point ma fautc si I'on croit pouvoir jouer du Grieg, comme « En r'vcnant de la revue'... »
mieux : un abime. D'un c6te, si les premiers avaient, basses ou tenors, des voix e'tonnantes, ils s'en servaient un peu bien au hasard; ils chantaient, comme Toiseau chante, parce que, la nature les ayant dot^s d'un bel organe, lis ne pouvaient pas ne point chanter : les secondes, a I'inverse, outre qu'elles ont toutes re(;u de Dieu un organe magnifique, I'ont, par surcroit, travaille', assoupli, modeld, et rendu capable de toutes les delicatesses, sinon mSme detous les raffinements. D'un autre cote, a regarder de pres a la composition des pieces, les « morceaux » des Bearnais n'avaient — qu'ils me pardonnent cette impertinence! — pas une once de musique ; tout e'tait uniforra^mentbati sur trois accords, toujours lesmemes,etinvariablement could dans ie mSme moule ; et c'est apparemmentla cause pour laquelle lesdits morceaux sont devenus depuis.l'apanage favori de tant de Chorales de... faubourg, et font encore la joie de tant d'oreilles, qu'un choeur de Mendelssohn ou de Mozart laisserait indiffe'rentes : les oeuvres, au contraire, qu'interpretent ces Dames, ont toutes une riielle valeur artistique ; ellescroiraient, a bon droit, s'amoindrir, en s'aitaquant a une pi^ce dont la facture ne serait point irreprochable, ou dont I'harmonie ne seraitpas parfaitement soigne'e. Et cela suffit pourouvrir, entre eux et elles, un abime, et pour maintenir les dernieres a une hauteur qu'on n'atteint point. Elles n'ont droit qu'a une place : la premiere ! Et, pour ma part, si je pouvais les mettre plus haut encore, je les y mettrais. Du Park Berzelius, je gagne le « Humlegarden », qui se trouve un peu plus an nord, et auquel on accede par |la « Biblioteksgatan », I'une des plus belles rues de Stockholm. Le Humlegarden est le « grand » jardin de la capitale. Un de ses cote's, a droite, est limite' par Ids fagades d'une rue, la « Sturegatan », au N" 34 de laquelle est Ja residence duMinistre plenipotentaire de France. Au centre
l5o EN SUEDE
du Jardin, trone, au milieu d'un parterre, la statue colossale de rimmortel botaniste suedois, Ch. Linne (1707i778),accostde de celles de l'Agriculture,de la Botanique, de la Me'decine, et de la Zoologie. Au bas du Jardin, et dans I'axe de la belle artfere qui y conduit, on a construit le Palais de la Bibliotheque, « Kongl. Biblioteket », vaste batiment rectangulaire compose' d'un seul ^tage, sur rezde-chausse'e, avec vingt fenetres de fagade. La Bibliotheque royale de Stockholm, niagnifiquement installe'e dans des salles agrees et spacieuses, est particulierement riche en manuscrits : elle possSde une collection" unique de parchemins du moyen age; et, parmi les incunables, une Bible latine — de'pouille opime de la Guerre de Trente ans — , sur les marges de laquelle on lit des annotations manuscrites de Luther.
Apres une courte visite a la Bibliotheque, j'ai, en sortant, mon attention attire'e par la vue d'un tunnel, sur lequel s'^chafaude un escalier, entre deux range'es de hautes maisons. Qu'estceci? Et ou peut bien conduire un tunnel, en pleine ville?... Je m'approche, et, tout al'entrde, sur un cartouche qui la domine, j'e'pfele ces mots :
Moyennanta ore de p6age, je franchis le' tourniquet qui commande la circulation, et je m'engage dans un e'troit boyau (i), dent les parois enduites de ciment reluisent
(i) Si la Tunnelgatan, de Stockholm, est plus longue que le Neuthor, de Salzburg, elle est moins large, moins elevee, et moins impo-
LES QUARTIERS DU NORD, A STOCKHOLM l5l
SOUS la-flamme de quelques bees de gaz. On n'en voit
point le bout, en entrant, et I'on ne sait guere ce que
durera le passage. Assez peu de monde d'ailleurs, et, par-
tant, je ne sais quoi, dans cette solitude relative, qui
ajouie encore au mystere du lieu. L'on chemine, de la
sorte, I'espace d'environ deux cents metres; puis, soudain,
le tunnel de'vie, sur la gauche, et, a une cinquantaine de
metres plus loin, Ton
apercoit I'ouverture op-
posee du soupirail. Ce
passage, destine a re-
lier deux rues place'es,
a distance, au meme
niveau du sol, a recu
le nom de « Tunnelga-
tan », rue du Tunnel
(F1G.44) : mais, comma
I'acces en est inabor-
dable aux voitures, le
nom de « rue », qu'on
lui donne, semblera
peut-etre quelque peu
exagere.
J'arrive bientdt a la ^'''- -+4- - La Tunnelgatan.
a Adolph-Fredricks Kyrka », ou m'attire un souvenir franfais. On sait que la Reine Christine, egalementvers^e dans la philosophie etles sciences, avait manifeste hautement son vif desir de connaitre I'auteur du « Discours de la methode », Rene' Descartes. Le philosophe, dont la constitution e'tait debile et I'organisme mine par I'exces de travail, fit longtemps la sourde oreille. Cedant enfin
saQte. A plus forte raison,. le cede-t-elle en majeste au «■ tunnel » qui, a Budapest, traverse toute la colline, sur la rive droite du Danube, juste en face du beau pont jete sur le fleuve.
aux flatteuses instances de la Souveraine, il se mit en route, pour Stockholm, a la fin d'aout 1649, Mais, cinq moisk peine apres son arrivee, il s'alitait, terrass^ par une pneumonic qui, en quelques jours, le couchait au tombeau. Or, ce fut dans I'dglise Adolphe-Fr^deric que l'6minent philosophe fut inhume. Ses restes y demeurerent pendant onze ans, et furent alors (1661) transporte's a Paris. Mais, ind^pendamment du souvenir qui se rattache, dans cette eglise, au sejour transitoire qu'y fit Descartes, il y a, en son honneur, un beau ce'notaphe, dont Sergei a faitles sculptures, pour perp^tuer, la-bas, la m6moire de la visite du cel^bre penseur frangais a la Reine de Sufede.
L'e'glise Adolphe-Fred^ric se trouve dans la partie haute des quartiers du nord de la capitale. De cette zone, part, dans la direction des quais du lac Malar, toute une serie de rues paralleles, a plan inclind, coupe'es par des rues transversales, lesquelles, on le voit vite, s'efforcent , de rivaliser d'animation et d'dl^gance avec la plus belle d'entr'elles, I'artere centrale nomme'e « Drottinggatan ». Celle-ci est d'emble'e la plus belle rue de Stockholm, et I'une des plus curieuses 'a sillonner, pour le touriste en quete d'observations. A I'extre'mite nord de la rue, s'enl6ve, sur une eminence, le batiment de I'Observatoire. Au-dela, en descendant, a droite, I'Ecole des Arts et Metiers, « Kongl. Tekniska Hogskolan » ; a gauche, presque en face, I'eglise russe; un peu plus loin, au N" 108, une Ecole fran9aise, « Franska Skolan » ; puis, des deux c6t6s, des magasins, dont I'^talage devient d'autartt plus somptueux qu'on se rapproche davantage du centre de la capitale, de la Place Gustave-Adolphe. Longtemps, j'ai fiand sur les trottoirs et aux brillants ^talages de la Drottinggatan, prenant plaisir k voir se promener et se distraire, comme moi, la soci6t6 elegante de la capitale : le mOuvementy est enorme ; et les plus brillants quartiers de Paris ne
sont pas fr^quenids par un public plus distingue, ni plus choisi.
Et comme, pour reatrer chez moi, j'obliquais a droite, dans la direction de la gare et du quai, j'eus, sans la chercher, I'occasion de noter un detail des habitudes locales qui avait dchappe a mon attention, lorsque, le jourde mon arrivee, je m'etais engouffre dans I'un des omnibus du Grand Hotel. Un train entrait en gare, bond^ de voyageurs ; et, par toutes les pones, s'echappait un flot de houle humaine. Tandis que les uns prenaient, modestement, a pied, le chemin de la ville, et que les autres se precipitaient aux omnibus d'hotels, d'autres attendaient una voiture et s'agitaient autour d'un employe galonne qui, un calepin a la main, semblait prendre des notes et faire une repartition. Je m'approchai, et je pus constater que, k Stockholm, comme a Varsovie, comme a Hamburg, on ne peut prendre une voiture particuli^re qu'apres s'etre fait delivrer, par I'employe prepose a I'administration, un N» d'ordre, sur la presentation duquel le cocher du fiacre se met aux ordres du voyageur. La mesure est excellente : elle met de I'ordre, en une matiere oii il y a souvent beaucoup de confusion et de desagreables retards. Mais ilest bon de la connaitre, quand on arrive, au debott^, dans une ,de ces grandes villes : sinon, I'on perd un temps infini a « faire » en pure perte, une serie de cochers : ils ne bougent non plus qu'un terme, devant le pauvre voyageur qui les hele, avant de s'etre muni du precieux N° ; et I'on est tente ainsi de les envoyer a tons les diables, fame de connaitre la prescription rdglementaire.
A Vlfe^
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