AUX ALENTOURS DE STOCKHOLM. — CHATEAUX ROYAUX, ET ILES PITTORESQUES
L existe, tout amour de Stockholm, une riche ceinture de chateaux, auxquels font escorte mille villas de plaisance. Si rapidement que ce soit, il faut les voir, sauf a n'emporter, du souvenir qu'on doitgarder de la capitale, que celui d'une vision, ou d'un tableau, sans son cadre. Or, le cadre, ici, est a la hauteur de la toile; et ne'gliger de le voir, ce serait se priver d'admirer, en meme temps que le spectacle de quelques-unes des plus gracieuses coquetteries de la nature septentrionale, celui que menage la rencontre de Palais qui, presque tous, sont historiques, et dont quelques-uns sont de veritables monuments.
La ville (Fjg. 49), dont nous avons pris une vue d'ensemble, des hauteurs de la plate-forme de Katarina-Hissen n'est d'ailleurs ni moins curieuse, ni moins pittoresque, a contempler, quand on s'en e'loigne, en chaloupe a vapeur, pour faire une excursion aux iles, ou quand, au retour, le soir, on la retrouve baignee des rayons de la lune : dans ce melange de fleches d'e'glises, de palais aux masses cyclop^ennes, de rues qui ondulent sur les collines, de quais et
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de canaux qui serpentent, de jardins harmonieux et de ponts hardis, il se fait un groupement, dont I'originalite piquante et Textreme fantaisie sont toujours une fete pour les yeux. On s'en donne le plaisir bien des fois, a Stockholm; car, comma je I'ai dit, le nombre est grand des promenades et visites extra-urbaines, qu'on se reprocherait de n'y point faire.
L'une des plus inte'ressantes est celle de I'llede la Reine, a Lofo, ou se trouvele chateau de DrottningJiolm [Fia. 5o). On prend le bateau, au quai du Riddarholm, et, pendant une heure, c'est un defile ininterrompu d'iles enchanteresses qui, surgissant a la surface deseaux, en varientsans cesse I'aspect et les proportions : tantot, on se croirait sur une riviere; tantot, sur un bras de mer, plus ou moins large, qui dentele les cotes, et creuse des baies gracieuses dans les terres environnantes. S'il y avait la quelques hautes montagnes, cela rappellerait les fjords de la Norv6ge : mais le sol est ordinairement plat, ou n'offre, en fait de hauteurs, que d'insignifiantes ondulations form^es par quelques rochers granitiques. Par centre, la verdure y estriche et abondante; un peu sombre peut-etre; mais pimpante, sous la pluie d'or des rayons du soleil. Dans les petits golfes et sur les promontoires, quelques villas animent, sans pourtant la detruire, la solitude, et complfetent I'agrement du paysage. De temps a autre, une masse plus imposante emerge de la verdure et fixe, un moment, I'attention : c'est un chateau, celui de Hagersten, par exemple, dans I'ilot d'Ekensberg; ou encore, une maison de campagne,avecsametairie et ses de'pendances. Plus loin,voici une ruche ouvrifere, avec quelque chose qui ressemblea une usine, avec des chemine'es, et tout I'attirail des manufactures : c'est la grande distillerie de Reimersholmen, dans I'ile de meme nom. Et ainsi, sur tout le parcours, jusqu'a ce qu'on touche enfin a I'ile Lofo, a laquelle la fondation
du chateau de Drottningholm, par la reine Catherine Jagellon, au xvie siecle, a fait aitribuer, depuis cette epoque, le nom d' « He de la Raines, sous lequel elle est plus generalement designee. La construction du Chateau actuel remonte a la seconde moitie du xvii" siecle, et elle est due egalement a une Reine, a la veuve de Charles X (1654-1660), la Reine Edwige-Ele'onore, qui, de concert avec son fils, le Roi Charles XI, le fit batir par le cdebre
Fig. 49. — Stockholm, panorama pris du Mosebacke.
architecte sue'dois Nicolas Tessin, I'auteur des plans du Palais Royal. Depuis deux cents ans, les Rois de Suede ont pris plaisir a embellir cette magnifique residence, a y accumuler les tableaux et les objets d'art, et a faire, de son pare, un des plus beaux pares du monde. Aussi, est-ce a Drottningholm que le Roi Oscar II et la Famille Royale viennent ordinairement passer les beaux mois de I'ete. Reunissez les splendeurs architecturales du Fre'deriksborg danois aux richesses artistiques enfermees a Rosenborg, les beaptes naturelles de I'Hermitage a la demi-solitude de Fre'densborg, et vous aurez une ide'e assez exacte de la physionomie complexe de Drottningholm. D'immenses alle'es y condiiisent. Chemin faisant,
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vous apercevez des jardins, que vous diriez avoir dt^dessi-
ne's par Le Notre ; de vertes pelouses ; des eaux abondantes,
comme a Versailles; et un nombre infini de statues, de
marbre ou de bronze, dont la silhouette, blanche ou
noire, se dessine dans les massifs. Puis, le Chateau lui-
meme, avec ses salons d'apparat, ses chambres princi&re-
ment meubl^es, ses collections de precieux tableaux, ses
objets d'art, etc., vous reserve de nombreuses surprises.
Le pare enfin, avec ses belles promenades sous bois, et sa
curieuse pagode « China-Scott », complete le charme et
vous laisse, au sortir de cette visite, sous une delicieuse
impression d'enchantement. Un peu au-del& de I'lle de
Lofo, se trouve, dans I'ile de Svartsjon, un autre chateau,
qui porte le meme nom, et qui est aujourd'hui en ruines.
II avait ae construit sur I'emplacement d'une forteresse,
que Gustave Wasa avait fait eJever lui-mgme, en partie,
avec les debris d'un ancien cloitre.
Un autre jour, c'est tout aux portes de Stockholm qu'on trouve a defrayer son admiration. Dans une des chaloupes a vapeur qui font, du matin au soir, le tour du « Saltsjon «, ou Lac sale (i), I'on va directement au chateau d'UlHksdal. Pendant le trajet- il estpresque inutile de le rappeler -, I'extase recommence, surtout si I'on a som defaire I'excursion dansl'apr^s-midi, au moment oil le soled descend k I'horizon. Au-dessus du miroir des eaux, encadre de sombres pins, le firmament change, a chaque instant, de couleur, et I'aspect du lac se modifie avec lui : I'or, le pourpre, le rose vif, le rose pale, le jaune tendre, delicatement nuances, accompagnentlalente chute du ,our, s'e-tendent, comme sur une palette, sur les flots
(i) On donne ce nom aux eaux de la baie de la Baltiaue mii ,'ivan-
douce'rr lac' ^^V" ''''f ^"1'"' °" ^"^ iJ^oT::.^:.
rempHssent ceff^ h^- '','"",°'"brables ties, de toutes dimensions, rempl.ssent cette bate, ou plusieurs passes sont semees d'ecueils.
paisibles, et se balancent capricieusement dans le sillage du bateau. Certes, j'ai admire, autant qu'homme du monde, un coucher de soleil, a Grenada, alors que I'astre colore de ses derniers reflets les dentelures feeriques des murailles de FAlhambra, ou qu'il baigne de ses rayons encore ardents .les gorges de I'Albaycin ; et, k Constantinople, comme a Napoli (i), je suis reste e'merveille de la splendeur du spectacle qu'il donne, en inondant, de teintes polychromes, la baie c6lebre, et le Bosphore : ce sont la
Fig. 5o. — Le Chateau de Drottningholm.
autant de visions inoubliables, dont I'impression delicieuse remplit I'ame de podsie. Mais, a Stockholm, on n'a rien a envier a ces sites privile5gi6s : les couleurs sont aussi varices, aussi e'clatantes, que dans les sierras andalouses et qu'aux rives mediterraneennes. La seule difference qu'il soil permis de noter vient, ici, de la presence, dans les iles, de ces forets de pins, qui, en formant le fond du tableau, lui impriment, avec un cadre un peu severe, jane sais quelle teinte de douce m^lancolie. Or, j'h6site a
(i) Ajoutons : « comme a Venezia 3., ou le retour du Lido, dans la villa, a I'heure du coucher du soleil, menage un des plus ravissants coups d'ceil qui se puissent trouver nuUe part.
croire qu'il faille le regretter : c'est, au contraire, a mon sens, un charme de plus dans la beaute totale du paysage; loin d'etre d^sagreable, cette note-la donne, pour ainsi dire, I'impression d'une modulation en mineur, dans la meme belle symphonie, qu'on a entendue, la-bas, au midi de rEurope, et qui s'y deroule invariablement en majeur, du commencement a la fin.
Int^ressant de'ja en lui-meme par la beaute du site ou il est place et par la richesse de son ameublement, le chateau d'Ulriksdal I'est particulierement pour des Fran^ais, en raison des souvenirs qu'il leur rappelle. C'est en effet un de nos compatriotes, le comte Jacques de La Gardie, qui I'a fait batir; et, s'il ne porte point son nom, c'est qu'il appartint, dans la suite, a un fils de Charles XI, le prince Ulrik, apr^s I'avfenement de son frfere, sous le nom de Charles XII (1697). Or, le p^re de J. de la Gardie, le comte Pontus de la Gardie, dtait n6, a Carcassonne, vers i53o. Apres avoir guerroyd en Pigment et en Ecosse, il il ^tait alle combattre en Danemark, ou les Sue'dois le firent prisonnier. Bientot debarrassd de ses fers, le captif entra au service de ses liberateurs. Sa bravoure et ses talents militaires I'ayam aidi k pousser promptement sa fortune, il obtint toutes les faveurs du Roi Jean III, et devint successivement baron d'Eckholm, sdnateur, et feld-mar6chal. Entre temps, il avait e'pouse une proche parente du monarque, et, de cette union, etait n6 un fils, en 1583. Ce fils fut Jacques de la Gardie (i). Admirablement doue pour le metier des armes, il eut Thonneur
de H rlT^- ' ''!Jff '^^ ''' ^^'■'^''^ ^""'''^ "" fils. Magnus-Gabriel de la Gardie, comte d'Avensbourg (i622-,686), qui j^uit de toutes
premie?" ' '.' ""T' ^'"'^"«'^' " '''^^"^ P'>^^ tard. sous Charles XI, surZ/, " "'^ ^^- ^ '"°»'^"<:"'- ^claird des Icttres et des arts, il eut mem i ,^T '5''".'^''^'" ^ I'alUance fran^aise. Malheureuse-
™U mou ^^'' '" 'J'fS™" "^ '680 : ses biens lui furent enleves, et II mourut, six ans plus tard, presque dans la misere.
AUX ALENTOURS DF. STOCKHOLM jyS
de former la jeunesse d'un Prince qui devait etre un iieros, Gustave-Adolphe. Quand, dans le second quart du xvn' s.fecle, il fit construire le chateau dont j'ai parle 11 ne v.sa.t qu'a se menager, a lui et a ses descendants, one residence en rapport avec son eclatante fortune. II ne prevoyait gue^-e que, avant la fin du si^cle, cette opulente demeure echapperait aux mains de son fils disgracie et qu'elle passerait a celles du Prince Ulrik. dont elle por'terait desormais le nom. Encore moins pouvait-il soup- V-onner que un jour viendrait ou ce chateau, construit par un vaillant homme de guerre, servirait justement k abriter les derniers jours des braves qui ont seme quelquesuns de leurs membres sur les champs de batailie. Aujourd'hui, en effet, le chateau d'Ulriksdal est devenu I'Hotel des Invalides de la Suede. La, aux portesde la capitale, tous les nobles mutiles des guerres homicides sont accueillis royalement, et royalement traites : sans inquietude pour le lendemain, ils ont tout loisir de raviver entr'eux les souvenirs emouvants des beaux faits d'armes, et de se consoler ensemble de leurs blessures. Aussi bien, ils n'ont qu'a parcourir la salle du chateau ou I'on garde, ainsi qu'en un glorieux musee, les armes et les vetements de quelquesuns de leurs Rois, pour se convaincre que, devant la mort, I'egalite est parfaite, et que les balles comme les boulets frappent indifferemment les princes et les particuliers, les generaux et les soldats : la vue notamment de la chemise empourpree de sang, que Gustave-Adolphe portait, le 6 novembre iGSz, a la bataille de Lutzen. est
Fig. 5 1. — Le Chateau de Gripsholm.
une de ces eloquentes « legons de choses », dont les Invalldes suedois sont, mieux que personne, en mesure de degager imm6diatement la le^on. Dans d'autres salles, revivent les souvenirs des anne'es souriantes de la fortune des comtes de la Gardie, et ceux qu'y a ajoutes le Prince Ulrik : ce sont ces temps heureux que rappellent les joyeuses inscriptions qui s'enroulent a la collerette des verres a boire et des hanaps de Boheme de la salle a manger, les collections de vaisselles, les armures de la salle des chevaliers, les tapisseries en cuir de Cordoue, les meubles en style Louis XIII, etc. Le goUt le plus pur, un gout tout fran(;ais, a preside au groupement de ces trdsors ; et la visite du chateau d'Ulrilvsdal, pour donner une impression d'autre sorte que celle du chateau de Drottningholm, laisse, elle aussi, un excellent souvenir.
Pour varier les plaisirs, je quitte, au retour, la chaloupe a vapeur, et, par la route ombreuse, que suivent les voitures (i), je rentre, a pied, a Stockholm. De la, Ton prend, du lac sal6 et des iles, une vue en sens inverse de celle qu'on a eue, sur le bateau : e'en est la contre-dpreuve; et elle est pleine d'inte'ret. Je traverse le vaste pare de Haga, et je passe devant le Chateau Royal de meme nom. oti Gustave III, il y a un siecle, aimait a fixer sa residence. Puis, j'arrive a I'Observatoire ; et, par la grande artfere des quartiers du nord, oil mille feux commencent a s'eclairer aux vitrines, Je me retrouve bientot au coeur de I'aimable capitale.
Une excursion plus longue, et un peu fatigante si Ton la fait le meme jour (2), est celle du Chateau de Grips-
(i) On a jete, entre presque toutes les iles, des nonts legers et sohdes, qui permettent de passer facilement de Tune a 1 'autre On a amsi double tres ingenieusement I'attrait que presente deia I'excursion, par elle-meme.
(2) Le dimanche et le jeudi, pendant I'ete, il existe un service de bateaux qm facilite aux touristes I'aller et le retour, dans la meme
holm (Fig. 5i). Le trajet ne demande gueremoins de quatre heures : mais, comme il se fait en bateau a vapeur, a travers les lies ; comme la vue des lies tient sans cesse en reserve quelque nouvelle surprise (i) ; comme enfin Ton tient a explorer le plus completement possible les environs de Stockholm, on n'hesite pas, un jeudi, a enjamber la passerelle du bateau, et a partir. Or, voici, des que le bateau a pendtre dans la bale de Gripsholm, la coquette bourgade de Mariefred, avec son clocher Glance et ses maisons blanches aux toits couleur de carmin. Au dela, dominant a la fois Mariefred et les rives du lac, s'eleve, d'un epais taillis de grands arbres, le chateau lui-meme qui, fi^rement, mire dans les eaux la pointe de ses donjons. L'aspect en est imposant et grandiose, tel qu'il convient a une residence royale remplie de souvenirs historiques. La destinee du Chateau de Gripsholm a e'te en effet tr^s singuli^re. Construit par Gustave Wasa, vers i 540, il servit d'abord au fils aine de ce dernier, Erik XIV, a y retenir en captivite son frere Jean. Mais celui-ci,'ayant re'ussi a recouvrer la liberie' et a detroner Erik XIV, y enferma, a son tour, son frere depossede de la couronne. Cependant, Jean III e'tait mort en 1592, et son fils, Sigismond de Pologne, avait he'ritS de son sceptre. Retenu alors en Pologne, il nomma regent du royaume de Su^de un dernier fils de Gustave Wasa, son oncle Charles, qui exerqa assez adroitement la r^gence pour se faire proclamer Roi, en 1604. Charles IX fit alors, de Gripsholm, sa residence favorite; et le chateau, apres avoir servi si longtemps de
journee. La combinaison, malgre la fatigue qu'elle entrame, est appreciable, quand on ne dispose que d'un temps limite.
(i) C'est, par exemple, la vue de la grande Croix de granit qui, dans rile de Bjorkon, rappelle que, au ix" siecle, saint Anchaire y annon<;a la bonne nouvelle de I'Evangile; ce sont encore le cliateau de Sturehof, en facs de I'ile Munso, et celui de Nasby, a I'entree de la baie de Gripsholm.
prison, fut e'gaye alors par des fetes princi^res. Dans le dernier quart du si^cle suivant, Gustave III y ramena plus de )oie encore. A Gripsholm, comme a Drottningholm, il voulut avoir son the'atre, et il y fit jouer plusieurs deses pieces. Puis, en notre siecle, il y eut, a Gripsholm, comme un retour aux vieux souvenirs, quand, en 1 809, Gustave IV, y vecut quelque temps exile (i), apres y avoir sign^, le 29 mars, son abdication. Gripsholm est done, on le voit, rempli de souvenirs historiques. Et c'est ce'qui en faitle plus serieux inte'ret. Sans doute, la position du chateau est ravissante, et les salles, ddcorees de lambris, emcombrees de meubles somptueux, et orne'es d'une collection de precieux portraits, ont plus d'attraits qu'il n'en faut pour s^duire le visiteur. Mais, de meme que, a Helsingor, en Danemark, tout releve du souvenir de Hamlet; ainsi, a Gripsholm, I'esprit est obs^de par la pensee des royales infortunesqu'asi souvent cachSes cette opulente demeure. La toile joyeuse du paysage est done comme voilee d'un crepe de tristesse ; et, de Gripsholm, comme d'Helsingor, on ne pent guere s'eloigner, sans songer mdlancoliquement a I'implacable vanity des choses humaines...
(i)J'ai raconte aiUeurs (Cf., ci-dessus, p. iSy) comment ce malheureux Prince, victime d'une conspiration de ses officiers, mourut tristement, a Saint-Gall, en 1837.
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