CHAPITRE II
DE VAMDRUP A FREDERIKSHAVN, DANS LE JUTLAND
E beau soleil d'aoiit avail dissipe les nuages gris du matin ; Tatmosphere etait tiede, sous un ciel redevenu serein ; et tout riait, dans la campagne, a cette joyeuse rentree en scfene du beau temps. La frontidre franchie, j'eus I'illusion d'etre transport^ dans un monde tout different de celui que je venais de quitter. Au paysage morne de tout a I'heure succe'dait, presque sans transition, un paysage coquet, pittoresque, enchanteur. C'6taient maintenant des collines gazonnees et tres vertes, oil, parmi les grandes herbes, paissaient, bondissaient, ou dormaient, de nombreux troupeaux ; c'etaient de gracieux hameaux, piques, de distance en distance, comme des taches blanches, au milieu de la verdure; c'etaient aussi, 9a et la, de jolies routes, plante'es d'arbres, et des sentiers ombreux, sous lesquels, par couples animus, cheminaient les villageois ; ou encore, c'e'taient, ici, des lacs; plus loin, des nappes d'eau, form^es par la mer envahissante, sans pre'judice du spectacle de la mer elle-meme qui commence, la, ^ ronger la cote, et a y creuser, comme autant de myst^rieuses retraites, cette innombrable se'rie de golfes que nous retrouverons bien-
JlV'te^i^ • .
t6t, plus denteles encore et plus curieux, aux rives Scandinaves, sous le nom Ae fjords. Les chaumieres les plus modestes ont, dans le Jutland, je ne sais quel air d'aisance et de bien-etre, qui rejouit, rien qu'a les contempler : elles n'ont, elles, comme la paysanne n'a que sa robe d'indienne, elles n'ont, pour les couvrir, qu'un badigeon vulgaire ; mais, si reluisant au soleil, et si bien porte ! Quelques moulins a vent, de plus en plus rares, agitent encore leurs ailes, entre les maisonnettes blanches, a la toiture ecarlate : c'est un dernier souvenir de la HoUande, deja lointaine, la-bas, dans I'espace. Puis, aux gares, grandes et petites, les employe's ont une tenue si propre, une attitude si correcte et si aisee, une si complete absence de la morgue et de la raideur prussiennes, qu'on s'oublie agr^abiement a les. voir vaquer a leurs diffe'rents services. Ceux des Postes, en particulier, attirent I'attention, avec leur gracieux costume : sur le pantalon et le gilet noirs, se detache la tunique rouge, a double rangee de boutons d'argent. avec un galon d'argent aux parements et au col ; la tete est coiffee d'une petite casquette noire, e'galement galonnee d'argent; et, a ne tenir compte que de I'analogie du costume, Ton songerait, lorsqu'on les rencontre pour la premiere fois, a cette sorte de troupes irregulieres, connue, a Constantinople, sous le nom d' « annonceurs d'incendie », n'etait I'enorme difference, disons mieux, n'etait I'abime, qui separe des hommes bien eleves, des bachi-bouzoucks .
Depuis Vamdrup, et tout en la longeant, nous nous sommes rapproches de la mer : a Fredericia, nous la touchons tout a fait. U est deux heures ; et nous y beneficions, pour de'jeuner, au buffet, de la lialte r^glementaire. La ville, qui ne compte guere que lo.ooo habitants, n'a pas assez d'importance pourqu'on s'y arreie. Mais, au depart du train, je me plais a en considerer le petit port et les
DE VAMDRUP A FREDERIKSHAVN
fortifications en mine. Quand, du sud du Jutland, Ton veut aller directement a Kjobenhavn (Copenhague), c'est au port de Fred^ricia qu'on s'embarque. Par un bac a vapeur, on passe alors, a travers le Petit Belt (i), a Tile de Funen, dont Odensee, au nord, est l'6legante petite capitale. Mais, comme tout chemin mene a Rome, on aborde aussi a Kjobenhavn par la cote suedoise. [J'avais adopte ce dernier itine'raire ; et c'est pourquoi, de Fredericia, je remontai jusqu'au nord du Jutland.
De Fre'd^ricia a Veile, la voie ferre'e serpente, en contournant la cote qui s'echancre, apres une vingtaine de kilometres, pour former le golfe minuscule au fond duquel s'e'tage, avec sa ceinture de toits rouges, la Jolie petite ville. Au-dessus des toits, se dresse, en pointe, le clocher,
I ,1 . ,. Fig. 3. — Aar/nis.
rouge aussi, de leglise; et, par-
dessus le clocher, s'elancent, a I'arriere-plan, de grands arbres qui, en se r^unissant, forment un massif de foret : bref, un paysage Suisse, moinsle fond obligatoire des glaciers ou des hautes montagnes.
Apres une halte de quelques minutes a Horsens, place pareillement au fond d'une bale formee par le Grand Belt,
(i)Entre la presqu'ile du Jutland, en Danemark, et la presqu'ile Scandinave, se trouvent, on le salt, avec une foule d'autres petites iles, deux lies plus considerables, qui se nomment respectivement, I'une, Funen, al'ouest; I'autre, Sceland, a I'est. C'est a fextreraite orientale de File de Seeland, sur un bras etroit et profond du Sund, le Kallebodstrand — lequel separe I'lle de Seeland de Tile d'Amager — , que se trouve la capitalc du Danemark. II y a, entre les deux'presqu'iles forme'es par le Jutland et la Suede, trois detroits, qui s'appellent, en allant de I'est a I'ouest, le Sund, le Grand Belt et le Petit Belt. Ces trois detroits, en se reunissant, a la hauteur d'Aarhus (Jutland) et de Engelholm (Suede), forment le large bras de mer appele Kattegat.
nous repartons dans la direction cI'Aarhus. C'est la plus importante viUe du Jutland. A en juger par I'animation de son port, le commerce doit y fleurir. La ville d'ailleurs est coquette : de jolies constructions embellissent ses rues et ses places (Fig. 3); et sa vieille cathedrale du xiii= siecle rappelle que le catholicisme fut autrefois prospere en Danemark.
Mais, dans un voyage qui doit aboutir au Gap Nord, ce ne peuvent etre la que de rapides etapes : on fait halte, quelques heures, pour prendre, des lieux, una rapide vision ; et, sans retard, on saisit au vol le premier train en partance. ^ Nouvel arrSt a Aalborg,
bien que la ville compte treizeaquatorze milleha-' bitants de moins qu'Aarhus.
Fig. 4. — J-e Grand Hotel du Phenix, a Aalborg.
Mais elle est si archa'i'que, si curieuse, qu'on se reprocherait de ne point la visiter. Je me fais conduire a I'Hotel du Phenix (Fig. 4), qui, bien que le premier de la ville, n'est point mallieureusement le « phenix » des hotels : la cuisine y est exclusivement danoise; et les lits n'ont qu'une parente lointaine avec ceux de THotel du Louvre. Qu'importe, cependant, puisque la ville elle-meme offre routes sortes de compensations? Ici, en effet, tout au haul de la colline, c'est le Jardin public, d'ou la vue embrasse, a la fois, Aal-
DE VAMDRUP A FRED^RIKSHAVN
borg, le bras de mer qui traverse le Jutland, et la campagne environnante; 1&, c'est le port lui-meme, encombr6 de barques et de petits navires; plus loin, au coeur meme d'Aalborg, c'est le vieil Aalborg, avec ses jolis magasins modernes dans de gracieuses maisons Renaissance, dont plusieurs portent encore les dates de 1616, 1624, etc. Sur la grande Place (Fig. 5), je remarque, en particulier, la « Pharmacie du Cygne », dont les pignons et les trois etages font, passer, devant mes yeux, comme un souvenir anime de Niirnberg (i). Apres Hamburg, si bruyant ; apres Kiel, si maussade, Aalborg, calme et propret, produit rimpression d'une charmante oasis. Le Muse'e, installe dans un vaste baiiment, qui date de iSgS, n'offre rien de
(i) J ai parle.plus haut, de Vene:^ia; je cite, maintenant, Niirnberg. C'est assez faire entendre que, dans ce volume, comme dans les precedents, je persistea orthographier les noms propres deviUes— justement parce que ce sont des noms propres — comme on les cite et les orthographie, chacun, dans son pays respectif. Un jour viendra j'en ai la conviction intime, ou, grace au progres croissant des relations Internationales, on s'apercevra qu'il n'a rien moins fallu quele caprice tyrannique de la mode et les errements aveugles de la routine, pour qu'on ait platoniquement accepte, pendant si longtemps, que le meme nom de lieu put s'ecrire, suivant le peupie qui le cite, de cinq ou six fafons differentes. Cette bigarrure, qiii est simplementi idiote, jette la confusion, la oil devrait, et ou pourrait si facilement' regner la plus parfaite unite. C'est affaire evidei»ment d'entente internationale. Mais, de cette affaire-la, c'est aux Societes de Geooraphie a prendre intelligemment I'initiative. Le jour oii interviendra une Convention Internationale, aux termes de laquelle il sera, une bonne fois, decide que, dans chaque peupie, on orthographiera les noms propres de lieux des peuples voisins, tels que les orthographient ces peuples eux-memes, ce jour-la, le probleme sera resolu. II n'est pas plus malaise a un Fran^ais de prononcer K'oln, et London quede dire Cologne et Londres. Que les Anglais disent done Z-rou, 'au lieu de Lyons, et nous abandonnerons, reciproquement, Londres pour io«don; que les AUemands disent Vene:^ia, au lieu de Venedig et les Italiens renonceront a Monaco pour adopter Miinchen. Ce sera I'unite dans la fraternite... du langage; et I'on aura ainsi jete a bas I'odieuse Tour de Babel qui, depuis longtemps, ne devrait plus cxister. Au Cinquieme Congres postal international, qui s'est tenu, cette annee (5 mai 1897), a Washington, la question a ete une premiere' fois posee, et examinee se'rieusement. C'est un precieux indice!
bien caracteristique; mais, on se lasse point d'errer dans les rues paisibles, de s'arreter devantles facades a pignons, de contempler la Tour (Fig. 6) au clocheton pointu, et d'^voquer le souvenir des anciennes relations d'Aalborg avec les cites commer^antes du Pays-Bas et de I'Allemagne.
Au sortir de la ville, le train enjambe, a I'aide d'un pont magnifique, le bras de mer appele Lim-Fjord. Ce pont est I'ceuvre de deux de nos ingenieurs, Andbart et Finquet, qu'aida I'ingenieur danois Tegner; 11 est assis sur quatre arches; et, aux deux extr^mites du treillis en fer, rl porte I'inscription : anno 1879. Le viaduc lentement franchi, le train s'elance, rapide, a travers la plaine. L'aspect de la campagne est sensiblement semblable, au-dela d'Aalborg a ce qu'il etait, avant d'y arriver. Apres comma avant, courent, le long de la voie, les haies vives, denses, emond^es et taillees, comme le sont'les « ombrages » du pare de Versailles. Aux gares des stations intermediaires, la verdure, arbres, parterres et corbeilles de fieurs, se trouve a profusion : Ton a, dans le Jutland, de meme que, en ge'neral, un peu partout, a I'etranger, ce sens du pittoresque, ce culte de la nature, auquei nous sommes si ridiculement refractaires, dans certaines parties de la France (i). La moisson est finie; mais les epis ne sont encore que rarement months en « meules » ; lis gisent, ordinairement, par petits tas, lies en gerbes. Quant a la physionomie generale du sol, elle reste ce qu'elle etait : une plaine ponctuee i;a et la de quelques legeres ondula-
(i) Ma remarque vise, en particulier, les regions iudustrielles, et, notamment — car, en I'espece, les habitants de cette z6ue-la tiennent la corde — toute la vallee du Gier et celle du Furan, de Givors (Rhone) a Firminy (Loire), en passant par S'-Etienne, qui, s'il occupe, par le chifFre de sa population, leseptieme rang entre toutes les villes de France, descend aux dernieres places, quand on considere combieii ses habitants ont peu le souci d'attenuer les laideurs de leur cite en lui pretant au moins quelques-uns des charmes de la belle nature!
DE VAMDRUP A FR^DERIKSHAVN 2 1
tions, coup6e d'assez nombreuxcanauxquiy entretiennent la fecondite, et aussi bien cultiv^e qu'elle est fertile. Ajoutez a cela quelques taillis; puis, da distance en distance, des for^ts epaisses; et vous aurez, en tenant compte en outre des troupeaux, vaches laitiferes, chevaux et poulains, oies, canards, etc, qui s'ebattent dans les gras paturages, vous aurez une idee assez complete du spectacle qui se
deroule dans les plaines du Jutland.
A Hjorring, tout au nord de la presqu'ile,la voietourne
brusquement, a angle droit, pour prendre la direction de
Test et, en ligne directe,
aboutir a Frederiks-
HAVN, son point terminus. Le trajet, d'environ
quarante kilometres,
s'effectue a travers une
zone qui, si elle est
moins desole'e que celle
qu'on parcourt avant 'JZ^^Zl^Zcrp'^hlup.e, rHrbor d'arriver a Vamdrup, est pourtant notablement moins riante que celle que Ton vient de quitter : il y a, ici, moins de metairies et moins de culture; et Ton, dirgit que, au moment ou I'on va sortir du Danemark, la nature s'ingenie a se faire moins vivemem regretter.
Le train entre, en gare de Frederikshavn, a midi precis. Mais il y laisse peu de voyageurs et n'y fait qu'une halte rapide. Bientot, il reprend sa marche et se glisse, a quelques cents metres de la, jusqu'au quai du port (Fig. 7), ou le bateau qui traverse le Kattegat nous attend.
L' « heure du bateau » amene toujours, sur le quai, en meme temps que la foule plus ou moins considerable des passagers, une troupe nombreuse d'oisifs et de curieux, qui aiment a s'offrir le coup d'oeil du transbordement des
./VV^KS^^aSf xv
colis et des bagages, et a « se payer quelques tetes » originales de voyageurs. Tout se passe du reste avec une celerity remarquable. Nous etions arrives, a midi, a Freddrikshavn, et, a midi et demi, le vapeur Blenda ddtachait ses amarres.
Personne n'ignore que la traversde du Kattegat, bien qu'elle ne dure, au maximum, que cinq heures, est assez redoutt5e des touristes. La mer y est ordinairement houleuse; et, quoique solides, les bateaux qui font le service, delacotedanoise a la cote suedoise, dansent terriblement.
Telle, la traver- — — mm,M se'e de Triest a
presque toujours et dont tent de garde' un pe'ni-
Venezia, ou, souffle la Bora, voyageurs ont
ble souvenir ! Je quelque inqui^ditions dans lesrait le passage, dant etait calme; nous glissames, heure , sur une Mais, des que
n'dtais pas sans
tude sur les con-
quelless'effectue-
Le temps cepen-
et, au de'part,
durantunedemi-
mer d'huile.
nous commen- A , , Fig. 6. — Lay owr d'Aalbore. ,
games a perdre ^ de vue les cotes,
des vagues e'cumeuses vinrent peu a peu lecher la quille du Blenda; puis, la soulever ; et enfin la trailer en province conquise, en lui faisant executer toutes les fantaisistes manceuvres du roulis et du tangage les plus caracterises. Quelques Anglais s'agitaient, sur le pont, devalaient par la passerelle, et menaient un train d'enfer, en gens habitues a la mer, sur qui les soubresauts capricieux d'un bateau a vapeur n'ont point de prise. Enroules dans des couvertures, d'autres passagers, tranquillement assis, le long des bastingages, s'efforqaient de faire bonne figure. Mais, dans les cabines, oia les dames s'etaient prudemment refugiees.
DE VAMDRUP A FREDERIKSHAVN 2 3
des le depart, c'etail une... desolation : le mal de mer y faisait rage...
Cela dura pres de quatre heures.
Lorsque, al'horizon, apparut entin, sous sa robe grisatre, une cote abrupte, denteiae a la scie, ou, entre les rochers a pic, quelques arbres verdoyants melaient leur ramure aux bruy&res, Blenda reprit a peu pres son assiette,
et, partout, on commen(;a a respirer. La mer tout-
a-l'heure sans limites, se
resserrait sensiblement.
Bientot elle se trouva
reduite aux proportions
d'un fleuve, dont les rives, d'abord desertes, nc
tardSrent pas k s'animer.
La-bas, tout au fond du
golfe, une masse enorme
d'ou emergeaient de hau- f''^- 7-- Le Port de Frederikshavn.
tes chemindes d'usine, se detacha progressivemeni dans le paysage. Sur les quais, des chantiers apparurent, peuples d'une population d'ouvriers. Nous croisames plusieurs paquebots en partance ; puis, des barques de peche; puis, des chaloupes de joyeux promeneurs. Enfin, apres une foule de manoeuvres, lentement executees dans I'encombrement des bateaux amarres a la rive, nous abordames a Goteborg, ou douaniers, garqons d'hotels et portefaix nous firent, pendant un quart d'heure, subir I'assaut de leur inspection, ou leurs services. Nous etions en Suede.
M^JC^^^^v^^H
CO —
ip^ — ^
tn — =
'tm
CO —
ID —
1 Fg