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CHAPITRE III

IMPRESSIONS d'aRRIVEE, A KJOBENHAVN (COPENHAGUE)

Jaissons ]a Suede, ou nous reviendrons bientot, et achevons notre visite en Danemark.

L'express de nuit, qui relie Stockholm a Malmo, nous avait depose's, pres du quai d'embarquement du port suedois un peu avant sept heures du matin. Le bateau Gjedser, a I'entree duquel se Jit I'inscription : Til Kjobenhavn, « Pour Copenhague »,etait sous vapeur, et nous attendait.

Le nombre des passagers, ce matin-la, est considerable : pont et cabines sent litteralement encombre's. Heureusement, la traversde dure a peine six quarts d'heure ; et, d'autre part, ia curiosite du touriste est tenue constamment en 6veil. Lorsque, en effet, Ton commence a perdre de vue les cotes suedoises, les rives de I'ile de Sjalland Emergent, a I'horizon, et la vaste agglomeration de la capitale du Danemark se dessine peu a peu aux regards. La traverse'e du Sund (i), qui ne mesure guere qu'une

(i) Vers la fin de 1895, on a inaugure un bac a vapeur destine a relier la capitale du banemark a Malmo. Sur le pont du bac, sont placees deux voies oil peuvent tenir, en meme temps, deux trains formes de dix-huit vagons chacun. Le trajet s'eff'ectue en une heure

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vingtaine de kilometres, est d'ailleurs tres-be'nigne : quelque chose comme la descente du Danube, entre Wien et Budapest.

Nous laissons, a notre gauche, I'ile de Saltholm ; puis, contournant la poinie nord de I'ile d'Amager, ruJus entrons, en passant a una portee de canon du petit archipel des Trekorner, dans le bras du Sund, ou se de'veloppe le magnifique et excellent port de Kjobenhavn.

Quel mouvement, dans ce port; quelle fievred'activitd; quels brillants dehors de prosperite' et de richesse! Le port militaire fait suite au port marchand, dont le separe une simple estacade : on a done la, tout ensemble, Kiel et Hamburg reunis. Or, c'est le port marchand (i) qui frappe d'abord I'attention, puisqu'on le longe jusqu'a ce qu'on touche aux batiments de la Douane : a droite, a gauche, c'est une foret de mats, au haut desquels flottent les pavilions de tous les peuples du monde; partout, c'est la vie qui circule et se fait sentir. L'impression qu'on eprouve en arrivant a London, par la Tamise; ou encore, celle qu'on ressent, lorsqu'on entre h Anvers, par I'Escaut, est, de tout point, la meme, quand on touche, par le Sund, a Kjobenhavn : feerique, et enchanteresse.

Aprfes une nuit en sleeping-car et une heure et demie de travers^e, en paquebot, on e'prouve une certaine satisfaction a se deraidir les Jambes et a faire, a la fraicheur du matin, un pen d'exercice. Aussi, a peine les douaniers ont-ils precede a une tres-ddbonnaire inspection des ba-

et demie. C'est dire que, grace a cette ingenieuse solution d'un probleme de geograpliie, voyageurs etmarcliandises peuvent, en rigueur, etre transportes maintcnant, des extremites meridionales de I'Europe, Cadix, Brindisi, Odessa, Constantinople, etc., jusqu'au nord de la Suede, sans transbordement d'aucune sorte.

(i) Le nom meme de la Capitale, Kjoben-havn, qui veut dire ;;orf de marchands, rappelle que, a I'origine, c'est-a-dire vers le x° si^cle, la ville etait une simple station de marchands et de pecheurs.

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gages, que je hele un « facchino » pour prendre ma valise et que, a pied, je me fais conduire a mon h6tel. L'Hotel National, oil je me propose de descendre, se trouve precisSment a I'autre extrdmite de la ville; et je vais avoir, tout en cheminant agreablement, une excellente occasion de me faire une premiere idee de la capitale.

Or, ce qui me frappe d'abord, des que j'ai eu pos^ le pied dans la rue, c'est de voir, malgre I'animation extreme des arteres grandes et petites que je traverse, comblen tout

Fig. 8.

Kjoben'havn : Port et Douaue.

cela est relativement calme et silencieux : ily a foule, et chacun court a ses occupations; mais, sans bruit, sans cohue, sans cris surtout et sans tapage; on cause, mais a voix basse el en sourdine; bref, tout le contre-pied de I'impression qu'on ressent, a Constantinople, quand, apr^s y etre entre par le Grand Pont, Ton tombe au milieu des clameurs assourdissantes du quartier de Galata ! Sans aller chercher si loin un terme de comparaison, Kjobenhavn est aussi, a ce point de vue, a I'antipode de

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Hamburg : au bourdonnement ininterrompu des conversations bruyantes et au cliquetis des rires dont a eu, aux rives de I'Elbe, les oreilles assourdies et fatigue'es, succfede, ici, ]e murmure des conversations discretes, dans une langue douce et harmonieuse; et Ton ne trouve pas, s'il faut tout dire, un plaisir mediocre k rencontrer, au lieu de la mine rogue et hautaine des Prussians, la physionomie douce, eclairee et avenante d'une race qu'on a qualififie, trfes-justement et tres heureusement, en appelant les Danois, les « Atlieniens du nord ».

J'arrive a un immense carrefour, qui porte le nom de Kongens Nytorv (i), et qui forme comme le centre de la ville entre les anciens quartiers du sud-ouest, oil s'est -concentre le commerce, et les quartiers elegants, receminent ouverts, dans la zone du nord-est. Treize rues convergent a ce rond-point, sans prejudice d'un bras de mer qui le met en communication avec le port. Par Tune d'elles, je poursuis ma route.

La Providence m'prientait a souhait, car, sansysonger, je penetrais dans I'une des plus curieuses arteres de la Capitale. Elles sont la, du reste, trois ou quatre, a se suivre, en changeant de vocable, sans changer sensiblement d'aspect : Vdstergade, VAmagertorv, Nig-Kafiel, et Frederiksgade, lesquelles aboutissent au boulevard. Serrees en boyau et faisantun coude, tous les cinquante m&tres, elles eveillent, instantanement, dans ma memoire, le souvenir de la « Karthnerstrasse », de Wien, que j'arpentai tant de fois : anguleuses et contournantes comme elle, deux d'entre elles, au moins, offrent encore ce trait de ressemblance, que les paves y sont remplaces par un macadam. Ici, comme la, c'est un amoncellement d'elegants magasins

(i) C'est-a-dire le « Nouveau marche du Roi ». Mais il n'est noiiveau que sur I'enseigne : en fait, ce carrefour immense est I'une des plus venerables « antiquites » de la capitale.

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et de pimpantes vitrines. Maisl'avantage reste a ce brillani « couloir »de Kjobenhavn, sous le rapport du pittoresque. Si Ton trouve, en effet, aWien, danslaKserthnerstrasse et dans la zone du « Graben », qiielques anciennes constructions int^ressantes, combien plus nombreuses sont encore celles qu'on rencontre ici : habitations Renaissance, flanquees de la date de leur construction ; maisons a pignons, ou a etages surplombants ; sous-sols, dontl'entr^e empiete capricieusement sur la chausse'e, comme a Amsterdam, etc. On s'atiarde, malgre sol, a conside'rer toutes ces fantaisies d'architecte, et Ton se promet d'y faire, en revenant y flaner a loisir, de piquantes trouvailles.

Ici, plus encore que dans les rues qui avoisinent le port, la circulation est animee et conside'rable ; mais I'attitude des passants est la meme : discrete, riservee, et marquee au coin du bon ton. Chacun trotte, sans bruit, a ses affaires ; et c'est miracle de se trouver arrete' par quelqu'un de ces groupes de gens bavards et desoeuvre's, qui, plante's au coin d'un trottoir, ainsi que des cariatides, ne bougent non plus qu'un terme et font, dans nos petites villes, le desespoir de quiconque veut « passer » et arriver, sans perte de temps, a destination. Tout le monde semble convaincu, a Kjobenhavn, que la rue est un « lieu ou Ton marche », et rion point un salon de conversation, ou I'on donne audience et ovi I'on re9oit des visites.

Si i'en juge par la prodigieuse quantite de faisans, coqs de bruyere, etc., qui se balancent a I'etalage des marchands de comestibles, leDanemark doit etre, comme la Boheme, le pays de cocagne des chasseurs. Mais c'est aussi, ce semble, autant que I'Allemagne. le pays des amateurs de la liqueur de houblon. On ne fait pas un kilometre sans rencontrer, dlx fois, quelque voiture de camionneur de biere, flanque'e, au-dessus du siege, d'un parapluie fixe, en fer-blanc, dont 1' « e'toffe », divisee en deux bandes,

blanche et rouge a I'exterieur, verte au revers, porte, en' lettres blanches sur la bande rouge, 01, et, en lettres rouges sur la bande blanche, Pilsner ou Munchner. Comma annonce-r^clame, ce n'est point banal.

Ajouterai-je qu'un des de'tails qui m'ont encore frappe, ! dans cette premiere et rapide inspection, c'a ete de voir le nombre, relativement grand, de femmes qui chevauchent en bicyclette ? Sans doute, la bicyclette est tellement entree, aujourd'hui, dans nos moeurs, qu'il ne vient a personne I'ide'e de tourner seulement la tete, quand, surla chaussee, on sent le frolement d'an cycliste. Mais, que ce cycliste soit, d'aventure, ime cycliste ; et, aussitot, dans nos rues comme sur nos places, chacun de s'arreter et de laisser paraitre son eionnement. A Kjobenhavn, au contraire, ce qui a encore pour nous les apparences d'un « phenomene » passe pour la chose la plus naturelle du monde, et n'a plus le moindre caractere d'excentricite.

Cependant j'arrivais a I'Hotel National, a quelques pas de la Gare centrale, du Pare de Tivoli, et des nouveaux quartiers. Je m'y installai sommairement ; et, des men dejeuner fini, je courus, joyeux de mes premieres impressions, commencer, en de'tail, I'exploration de la charmante capitale.

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