CHAPITRE II
KRISTIANIA
ES delicieuses maisonnettes, dont j'ai parle', qui sont peintes en lilas, en vert, en rose, etc., on ii croirait, quand on approche de la capitale, qu'ejles ont ete groupees la, dans les fjords, par quelque magician, pour le plaisir des yeux : elles s'liarmonisent si bien avec le paysage ! Au lever du soleil, \e fjoj'd (i), au fond duquel s'etage Kristiania, apparait d'abord comma enveloppe d'una teinte plata, d'ub violet assez intense, dont la buee flotta sur les ilots qu'elle enserre dans ses ondulations. Mais, a mesure que monte I'astre bienfaisant et que ses rayons se glissent, plus vifs, dans les moindres saillies des bales et des d^coupures, les lignes prennent plus de consistance, et, aux tonalites violettes de tout a I'heure, succfedent les nuances nettement dessin6es des
(i) On donne, proprement, le nom de fjords, aux baies etroites qui decoupent, comme a la scie, la cote norvegienne, et qui, soit par leurs innombrables ramifications ; soit, plus simplement, par I'enfoncement parfois considerable qu'elles atteigncnt, jusque dans I'interieur des terres, ferment, avec les lacs du pays, un veritable reseau de canaux naturels,' grace auxquels, tout ensemble, la Norvege est dotee des plus belles voies de communication qui existent peut-etre en Europe, et elle menage au voyageur les plus pittoresques et les ■ plus grandioses surprises qu'il soit possible d'imaginer.
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objets : c'est le vert du gazon dcs prairies, des bouquets d'arbres, et des forSts ; c'esi le gris nacr^ des falaises; c'est la surface d'argent du fjord, au sein duquel vogue, comme sur une glace depolie, une foule d'iles aux formes capricieuses (Fig. Sg). La grande f^e'rie commence, pour ne plus cesser, jusqu'au cap Nord.
Kristiania est la premiere toile de ce ddcor merveilleux. Construite, au pied d'une colHne couverte de sapins qui se redresse en pente douce, la capitale est assise, a Textre'. mit^ nord du Kristianiafjord, sur un sol extremement accidente'. Sa vraie beaui^ est done dans son site et dans son cadre, plus que dans ses monuments, qui sont rares et que Ton compte. La raison en est dans ce fait que, en Norvege, quand les incendies e'clatent — et ils y dclatent souvent (i) — ils sont terriblement destructeurs. Aussi, dit-on couramment, la-bas, qu' « une vijle ne dure gu^re pliis qu'un navire ! » MSme avec toutes les ressources qu'on y a, grace au voisinage dcs eaux, Ton ne re'ussit point a s'en defendre : il y a tant de poiiles surchauff^s au rouge vif, dans ces maisons de bois ! On s'ing^nie, il est vrai, aujourd'hui, a multiplier, centre quelque nouvelie atteinte du fleau, toutes les mesures preventives : ici, comme k Trondhjem, on s^pare les maisons les unes des autres, et I'on donne aux rues une largeur invraisemblable; Ik, existe une ordonnance municipale, qui defend de construire aucune maison nouvelie autrement qu'avec de la pierre ; plus loin, comme a Kristiania meme, on a amen6, au coeur de la capitale, par un aqueduc,les tre'sors
(i) En void, cntre mille autres, un exemplc recent. Le 26 mai 1897, le telegraphe nous apportait la nouvelie suivantc : « La villc de Lewanger, dans le district de Throndhjeni, a cte aujourd'hui, aux trois quarts, dctruite par les Hammes. Le scniinairc, la douane, le telegraphe, le telephone, sont scrieusement menaces. Plus dc 1. 000 personncs, qui ont perdu leur abri, se sont rcfugiees dans les tennes environnantcs. »
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d'une canalisation abondante, qui permet de lutter, avec energie, conire le mal. Mais, si I'on pourvoit ainsi k I'avenir, on n'a pas su dgalement bien se prote'ger, dans le passe. Kristiania conserve, dans ses Annales, le souvenir d'incendies me'morables, en 1547, 1624,1686, 1708. Dans notre si^cle mame, I'incendie de i858 a ete un veritable de'sastre national. Comment alors se risquer a batir des monuments, quand ils semblent destine's a devenir, a plus
Fig. 59. — Le fjord, a Kristiania.
ou moins breve ^che'ance, la proie des flammes?... La grande originalite de la ville est done ici dans sa position : elle resulte du groupement pittoresque de ses maisons, qui sent, pour ainsi dire, prises entre I'eau et la montagne. Au surplus, toutes ordinaires que soient ces constructions, elles ne laissent pas d'avoir, dansleur banalite, leur cachet pittoresque, celui-la meme qui resulte de leur variete. Ce me'lange de briques jaunes, de toits de cuivre, et de clochetons, est agre'able a voir : en cela, comme dans le costume, la bigarrure plait; et cette diversite est infiniment plus Joyeuse, pour I'oeil, que la' monotone unifor-
III INI nil nil nil nil nil nil nil nil nil nil nil Nil Nil Nil INI INI INI INI nil nil nil nil nil nil nil nil iiiiin
mite des constructions rectilignes de nos villes modernes, ou I'on jurerait que toutes les maisons oni ete jetees dans le meme moule.
Est-ce a dire pourtant qu'il ne se trouve, dans cet assemblage, aucun Edifice susceptible d'attirer particuliferement rattention ? Non pas,certes. A defautde monuments proprement dits, tels qa'il s'en rencontre a Stoclvholm et a Kjobenliavn, vous avez, a Kristiania, quelques constructions massives, devant lesquelles on aime a s'arreter, et qu'on ne visite point sans plaisir. II est d'ailleurs trisfacile de s'orienter, dans la ville. Au sortir de la gare de Test, et de la petite place qui y donne acces, s'ouvre, devant vous, une longue artfere, la Karl-Johans-Gade, toute droite, grimpante ei descendante tour-a-tour, qui conduit, du chemin de fer au Palais-Royal, en traversant tout le centre de la capitale. A mi-chemin, s'ouvre, a droite, une grande Place, Storv Torv, d'oii part une nouvelle et longue artere, la Torvgade, qui, egalement droite, va se perdre, aux cascades de I'Akerselv, dans les faubourgs. Quand on a parcouru inte'gralement ces deux rues (i), on a, pour achever la visite de Kristiania, tous les points de repere de'sirables, et il est impossible de « s'y perdre ». Or, c'est sur ce double parcours que Ton trouve, chemiti faisant,,presque toutes les curiosite's locales reunies.
Voici d'abord, a droite, tandis que Ton remonte la Karl- Johans-Gade, peu apres avoir quitte' la gare de Test, voici, dis-je, dans sa masse carree, la batisse en terre rouge qui pone le nom d' « Eglise du Sauveur », et qui domine
(0 Ce sont les deux seules arteres de Kristiania qui soient encore pourvues, a ce jour, de lumiere electrique. Le reste de la ville est mal eclaire et a, le soir, un air triste et maussade. Les tramways electnques eux-memcs le sont mal ; quant aux trams que remorquent, ?a et la, des chevaux, ils le sont miserablement.
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majestueusement la chaussee, en developpant sa fagade sur un des cotes de la grande place que j'ai deja nommee, Storv Torv. Au milieu de la Place, et tournee vers le porche, se dresse, sur un piddestal, la statue erige'e, en 1874, a Christian IV, le plus insigne bienfaiteur de Kristiania' etson veritable fondateur. Si la ville en effet fut creee,vers io5o, par Harald le Severe, elle n'existait plus, en rellite, en 1624, puisqu'un epouvantable incendie venait de la detruire de fond en comble. Le Roi de Danemark et de Norv^ge, Christian IV, qui, moins de vingt ans plus tard, devait fonder Christriansand (1641), congut done alors le gtoereux dessein de relever la cite de ses mines. A un kilometre environ de la vieille forteresse Akershus et de I'emplacement oil fumaient encore las decombres, il batit la nouvelle capitale, et il lui donna son nom. Sa statue est done bien, la, a sa place. Le monarque est represente debout, les jambes perdues dans d'immenses bottes, le buste drape dans un justaucorps tres simple,'la main droite inclmee vers le sol sur lequel il veut que naisse Kristiania. Chaque Jour, le peuple, en foule, se masse, la, autour de lui. De six heures du matin a deux heures du soir, la Place en effet ne diSsemplit pas : c'est la que se tient, regulierement, le grand marche aux legumes, et que vont et viennent, sept ou huit heures durant, tous les maraichers du voisinage, toutes les menageres, et tous les acheteurs de Kristiania (i).
(I) Knstiania, qui n'avait guere que 3o.ooo habitants, en i85o, en a, aujourd hui, plus de iSo.ooo. La Capitale de la Norvege a done tait, en moms d un quart de siecle, des progres immenses ; son commerce a pns, par 1 essor donne a I'exportation, le plus considerable developpement. Me sera-t-il permis de noter, a ce propos, que notre commerce avec la Norvege est dans un etat lamentable, et que, sur le tableau le plus recent des importations, nous figurons, au dernier rang apres I'Espagne et I'ltalie?... Avec les laicisations d'ecole et le droit daccroissement, nos gouvernants, cela se confoit, ont bien autre chose afaire qu'a s'occuper des interets du commerce fran^ais!
Dans la Torvgade, dont I'entree aboutit a la Grande Place, une maison, d'assez modeste apparence, mals oil la foule afflue, au guichet de la porte, attire bientot I'attention, a un angle de la rue. C'est la que se trouve I'e'tablissement, fameux dans tout le pays, sous le nom de <t Cuisine a vapeur », ou Dampkjokken. Ge restaurant populaire, ou le prix des repas est, au gre des clients, de 27, ou de45 ore, est frequente, chaque jour, par environ deux mille visiteurs : a leur gre encore, on y achete sa nourriture, et on I'emporte, a domicile; ou bien Ton y consomme, sur place. C'est la providence des gens du peuple, des petits employes de commerce, des ouvriers de toute sorte. La cuisine se fait, dans les sous-sols, par une arm^e de jeunes femrnes, tr^s-propres et tres-actives, qui preparent les mets dans de colossales marmites, sous iesquelles passent des tuyaux remplis de vapeur d'eau. La nourriture, une fois preparee, monte, par des ascenseurs, dans des buffets placds aux deux pieces superieures, oil les clients viennent chercher la « part » de soupe, de saucisse, de riz, etc., qu'ils degustent ensuite, la tete decouverte, sur une des tables de marbre des salles. C'est frugal, mais appetissant; et la tenue, parfaitement correcte, des convives, fait pareillement plaisir a voir.
Au-dela, la rue s'e'chancre et forme, avant de reprendre sa course vers les faubourgs, une petite Place que domine, a gauche,. la construction un peu lourde de la « Chambre politique ». En face, s'ouvre un vaste Bazar, 011 abondent les echoppes de savetiers, de tailleurs, de fripiers, etc. Ce n'est point la qu'il faut venir s'approvisionner, si Ton a quelque souci du luxe et des elegances. Mais, s'il est vrai qu'il faut « de tout un peu », dans les grandes villes, c'est la que viennent, d'instinct, les pauvres gens, dont la bourse est souvent vide, et, avec eux, les paysans du voisinage, quand ils descendent a Kristiania. L'on aime a
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s'arreter devant ces boutiques, a en voir de presJes approvisionnements, et a assister aux debats des marchands et de leur tres spe'ciale clientele : on y assiste, au passage, a des scenes demoeurs populaires, parfois tres curieuses.
Rebroussons chemin, et revenons dans la grande artere, pres de I'Eglise Saint-Sauveur, dont nous nous sommes ecartes. En la longeant, cette artere, et d^s que nous debouchons sur la « Place d'Eidsvolcf » (Fig. 6o), voici le Palais de la Diete, Storthings-Bygning, dont I'entree est commandee par deux e'normes lions de granit. Le monument, construit apres I'incendie de i858, date d'une trentaine d'anne'es. C'est la que se reunissent, dans deuxsalles distinctes, les representants du pays, ceux du Stortliing, ou deputes, et ceux du Lagthing, c'est-a-dire, de la Chambre haute. Le Storthing est compose de cent cinquante membres ; le Lagthing, de quarante. Dans aucune de ces deux salles, il n'y a de tribune. Les orateurs parlent, de leur place, en s'adressant au president, le dos tourne' aux balcons, relativement vastes, re'serve's au public. La decoration des pieces, d'une blancheur eblouissante, est a peine- ponctuf5e de quelques filets de dorures. On remarque cependant, en la premiere salle, une immense toile de 0. Vergeland, qui recouvre tout un panneau, et qui represente la premiere Assemblee Constituante de la Norvege, aprfes qu'elle eut ete' reunie a la Suede, en 1814, sous le sceptre de Charles XIIL
Traversons la Place d'EidsvoId (i),aux gracieux squares, desquels emerge le Kiosque ou les musiques de regiment donnent re'guliSrement, pendant I'ete, d'agreables concerts (2), et allons au Palais de I'Universite', dont la fagade
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(1) Ce nom rap'pelle le souvenir de la reunion de la Norvege a la Suede, en 1814 : ce fut, en effet, a la diete d'EidsvoId que fut definitivement coasommee la separation de la Norvege d'avecle Danemark.
(2) J 'en ai entendu un tres bon, donne la par I'excellente musique
grecque se developpe, en retrait, sur la ligne formeeparla grande avenue qui monte au Palais-Royal. II y a, la, a voir des « curiosite's » de plus d'une sorte. C'est d'abord, naturellement, I'Universite elle-meme, dont I'architecte fut un prussien, ce qui ne veut pas dire que le monument est le dernier mot du gout. II est en effet perrais de penser que, si I'art grec convient a merveille... a la Grece et aux pays d'Orient, il est trop nu et il a trop besoin d'etre baigne de chaude lumiere, pour ne pas avoir Fair d'un mendiant et d'un proscrit, dans la region des brumes et des nuits froides : les lignes ioniques dessinees par Schinkel semblent done deplace'es, a Kristiania ; elles y produisent, a premiere vue, une impression choquante. Apr^s cela, la distribution du monument en trois parties disiinctes, un grand corps de batiment central et deux annexes Iat6rales, oil sont distribue's les services de VAlma Mater et ses collections, est peut-etre assez heureuse. Mais combien je prefere, a tout prendre, I'ingenieux groupement qui en a ete fait, a Upsala! Combien plus habilement I'organisation, en quelque sorte « ramasse'e », des tresors de I'antique Universite suedoise, temoigne du sens pratique des hommes du metier qui ont dirige la construction ! II y a pourtant aussi des richesses, a I'Universite de Kristiania: ses Musses, installes, avec les salles de cours, au centre de I'edifice, sont interessants a parcourir ; et sa collection des Antiquites du nord, loge'e dans I'une des annexes, a coie de la grande salle Academique, tout de meme que sa Bibliotheque, qui occupe I'autre aunexe, prouvent qu'il existe, dans ce centre de la Norvege, un ve'ritable courant intellectuel.
du 3"° Regiment d'lnfanterie. Au' programme figurait, entrautres pieces, une Mosaique sur Coppelia, a I'cxecution de laquellc Leo Delibes eut lui-mfime applaudi, tant les artistes soulignerent avec finesse toutes les delicates intentions du Maitre regrette.
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Ce fut le Roi de Danemark, Frederic VI, qui fonda, en i8ii, I'Alma Mater : ,il I'erigea, par souscriptions.' Aussi, las cours y sont-ils entiferement gratuits.: mais, il y a un examen d'admission, pour lequel la connaissance du frangais et de I'anglais est obligatoire. L'Universite comprend actuellement, cinq Facultes : Tiieologie, Droit, Medecine, Philosophie et Histoire, Math^matiques et Sciences naturelles. Les professeurs sent au nombre d'une soixantaine. Malheureusement , le chiffre des etudiants
Fig. 5o. - L'Eidsvoldsplads. a Kristiania.
est, depuis 1890, en de'croissance : de plus de i.5oo, qu'il atteignait alors, il oscille maimenant vers i.ooo. On peut craindre que la creation de I'Universite de Stockholm ne pone un coup fatal a celle de Kristiania.
Voici ensuite, dans le jardin de I'Universite, a I'arriere du batiment central, I'une des plus curieuses choses que I'on puisse voir, a Kristiania : deux bateaux des anciens « Wikings », traduisez, des « enfants des bales ». Au premier aspect, cela n'a I'air de rien ; et j'ai entendu, autour de moi, tel visiteur desappointe s'e'crier, en faisant
lamoue et en pirouettant sur ses talons : « Quoi, ce n'est que gal... » — Eh oui ! ce n'est que ,ca, a savoir, deux barques, dont la largeur ne depasse pas cinq metres, et la longueur vingt-cinq a trente, et qui ressemblent a des coquilles de noix, si Ton les compare a n'importe lequel de nos transatlantiques. Mais, si I'on va au fond des choses et qu'on veuille tant soit peu reflechir, ca, c'est immense, parce que ca, ce n'est point seulement une « relique » des ancetres, c'est encore comme le t^moin survivant de I'esprit qui les animait ; il y a, dans ca, un « caractere » plus fortement accentue qu'on n'en rencontrera jamais dans le premier venu de nos plus vastes et plus elegants paquebots. II ne s'agit pas en effet ici de savoir si le « coursier de mer » etait confortable, ou suffisamment solide pour affronter les assauts du gros temps et le ddferlement des vagues de la tempete, ou encore assez agile pour franchir en peu de temps de longs espaces : ce qu'il est curieux de chercher a connaitre, c'est la fin pour laquelle il 6tait construit, et c'est le degre exact d'adaptation d'un pareil objet k sa fin. Or, il n'est pas douteux que ces bateaux etaient admirablement faits a la mesure des anciens rois de mer norvegiens, de ces Normands aventureuxet hardis, qui, comme notre Brennus, ne craignaient rien, sinon que le ciel ne tombat sur leur tete, en brisant ses poles, et qui, veritables entraineurs de peuples, s'en allaient, sur leur frele maison de planches, a travers I'ocean, a la conquete des lointains rivages. Sur leur route, ils pillaient, rangonnaient,desolaient a merci, comme des pirates consomme's, comme d'indomptables e'cumeurs de mer, qu'ils etaient. Puis, le jour oii, gorges de rapines, ils trouvaient soudain devant eux le seul adversaire avec lequel ils se re'solussent a capituler, la Mort, ce jour-la, s'il fallait tomber enfin et se rendre, ils voulaient le faire encore avec une majeste' et une cranerle empreintes d'une singuliere grandeur. lis
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tombaient, « chez eux » ; et ils voulaient que I'esquif, qui avail ete, avec eux, a la peine, fut, avec eux, a I'honneur : la barque, qui leur avait servi de demeure, devenait alors leur tombeau ; ils s'y faisaient coucher, pour y dormir leur dernier sommeil ; et, dans leur chambre fun^raire, ils ordonnaient d'enfouir, a cote d'eux, leurs ustensiles, leurs armes, leurs tresors, tout ce qu'ils avaient le plus aime en ce monde. Et voila pourquoi ces pauvres bateaux, dresses, la-bas, sous deux hangars de planches, provoquent un inte'ret supreme : ils font revivre,sous les yeux duvisiteur avise, I'ame meme de la race, de cette race des « enfants des baies », dont se reclame hautement toute la jeune Norvege. Par quel prodige de conservation ont-ils pu traverser indemnes une longue suite de siecles, on s'en rend compte assez facilement quand on salt comment les sancetres avaient pris soin de les d6fendre contre les morures impitoyables du temps. Si I'un d'eux, en effet, a relativement souffert , et n'offre plus aux regards que quelques debris, I'autre est reste a peu pres intact, dans la couche d'argile bJeue du Sandefjord, ou il a si longtemps dormi, enterre. De'couvert, il y a dix-sept ans, aux environs de Gogstad, il a encore, avec sa chambre funeraire, ou Ton regrette de ne plus voir les armes et les tresors, la place du mat central auquel les pirates attachaient leur voile, et les ouvertureslat6rales par lesquelles, dans le bordage supe'rieur, ils faisaient passer leurs rames rapides. On comprendra done que ces deux « reliques », pour reprendre le mot de tout a I'heure, reproduites a satiate par la photographie, figurent, comme deux trophees nationaux, dans toutes les vitrines de la capitale : elles ont beau « n'etre que ca », elles incarnent une idee, I'une des plus grandes qui fassent tressaillir la population norvegienne (i).
(i) La fierte nationale s'est donne carriere, sur ce point, d'assez
A cote de I'Universite, je visite le « Musee des Beaux- Arts »,dont les toiles sont peut-Stre plus interessantes que les sculptures. Encore, faut-il distinguer, entre cellesla : les tableaux des maitres etrangers, au nombre de cent, a peine, n'offrent rien de comparable a ce que Ton peut voir, par exemple, a Amsterdam, a Anvers, a Dresden, ou a Mtinchen ; mais la collection des artistes scandinaves a, par contre, de tr^s curieuses scenes, scenes d'interieur, et scenes pittoresques, ou figurent, en premiere ligne, les tableaux des fjords, des cascades, et des montagnes. L'impression du « d^ja vu » se reveille vivante, saisissante, en face de ces paysages, dans I'exe'cution desquels lespeintres scandinaves ont une virtuosite incomparable : chassant sur leurs terres, ils y sont maitres ; et ils le prouvent.
Puis, dominant I'avenue, qu'il termine et couronne, voici maintenant le Palais-Royal, avec, par-devant, la statue e'questre de Bernadotte, qui I'afonde. Place, comme le Palais similaire de Stockholm, sur une hauteur d'oii il domine le fjord et la ville, ce Chateau a, en plus, le voisinage d'un beau pare, au-dela duquel s'e'tagent d'innombrables jardins particuliers, piques de coquettes villas. Mais combien son portique grec jure de se trouver dans un pareil cadre ! Et quel non-sens d'avoir adopts ici les Hgnes ioniques ! A I'int^rieur, c'est encore Tobsession du du style grec, qui reparait dans la colonnade corinthienne de la Salle des fetes, tandis que, dans la salle a manger, I'architecte a donne la preference au style pompeien. Mais,
ongmale fafon, en 1894. Des matelots norvegiens ont tente d'imiter les aventureux ecumeurs d'autrefois. Apres avoir fait rccopier minutieusement, par des chiarpentiers de Kristiania, la mieux conservce des deux barques des Wikings, ils ont pris la mer et s'en sont alles, diine traite, a travers locean, jusques en Amerique; a la rame, a la voile, exactement comme leurs ancetres,ils sont partis pour New- York, ou leur audacc a litteralement « renverse » les Yankees, assez coutumiers cependant eux-memes d'inventions fantastiques et d'entreprises extraordinaires.
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comme ameublement, c'est mesquin, sinon pauvre ; et Ton compte les objets dont la valeur soit vraiment artistique. La plus belle piece du Palais est done, en somme, sa terrasse superieure, du haut de laquelle, plus encore que des fenetres des salles, on jouit d'une vue enchanteresse sur la capitale et sur la mer, Tune, ramassee et active, immediatement place'e sous les yeux du spectateur ; I'autre, sillonnee de navires, qui glissent sur les eaux limpides du fjord, et peuplee d'iles ravissantes, qui etalent aux regards I'infinie varie'te de leurs dentelures. C'est de cette terrasse qu'il fautvoirKristiania, dans son ensemble, quand on I'a deja quelquepeuvisite en de'tail, pour essayer de faire utijement la synthesede ses impressions. Le coup d'oeil toutefois est plus complet et plus feerique encore, des hauteurs du Mont-Saint-Jean. Bien qu'il ait a peine cent metres d'altitude, le Hanshaugeit, comme on I'appelle la-bas, a la plus ravissante echappee qu'il soit possible de rever, sur Kristianiaetses environs. On y accede, entre des pins, par une route taillee dans le granit, et dont I'une des roch^s porte, incrustees, deux couronnes (i).
Voyons, en redescendant vers le port, I'ancienne forteresse d'Akershus, aux remparts imposants; la Banque et le Theatre, deux constructions modernes, sans grand caractere; la vieille eglise d'AIier, aux nefs anglo normandes; et arrivons a S' Olaf, I'eglise catholique, dont la fleche svelte semble vouloir dominer toute la ville. Ici, en effet, notre sainte religion n'est pas condamnee, comme en Suede, pour ainsi dire, a se cacher': elle be'ne'ficie, en Norvege, de lois plus libe'rales ; et, dans la patrie de
(i) Une couronne imperiale, avec, en dessous, un W, initiale de Wilhelm; et uue couronne royale, avec un O, initiale de Oscar. Le Roi de Suede et I'Empereur d'AUemagne sent venus la, en 1890; et c'est en souvenir de cette visite princiere, qu'on a, dans le granit, grave les deux couronnes.
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S*01afetde S*°Brigitte, les cloches peuvent sefaireharmonieusement entendre, le lieu saint s'ouvrir au public, etla vraie parole de Dieu s'annoncer a qui veut la recueillir. Chatune des Stations cathoUqaes{i) jouit, d'autrepart, de tons les droits d'une personne juridique : elle peut, legitimement acquerir, et aliener; elle possede, au point de vue des choses temporelles, une independance entifere. Bien plus, le pretre catholique a qualite pour remplir les fonctions d'officier de I'dtat civil, vis-a-vis des catholiques de sa Station ou de son district; et tout mariage contracte devant lui est reconnu de plein droit par I'Etat norvegien. S'etonnera-t-on, apres cela, qu'aucune de ces entraves mesquines, qu'on retrouve ailleurs (non seulement en pays protestant, mais meme en pays catholique, meme en France, hdlas ! oil les coryphees macjonniques de nombre de municipalites interdisent le port du Viatique aux malades, et les processions), ne vienne, en Norvege, gener les pacifiques demonstrations de la foi religieuse? Les catholiques de Kristiania et d'ailleurs peuvent librement recevoir, au lit de mort, la visite re'confortante du Dieu de TEucharistie; ils peuvent, sans crainte d'etre taquin^s, ou « poursuivis ■», deployer, dans les rues, leurs bannieres de f^tes ; et quand I'et^ ram^ne I'anniversaire de la Fete- Dieu, ils peuvent, joyeusement, dresser leurs reposoirs, et promener J6sus-Christ en triomphe.
Or, comme le propre de la lumiere estde faire la clart^, la flamme de la v^rite' gagne, en Norvfcge, de proche en proche ; et nombre d'ames commencent, aujourd'hui, dans la society protestante du pays, & se sentir 6branle'es et
(i) La Norvege est divisee, sous le rapport du culte catholique, en unedouzaine de Stations, a la tcte de chacune desqucUes se trouve un cure, seconde par un, deux, ou trois pretres. La Station de Kristiania est la premiere, sous la direction d'un Vicaire apostolique, qui est, actuellement, Mgr Fallize, un Apotre, comme Mgr Van Euch, a Stockholm.
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inquiries, qui, demain peut-etre, solliciteront humblement la grace de leur retour au befcail. Parmi les pasteurs eux" memes, comme jadis, en Angleterre, pour Newman, I'ebranlement se communique ; de r^cents examples sont la, pour prouver Paction intime dela Providence, etrendre legitime et fonde I'espoir de conversions prochaines et e'clatantes (i).
Cast sur cette consolante esperance que je veux clore ces notes rapides consacrees a la capitale de la Norvege. Voici, du reste, une nouvelle qui me parvientd'outre-mer, au moment memeou je corrige les epreuves de ce chapitre, et qui prouvera que je n'ai rien exagere, en parlant des esperances de demain :
« Le Parlement norvegien vient de voter une loi fort importan le. Cette loi abroge I'interdiction qui, depuis irois siecles de lutheranisme, pesait sur I'etablissement des Ordres religieux catholiques, dans ce pays. Aussitot que le Roi aura ratifid la loi vot^e, les Ordres religieux, meme les Jesuites, pourront revenir dans le pays.
(c L'approbation de S. M. le Roi Oscar II n'est pas douteuse. On connait la sympathie personnelle qu'il professe pour ia France, berceau de son ai'eul,le Roi Bernadotte, et aussi pour le catholicisme, qui etait la religion de sa mere, la princesse de Leuchtenberg. J'ajoute un detail qui a son importance, et qui montre combien les idees de tolerance ont fait du progres dans ce pays.
« C'est un pasteur lutherien, membre du Parlement, qui a prononce le discours le plus energique en faveur de la loi d'abrogation, insistent sur cette particularity que la liberte' religieuse pour les catholiques sera le plus sur moyen d'arreter I'impi^te et I'atheisme. Jusqu'a present, il
(i) Voir, la-dessus, aun° 2 des Pieces justificatives,\e faitcurieux que signalait dernierement la « Revue catholique des Revues » (5 mai
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n'y avail ici de tolerees, en fait de congregations religieuses, que des soeurs garde-malades, presque routes Francaises, Elles ont un hopital, attenant a I'e'glise catholique Saint- Olaf, et sent fort aime'es et estimees de tous. Aussi, elles ont habitue le peuple norve'gien au costume religieux. J'ai e'te grandement etonne' de trouver dans les hotels, meme dans les petites localite's, un grand nombre de chromolithographies ou d'images repr^sentant des sujets religieux, particulierement des Vierges de Murillo. Cependant la croix, ou plutot I'image du Crucifix, est encore absente.
« En ce moment, il se produit un r^veil religieux fort e'trange, en faveur du culte de saint Olaf, roi et martyr de Norvtjge, dont on s'apprete a celebrer, a Trondhjem, le goo^anniversaire de I'exhumation (en juillet 1098).
« Le Parlementa vote' des fonds pour la reconstruction de la superbe e'glise dediee k ce Saint, dont le culte fut trfes populaire en Norv^ge, jusqu'a r^tablissement du luth^ranisme. Le choeur est compl^tement termine et m'a paru vraiment superbe. Mais il faut encore sept ou huit ans pour que I'ddifice soit completement restaure. En ce moment, on presse les travaux pour ce'Iebrer convenablement ce neuvieme Centenaire, auquel le Roi Oscar sera invite'. II est probable aussi que Mgr Fallize, ^veque et vicaireapostolique en Norvege, sera officiellement convoque'. »