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DANS LE FJORD, AUTOUR DE KRISTIANIA

Lus encore qu'a Stockholm, on se trouve expose, a Ivristiania, aux variations capricieuses de I'atmosphere, et I'on doit s'armer de patience centre les surprises du mauvais temps. Le soleil, a cette latitude, n'est pas exempt de perfidie, jusque dans son plus riant sourire : au moment oii il semble deployer toutes ses graces, brusquement, il vous fausse compagnie, s'emmitoufle de nuages, et fait succeder, presque sans transition, aux rayons ardents qu'il dardait, une onde'e qui est parfois plus que rafraichissante. II est bon de ne point I'oublier, car les e'carts de temperature, deja tres sensibles en cette zone, s'accentuent encore, et deviennent de plus en plus considerables, a mesure qu'on remonte davantage vers le nord. Peut-etre, est-ce a la menace persistante, meme au coeur de I'e'te, de ces giboulees de pluies constamment suspendues sur la tete du promeneur, qu'il faut demander I'explication de ce qu'on peut appeler, sans offense, le « peu de vie » de Kristiania. Les rues, assurement, n'y sont ni de'sertes, ni silencieuses : mais il s'en faut cependant qu'elles aient I'animation, I'activite, et ce je ne sais quoi d'alerte et de pimpant, qui, du

premier coup, revele une capitale. On ne se douterait guere, en les sillonnant, qu'il y a Ik une agglomeration superieure a iSo.ooo ames. Peut-etre aussi le perimetre de la villa et le developpement des nouveaux quartiers sont-ils trop considerables, en egard au chiffre meme dela population. Bien qu'il soit en grand progres, Kristiania ne se trouverait-il point, par hasard, comme Goteborg, un peu trop vaste entore, pour le nombre de ses habitants r — Je serais assez tente de le croire.

Mais je m'attarde a des riens, simples reflexions et menus propos de tourisie, tandis que le fjord nous sollicite, et que, dans tous les sens, nous atiirent les plus jobs buis d'excursion. '

De la tour du reservoir d'eau, qui dominc le Mont- Saint-Jean, trois points pittoresques conspirent, entre vingt autres, a captiver particuiierement I'attention : a droite, c'est le faubourg boise de Bygdo, avec, sur la hauteur, le chateau de Oskarshall; a gauche, c'est TEkeberg; entre deux, c'est le Frognesater, avec sa c6lebre villa ; trois « nids » de points de vue incomparables, et I'occasion de trois promenades ravissantes.

UEkeberg (Fig. 6i), est une coUine boise'e, situe'e au sud-ouesi de Kristiania, auquel elie est reliee par toutes sortes de moyens de locomotion, tramways, bateaux, et chemin de fer. Plus 6ieve'e que le Mont-Saint-Jean, d'au moins quarante metres, elle permet d'embrasser un plus vaste horizon, et de voir, plus complete, Tagglom^ration de la capiiale.Evidemment, c'est par le bateau que I'ondoit s'y rendre, si peu qu'on fasse passer avant tout le souci du piitoresque, et qu'on aime a sillonner le fjord. La course est absolument enchanteresse, entre les lies, aux rives riantes et animees, avec lefrolement perpetuel des barques et des navires. On se glisse sur la greve, et, a pied, Ton se hisse au sommetdurochcr monumental qui, parallelement

a la voie ferree, longe le fjord. L'ascension est assez dure : mais, quelle vision joyeuse re'compense ensuite le voyageur, et lui fait oublierses fatigues ! D'un c6te',le faubourg d'Oslo; de I'autre, les bois de la foret; et, en avant, la grande, la magique scene de la mer, avec, comme toile de fond, le panorama de lacapitale. Supposez le paysage bien e'claire par le soleil, et vous avez la, sous les yeux, un tableau ideal. Du Frognes'dter, qui se trouve plus haut encore, la vue s'etend peut-etre plus loin et offre encore

Fig. 61. — Ekeberg.

plus de varie'te; mais elle n'a ni plus de grace, ni plus de charme.

L'excursion a Bygdo et au Chateau d'Oskarshall allie le plaisir du piitoresque a I'agre'ment des trouvailles originales. Quelques minutes de traverse'e, dans le fjord, suffisent pour aborder a la presqu'ile boisee, que domine le beau manoir eleve', en. ce siecle, par les artistes norvegiens, en I'honneur et pour I'usage du roi Oscar I. Mais, avant de faire l'ascension qui conduit au pare, voici, sur la gauche, de vieux edifices norve'giens, admirablement grou-

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pes, comme des tresors en unmusde d'antiquites, et vers lesquels un legitime sentiment de curiosite attire tout d'abord.

Entre quelques anciennes maisons de paysans, transportees la du fond des provinces, s'eleve un monument bizarre, qu'on est tente', au- premier aspect, de prendre pour une pagode, et qu'on jurerait avoir 6x6 transplante de quelque coin perdu de la Chine ou de I'lnde. Ce n'esi point le seul qui existe, en Norvege, avec cette pyramide de toitures inclindes, qui semblent vouloir enjamber les unessurles autres: a Borgund,^ Notodden,ailleurs encore, on en rencontre d'autres types, ^galement curieux et caracte'ristiques. Mais comme c'est ici le premier que Ton irouve sur sa route ; comme, d'autre part, tout le monde en park aux e'trangers, a Kristiania, et le leur vante, la curiosite est surexcite'e d'autant, etTon prend, a I'examiner en detail, un int^ret extreme". Tous ces monuments, du reste, portent le meme nom ge'nerique : on les appelle Stavekirker. Construits en bois des pays du nord, ils remontent, quant au style, au xn= siecle. S'il faut en croire la tradition, I'auteur du plan primitif de ces singuliers edifices I'aurait concu d'aprescelui des eglises romanes de pierre, d'Angleterre et de Normandie,mais avec une foule de correctifs imposes par le materiel dont il disposait, et sur des proportions notablement restreintes. Ramene a ses parties essentielles, le plan par terre se compose d'un carre', auquel se surajoute un hemicycle, destine au choeur. La-dedans, courent trois nefs : I'une, surSleve'e, au centre, formant saillie, a I'exterieur ; et deux basses-nefs. Le tout est couronne, pour la nef centrale, d'un toit a pignon, qui repose sur les colonnes de bois marquant, a I'interieur, la separation des nefs ; et de toits moins elances, pour les basses-nefs. Mais, les uns comme les autres sont agre'ment^s d'une decoration bizarre, qu'on ne

saurait mieux comparer qu'a des eperons de navire. Le loit de rhe'micycle du choeur, au contraire, est surmonte de tourelles rondes. Enfin, tout au centre, s'el^ve, en forme de fleche, un dernier pignon plus elance, qui complete, avec des galeries circulaires a colonnettes, ou les fideles trouvaient, a la sortie des offices, un abri commode contra le mauvais temps, la de'coration de I'edifice.

Ala vuede la « Gols Stavekirke » (Fig. 62), onrested'abordebahi:

cette curieuse evocation du passe, qui forme le pendant de la vision des bateaux des Wikings, fait positivement rever. Qua apresl'avoir examinee sous tous ses aspects, en en faisant minutieusement le tour, on a pris loisir d'en re- """^^^^

^ riG. 62. — .

marquer les details d'architecture et d'orfiementation, de nouvelles surprises attendent le visiteur, des qu'il penelre dans I'interieur du monument. Ces colonnes primitives, ces basses-nefs vraiment tres basses, cette absence presque totale de lumi^re, tout a un cachet qui impressionne. Les arceaux romans qui separent, les unes des autres, les trois nefs, et ceux de Fabside ont une purete de lignes qui justifie assez bien Topinion d'apres laquelle ces constructions auraient ete, a I'origine, inspirees par le souvenir des grandes cathed'-ales romanes. Mais ce qui acheve de donner a cet inte-

Exterieur de la Gols Stavekirke.

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rieur un caractere triste et sombre, c'est la pense'e de la deplorable metamorphose qu'il a subie. Au fond du sanctuaire, si I'autel est encore debout (Fig. 63), il n'a plus, helas! I'Hote divin, pour qui, d'abord, il avait e'te e'rige : le tabernacle a disparu; et la croix a beau s'elever, a la place qu'il occupait, on n'y apergoit plus I'image consolatrice du Redempteur. Plus de voix autorisee, pour parler du haut de la chaire ; plus de chants sacre's et liturgiques, pour rdveiller, sous ces voutes de bois, I'^cho endormi des pieux cantiques des ancetres; plus rien, en un mot, du glorieux passe des temps heureux, ou il n'y avait la qu'un bercail et qu'un pasteur !

On etaitentre, dans la Gols Stavekirke, I'esprit hante de visions extraordinaires : alleche par roriginalitc' singuliere de I'editice, on s'en promettait monts et merveilles : on en sort Fame pleine de tristesse; et, de tous ses voeux, de toutes ses pri^res, on appelle le jour oil un peuple si debonnaire aux pretres de J^sus-Christ, dans I'exercice de leur ministere, recevra de Dieu, en reiour, la grace de la conversion en masse.

Arrivons au Chateau Royal d'Oskarshall, dont la blanche silhouette couronne les bois de la presqu'ile de Bygdo : place dans un site merveilleux, il m^rite, par la richesse de sa de'coration interieure, qui est princiere, d'etre visite' en detail (Fig. 64). On y arrive par une route grimpante et ombragiSe, a pente douce, entre de beaux arbres dont la jeunesse parait 6ternelle. A I'arriere du Chateau, s'epanouit une sorte de jardin anglais, avec des corbeilles de fleurs, des pelouses verdoyantes, de larges allees sablees, et un bassin, dans la vasque duquel retombent, en pluie fine et teintee des couleurs de I'arc-en-ciel, les cascades d'un jet d'eau. La construction, dans le style Renaissance, est terminde par une terrasse, a balustrade cr^nelee, que domine elle-meme une tourelle gracieuse,

au haut de laquelle, lorsque le Roi y habite, flotte le pavilion national. Moins vaste que le « Slot >,, ou Palais Royal, de Kristiania, ce Chateau a plus de caraciere archi-

FiG. 63.- Inteneurde la Gols Stavekirke, dans le pare d'Oskarshall.

tectural; il est moins lourd, et plus elegant; il I'emporte enfin par sa position, qui est absolument enchanteresse. Vu du fjord, il se detache, de la foret qui I'entoure, comma una de ces peintures ae'riannes, que les artistes de la viailla Italie jetaient volomiers sur las murs des luxuauses habi-

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tations d'Herculanum. Et, inversement, du haut de la terrasse, on a le plus d^licieux, le plus fantastique panorama qui se soit deroule encore, sous le regard, depuis qu'on va, a travers Kristiania, et dans le fjord, de surprise en surprise.

N'excedons point toutefois dans I'eloge, et faisons effort pour avoir I'admiration discrete. II y a ici, a I'interieur, comme au Palais-Royal, encore trop de mesquins ornaments. Au lieu des statues de ^lijic, par exemple, qui d6corent le salon du rez-de-ciiaussee, Ton voudrait trouver des statues de marbre : serait-ce done trop vraiment, pour le Chateau d'un Roi, ou encore lorsqu'il s'agit de representer des Princes comme Harald Aarfagre, Olaf Tryggvason, Saint Olaf, et Sverre?... Mais, si nous fermons les yeux sur cette faute de gout et sur quelques autres de meme sorte, nous n'aurons plus qu'a nous extasier sur la decoration charmante de la Salle a manger, aux lambris de chene, et tapisse'e d'exquis paysages norvegiens, de ravissantes scenes populaires; sur les basreliefs, en marbre cette fois, de la Salle du premier 6tage; et sur les sculptures en bois, et les tableaux, du second. Mus^e, et Chateau de plaisance, tout ensemble, Oskarshall le dispute en int^ret, comme en beauts, aux splendides residences Royales qui avoisinent la capitale meme de la Suede. Mais, encore un coup, il I'emporte, sur toutes a la fois, par sa position incomparable. Appuye a la tour, sur la terrasse sup6rieure, on ne se lasse point dc contempler le fjord et ses replis merveilieux. On resterait la des heures : et je^ m'y attardai, en effet, longtemps. Or, pendant que, I'oeil perdu dans les meandres de la mer, a travers les lies vertes, je fixais, dans mon souvenir, I'image de cette vision enchanteresse, une autre vision, soudain evoqu^e, passa devant moi, charmante, elle aussi, et radieuse. Je me trouvais transporte, en un clin d'oeil, en

Sicile, sur la tour du Palazzo Reale de Palermo ; je revoyais, a mes pieds, la grande ville, inond^e de lumiere, blanche et etincelante comme une cite africaine, et a demi enveloppee de somtneil; puis, au-dela, j'apercevais, miroiiant, sous les rayons aceres du soleil, la mer bleue, aux cretes d'argent, avec, a gauche, les cimes du Pellegrino. Et cela | aussi etait fe'e'rique; et, jadis, j'avais eu, il m'en souvient,

Fig. 64. — Le Chateau de Oskarshall.

une joie d'artlste a le contempler. Dii haut de I'antique forteresse de Belgrade, surplombant le Danube, j'avais 6prouve' encore une emotion analogue. Mais, a I'heure presente, tous ces souvenirs s'amoindrissaient, en comparaison du panorama ide'al que j'avais sous les yeux. Ge que je voyais la etait quelque chose de plus beau encore, de plus varie, de plus ine'dit surtout : c'etait le fjord de Kristiania, embrasse des hauteurs d'Oskarshall, c'esta-dire, I'un des plus admirables points de vue qui soient au monde !

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