CHAPITRE IV
OUT chemin mene a Rome, dit le proverbe. En Norvege, bien des chemins conduisent, de Kristiania, a Bergen. On peut y aller, par mer, en contournant, du sud-est au nord-est, la presqu'ile du Sondenfields ; on peut s'y rendre aussi, par la pittoresque valle'e de Hallingdal ; enfin, et pour abreger, on peut y arriver en passant par Drammen et par le Randsfjord. Arretons-nous a ce dernier itindraire, qui n'est pas d'ailleurs le moins attrayant des trois.
Depuis la gare de I'ouest, en passant a I'arri^re du Chateau de Oskarshall, nous longeons le golfe, et nous p6n6trons, a travers des forets de pins, dans I'int^rieur des terres, oil nous cotoyons longtemps le cours du Sorkedaselv, et de quelques autres rivieres. A travers des tranchees de schiste ou de diorite, la vcie se glisse jusqu'au Drammensfjord, au fond duquel s'eleve, au pied d'un cirque de hautes montagnes, qui lui font un cadre grandiose, la ville commer^ante de Drammen. Cette alternance des eaux, des momagnes, et de la terre, imprime au paysage une vari^te charmante : c'est un enchantement perpetuel, auquel on ne se lasse point de s'abandonner, et qui recommence, au-dela de Drammen, quand, en remontant la
coquette valle'e du Drammenselv, on se dirige, par Hougsund et Vikersund, vers le Tyrifjord. La, commencent las cascades, dont les deux plus curieuses sont celles que forme la Bagna, riviere importante, qui se jette dans le fjord, a I'entree de la petite ville de Honefos. Encore une quarantaine de kilometres, par la voie ferrde, et nous voici en plein pittoresque, a I'ouverture du Randsfjord.Tout a cote de la gare, se trouve I'embarcadere du bateau a vapeur, qui n'attend qu'un signal pour de'tacher ses amarres. Tandis qu'il flotte, dans la direction d'Odnds, a I'extr^mite du lac, on d^jeune commod<5ment, et Ton contemple le site. C'est chose aisee, 'car, si le Randsfjord est relativement etendu, en longueur (70 kilometres), ses rives sont tres rapprochees, et ne depassent point quatre kilometres, la ou elles atteignent leur plus grande largeur : d'abord plates et monotones, elles se reinvent bientot en collines, se ponctuent de vergers et de bois, et s'animent d'une foule de petits hameaux qui jettent la note des couleurs bigarr^es de leurs maisons, sur la verdure des prairies.
Odnds, qui signifie, en norv6gien, « promontoire aigu », s'avance en effet en pointc dans le lac et ressemble a un de ces villages, assez nombreux en Suisse, ou les vallons, les rochers, les taillis et les cascades s'unissent pour taire valoir les charmes de la belle nature. Ce n'est qu'un village, sans doute, mais sur une route que les Anglais ont sillonnee longtemps avant nous, et qu'ils sillonnent encore, chaque ann^e; ou ils viennent, en bandes ; et 011 ils « siationnent » . OrJ la oil les Anglais passent, on peut etre star de ne manquerde rien (i) : les indigenes connaissent leurs habitudes, comme leurs exigences ; et rien ne fait defaut, ni pour la table, ni pour le gite. *
(i) Voir ce que j'ai dit, a cet egard, a propos d'AndrinopIe, dans mon volume : Aux rives du Dosphore, page 182.
Apres une bonne nuit passee a I'hotel Odniis, voici maintenant un nouveau mode de locomotion, le Kerret, voiture a deux places, attelee a un excellent petit pone}-, aux jarrets d'acier : cela ne va pas tres vita, a la montee ; mats qu'importe ? On est venu ici pour voir le pays, non pour de'vorer I'espace ; et Ton ne le voit jamais mieux qu'en le parcourant ainsi, en voiture, a petites etapes. Au surplus, a chaque descente, dans une course vertigineuse, on rattrape bien vita le temps perdu. Presentement, il s'agit de « grimper ». A dix-huit ou vingt kilometres d'Odnas, s'eleve en efFet une montagne bois^e, de sept cents metres d'altitude, le « Tonsaas », a laquelle on accede en traversant des forets de bouleaux, semees de gorges profondes et pittoresques. Un pen avant d'atteindre le plateau qui la domine, on fait halte, pour relayer, et aussi pour se ravitailler soi-meme, a I'hotel local, double ici d'un etablissement hydrotherapique, celebre sous le nom de « Tonsaasen's Sanatorium », oii frequentent surtout les tuberculeux : ils sont la, en assez bon nombre, haves, etiques, et faisant effort pour achever le tour de promenade qu'ils ont commence' dans la prairie, ou sous les arbres. Jeunes, pour la plupart, leur physionomie triste fait pitie : est-ce done' la peine d'arriver a vingt ans, pour se voir mourir ? Le bruyant voisinage des compagnies joyeuses qui se sont installe'es a I'hotel, avec I'unique preoccupation de se divertir dans de longues promenades sous bois, ou de faire une cure d'air, fait d'autant plus melancoliquement ressortir Tam^re ironie de la destinee...
Cent metres encore d'ascension, et nous voici sur le large plateau du Tonsaas, aux deux lacs marecageux. La route, apr^s I'avoir traverse, s'enroule, en spirales, aux flancs de la colline ; et, prestement, nous redescendons vers « Frydendlund », gros village jete, a mi-c6te, au milieu de
mi
EN NORVKGE
plantureux paturages, et vers Fagerniis (i), qui sehaigne aux eaux limpides du Strandefjord et de la Bagna. La encore, il faut faire halte, et passer la nuit : mais on s'y resigne, de bon coeur, dans une chambre d'hotel confortable; et, comme on salt qu'il y. aura, le lendemain, de nouvelles surprises de pittoresque, on s'endort joyeusement, I'imagination pleine de souvenirs et d'esperances. Le lendemain tient en effet toutes les promesses de la
(i) Tous ces villages ont, sousle rapport dc la facilite des communications, poste,telegraphe, telephone, une organisation qu'envieraient, en France, beaucoup de petites villes. II faut avoir voyage a I'etranger, pour se convaincre combien, avcc nos pretentions d'etre les premiers en tout, et plus forts que les autres, noussommes, en rcalite, arriercs, et figes dans notre miserable routine. Parce que noussommes Fran- ■jais. nous croyons que « c'cst arrive »; ct comme nous aimons pcu a sortir de chez nous, nous nous imaginons volontiers que nous avons atteint le dernier mot du progres, en toulcs choses. Malheureusement il n'est pas necessaire d'aller bien loin, hors de chez nous, en passant la frontiirc, pour s'assurer — qu'on me pardonnc ce vilain mot — que nous vivons comme des momies! J'en indiquerai deux excmplcs,pris dans deux de nos administrations, les Postcs ct tclegraphes, et les Chemins de fer.
Kn France, abstraction faite de quelqucs tres grandes villcs, ou, dans ces dernieres annces, les municipalitcs locales semblent avoir eu hontcd'unetat de chose odieux, noi bureaux de paste aont toM ce qu'on pent imaginerdc plus detestable :pointde commodite; souvent, point de proprete; toujours quelque chose de rudimcntairect dcprovisoire. Allez au coutraire en AUemagne, en Italic, en Belgique, ou meme simplement, en Suisse, et vous trouvez une organisation admirable, parfois des palais, et, en tout cas, tout ce qui est necessaire pour faciliter le service postal. Souvenez-vous notamment dc la Icnteur avcc laquelle s'ctablit, chez nous, le reseau des telephones! Tandis qu'il fonctionnait d'un bout a I'autre de la Suisse, nous demcurions inertes, et nous ne I'avions point ii Lyon, la scconde ville de France. Aux Pays Scandinavcs, I'usage s'en est au contraire si vitc ct si profondement etabli, si intelligcmmcnt generalise, que c'est en Suede, aujourd'hui, non aux Etats-Unis ou en Angleterre, que les communications telephoniques sont a la fois les plus nombreuses et le mcilleur marchc.
.''arrive aux Chemins dc fer, ctje choisis mou excmplc dans la plus puissante dc nos grandes Compagnies, ccUe qui passe pour la mieux organisee, le P.-L.-M. Eh bien! il se passe, sur le P.-L.-.M., quelque chose qui nc choque, cu cgard a nos habitudes routinieres, qu'un petit nombre d'observateurs intelligents, mais qui ne laisse pas d'etre en soi, quelque pen pyramidal. C'est un principe refu, dans la C''', que
veiUe. A peine a-t-on quitte Fagernas, c'est-a-dire, le « beau cap ,,, qu'on s'engage, aux flancs de la montagne, dans une route ou se succedent les bois, les cascades, telles que celles de Lofos, et les cimes neigeuses. Quelques-unes de ces montagnes, le Grindefjeld, par exemple, ont des proportions de geants : d'autant plus hautes, pour I'oeil, qu'on les frole a leur base, elks semblent se perdre dans les nues ; plusieurs d'entr'elles ont la tete noyee dans la ouate des nuages ; d'autres font scintiller,au premier rayon
certains trains doivent attenrli-p m ^„» i' ,
dances ». II y a done ITrtvJ ^ nomme les « correspon-
tinrtPQ- ,-^n/„; ! ' '^eal'te, pour ces trains, deux heures dis-
er^ent'avec rhn ' "^'"''"ff '"'" ''^"dicateur, et qui cadre rigoureu-
a"rivee de 1« . ' ' '?'"'' ^^"^ °" "^°'°^ «°«^"te, qui rlleve de
lerc nour voir ^■"^°"'"""- °^' " "'est pas besoin d'etre grand
vlns luuLu^nJ'"^ 'k P'""'''" P"°'=^P<= eslcontraire aux lois les
s rvice cue nIeTn H ' ''"'' " '''"^^' Perturbateur du bon ordre du
IIT.Z^ ^ sans-gene vis-a-vis des voyageurs. Eh quoi ! vous
dno hen,-e.'".''°.' '"^"^^'^"'^ officiels qu'un train partira, jl suppose,
a anq hemes et, parce qu'il plaira a vos employes, tron peu nom-
temtT, cZj'"' Ponctuellement leur tache, ou l/abi'tues'/trai^er"
S^corre^nTr' ''''"""'' "^g^S^^ble, de faire prendre « du retard,,
M k d«hnT "'^'K°°-r P^«'^^q"'a cinq heures trente minutes!
Mais, dabordc est abusif, au premier ehef. En demandant au voya-
IZl i K'-'"'' v^ ^^ P'""' ^°"' "'""^ ^t'^^ implicitement engages a le aire paitir a 1 heure marquee sur Thoraire, heurea laquelle, nel'oubhez pas, vous I avez condamne a arriver exactement en gare : si done vous partez avec trente minutes de retard, vous luiderobezen realite trente mmutes de son temps, d'un temps qui a grand chance d'etre aussi precieux que le votre ; et vous I'exposez soit a manquer une attaire, sou a ne pouvoir rejoindre, en temps utile, dans une autre gare, un express, dont il aurait besoin pour arriver promptement a destmation. Ensu.te- et cela est plus grave encore - vous ne vous apercevez pas que, etant donne ce deplorable systeme d'attente des correspondances, et de depart des trains avec un retard plus ou moins sensible sur I'h^ure normale, vous jetez la perturbation, non seulement sur le tronfon du reseau oil le train en retard vas'engager, raais sur tons les tronfons adjacents, ou d'autres trains, aurom, a leur tour^ aattendre le train susdit, devenu lui-memeune correspondance! Et vous, gens serieux, sortis des Ecoles, la tete farcie de supputations savantes, vous ne vous avisez pas que, avec ce deplorable systeme, vous jouez, comme des enfants, aux « capucins de cartes » : quand le premier tombe, il y en a six, huit, dix, qui tombent fatalement a la suite, entratnes dans I'inevitable effondrement... II serait pourtant bien facile de remedier a un tel etat de chose. II suffirait de faire, une bonne fois, table rase de ce principe subversif, qui
de soleil qui les aiieint, le miroir de leurs glaciers. Et toujours Ton monte, traversant des villages, longeant des torrents, croisant de temps a autre quelques paysans mise'reux; et Ton arrive ainsi, de Grindalheim aSkogstad, de Skogstad a Nystuen, oh il faut, une iois encore, fairehalte, presque a mille metres d'altitude, au point culminant de la route.
Plus que quatre 6tapes, et nous toucherons a Bergen. Mais quelles etapes, et semees de quelles merveilles! On
n'est, sous couleur de faciliter le service, qu'un principe de perturbation: I'oii attend la correspondence .' et de lui substituer cet autre principe, le scul vrai, le seul logique, le seul connu et applique partout ouron a le sens de I'ordre et de la valeur du temps : oh part i Vheitre, regleraentairement, militairement, et Von arrive a I'heure! On n'attendrait plus, alors, les « correspondanccs », parce que, ellesmemes, elles arriveraient a I'heure exacte. Tout train, en elTet, quel qu'il soil, et sur n'importe quelle partic du reseau, devrait, sauf le cas, rare et extraordinaire, d'accirfeuf, arriver a I'heure marquee sur I'indicateur. S'il n'arrivait point; et si, d'autre part, il n'y avaitpasen d'accident ou d'avarie pour expliquer son retard, ce serait la preuve que, sur tel ou tel point du parcours, il se serait produit quelque negligence dans le service : rautoritc superieure aurait alors a faire, promptemcnt, sommairement, sans encombrement de paperasscs, une cnquSte, pour decouvrir cxactement la source du mal et tixer les responsabilitcs. Mais, en attendant, on... n'attendrait plus la correspondance en retard. Tant pis pour elle,si ellenc pouvait bcncficierdu train en partancc. L'essentiel est que cette premiere fautc, qui consiste dans le retard de I'arrivee de la corrcspondance, n'en cntraine point une seconde, le retard d'un depart, qui, lui-m(5me en engendrerait nombre d'autrcs. Voilk ce quo dit la simple raison, ii deVaut de la justice distributive, et ce que reclame le sens commun. f'tce problcnie — car e'en est un, bien qu'il n'oft're pas de difficultcs transcendantes — serait resolu demain, si Ton voulait bien prendre prcalablemcnt deux precautions elementaires : d'abord, donner aux chefs de gare un personnel suffisant pour que, dans toutes les stations, le service des voyageurs, et, plus encore, celui des bagages et des messageriesput, a I'arrivee des trains, s'effectuer rondement, et avcc toute la rcgularite desirable ; ensuite, et immediatemcnt avant qu'ils n'entrcnt en fonctions, envoyer nos chefs de gare, qui sont charges d'imprimer le mouvementa leur personnel, passer quelques jours soit en .\ngleterrc, soit en Allemagne, surtout en Allemagne, pour voir comment les choses se passent sur les lignes fcrrces de nos voisins : ils en reviendraient pleinement edilies; d'autres horizons se seraient ouverts devant leurs yeux ; ils auraicnt appris la valeur de la ponctualite ei le prix du temps ; et Ton partirait, Ton arriverait, a I'heure !
dirait qu'ici, a mesure qu'on avance, la nature, apres s'etre mise en frais de coquetterie at de grace, au depart de Kristiania, s'ingenie a varier le spectacle et a faire e'talage de
toutes ses plus grandioses inventions : chaque jour, elle « renouvelle son programme ». Les valle'es deviennent plus profondes, les roches plus abruptes et plus sauvages, les cascades plus majestueuses. Voici la Lara, aux eaux bouillonnantes et ecumeuses, idont nous suivons d'abord le
cours; puis, apresles relais reglementaires, a Maristuenet a Hag, voici, dans une gorge, au bout d'innombrables zigszags, Borgitnd, et sa vieille e'glise de bois, une soeur dela Gols Staverkirke de la presqu'ile de Bygdo. Ce n'estplus aujourd'hui qu'un monument historique, car, tout a coti de la clairiere ou elle se trouve, on a construit, dans le dernier quart dace siecle, une 6glise dans le goutmoderne; mais, loin de rien oter a son interet, cela prouve d'autant mieux en faveur de sa valeur arche'ologique : meme architecture, d'ailleurs, qu'a Bydg5 ; memes toils superposes, aux ecailles de bois; meme decoration, et meme plan. L'inscription runique qui s'enroule au fronton deFun des portails : Thorer a ecrit ces runes a lafoire de saint Olaf. demanderait, malheureusement, pour etre comprise, une connaissance minutieuse, que je n'ai pas, de I'histoire de la Norvege. Qu'etait-ce que cette foire de saint Olaf? Qui etait ce Thorer ? — Je I'ignore, et je dois me bornera contempler en silence cette construction originale, et a enregistrer l'inscription, a litre de document.
Par le pittoresque defile' de Vindhelle, la route continue a descendre vers Husum, pour s'engager, au-dela du village, dans une gorge superbe, ou I'entassementdesrochers est tel qu'on se demande d'abord comment, et par oii.l'on en pourra bien sortir. Chaque annee, la fonte des neiges provoque ici quelque bouleversement de terrain : d'^nornies bloc,s de pierres, restes comme suspendus, I'annee prec^dente, sur I'abime, s'y pr^cipitent alors avec fracas, et suffisent parfois k d6placer le lit de la rivi6re, la Lara : aussi, toute la plaine d'alentour est-elle couverte d'alluvions. Cast done un veritable chaos qu'il s'agit de traverser, avec des rochers mena^ants sur la tete, et, sous les pieds, un torrent qui mugit. Mais Ton arrive, tout de m6me. On touche a I'embouchure de la Lara, dans le fjord, et Ton trouve, pour faire halte, Ic village, plus important, 3e
Lardalsuren, qu'on est tente de prendre, par comparaison avec les hameaux voisins, presque pour une petite vilie.
Un poeme, ce Sognefjord, avec ses innombrables golfes, au bord d'un desquels s'el^ve le grand village ; le dernier mot de la fantaisie, de I'imprevu, du fantastique ! Si les « anicules », que I'hisioire naturelle de'signe sous le nom de myriapodes, avaient des bras, au lieu d'avoir des pieds je compareraisvolontierscet etrange fjord a unmyriapode geant. Des bras, il en etend dans tous les sens ; partout, il semble se chercher quelque nouvelle et plus capricieuse issue, tantot se glissant, ainsi qu'un fil, entre des rives a peine separees ; tantot s'elargissant a plaisir, et se donnant les allures d'un lac ; et siUonne, dans tous les sens, de cent petits bateaux a vapeur, qui font tour a tour escale aux deux rivages, comme, a Constantinople, les bateaux qui font le service de cette autre feerie : le Bosphore. Faites planer, la-dessus, par I'imagination, le bleu d'un ciel pur; jetez, sur les rives, quelques maisonnettes peinturlurees, encadrees elles-memes de vergers et de paturages ; puis, I'lnstant d'apres,transportez-y quelques hautes montagnes, et, presque soudainement, substituez, au ciel serein de tout-a-1'heure, un ciel qui vient de se charger de nuages ; enveloppez alors, pour un moment, tout le paysage dans la brume ; et vous aurez quelque ide'e de la variete d'impressions qu'on peut eprouver dans cette region grandiose, oil les brusques variations de I'atmosphere suffiraient seules, en.modifiant sans cesse I'aspect du tableau, a en renouveler I'interet.
C'est en bateau, maintenant, sur les eaux vertes du Sognefjord, que nous reprenons notre route vers Bergen. Entre de hautes montagnes, dont quelques-unes sont a pic et viennent baigner leurs pieds dans le canal, nous nous engageons, au sud-ouest, dans le bras e'troit designe sousle nom de « Aurlandfjord ». Naturellement, nous y
rencontrons, chemin faisant, des cascades de toute forme et de tout diametre : ou les trouverait-on, sinon au pays privilegie des glaciers, des montagnes, et des lacs ? Mais, dans le nombre, quelques-unes se pre'cipitent, soit en gerbes si enormes, soit d'une telle hauteur, qu'on demeure, a leur vue, stupefait. Temoin, entr'autres, la cascade du cc Lagdeelf », qu'on voit, presque a I'entree du « Niirofjord )), apres avoir quitte I'Aurland, et qui tombe, superbe, d'une hauteur de trois cents metres. Puis, aprfes bien des meandres, bien des allies et venues en diagonale, bien des caps doubles, voici qu'apparait, a I'endroit oil le fjord se r^duit aux proportions d'une simple riviere, la petite agglomeration de Gitdvaiiffen. Aux merveilles du fjord vont succeder, sans interruption, les merveilles d'une admirable valine, dont le nom, justement celebre, est dans la m^moire de tons les touristes des regions septentrionales, le Narodal.
Cette superbe valle'e, qui s'ouvre a I'extremite meridionale du Niirofjord, en est le poe'tique prolongement : torrent impetueux, montagnes a pic couronnees de neige, cascades fantastiques. lacs gracieux, grottes myste'rieuses, -tout a ete comme accumule a plaisir, par la nature, pour imprimer au site la variete' dans le grandiose, et parfois dans le sauvage. Ici, c'est le Kilfoss, qui precipite ses cataractes, dont les bonds repe't^s ont une profondeur effrayante ; la, c'est le Jordalsnut, un geant, dont la robe gris laiteux porte les traces du choc frequent des avalanches; plus loin, c'est la coUine bardie que couronne le Stalheimklev, dont la masse perpendiculaire semble barrer la route, et au sommet duquel, a force de faire des zigszags, on accede par la « route du colimagon ». De la terrasse du coquet hotel de Stalheim, on jouit, sur la vallee et les montagnes d'alentour, d'une vue merveilleuse, incomparable.
Puis, apr^s I'ascension, la descente. La course continue, entre des cascades, jusqu'a Twinde, jusqu'a Vossevagen^ deux villages dans une position pittoresque, tels qu'on en fait voir, a I'aide de beaucoup de trues perfectionne's, dans certaines feeries. Au-dela, commence, entre des rochers immenses, la vallee de Skjervet qui aboutit elle-meme au port gracieux d'Eide, sur le Gravensfjord. En bateau, nous passons, du Gravensfjord dans le Sorfjord, et nous touchons a Odde, point de depart de magnifiques excursions. D'uncote, en effet, les montagnes et les glaciers, le Sandvenvand et le Buarbra, avec leurs parois escarp^es, leurs morames, et leurs crevasses : de I'autre, les torrents, qui coupent la route; la grotte, du fond de laquelle jaillit tumultueusement une riviere; les cascades, qui jettent leur pluie de perles; plus loin encore, pres de Hildal, les trois cataractes gigantesques du Hildalsfos, du Skarsfos, et surtout du Lotefos. G'est le developpement ininterrompu du meme theme, dans le majestueux poemeecrit ici par la main du tout-puissant Grdateur.
De retour a Odde, nous nous embarquons sur le Hardangerfjord, aux iles innombrables, aux rochers granitiques, pour toucher, apres une traversee constamment enchanteresse, au port hospitalier de Bergen, la ville aux sept collines, comme I'antique Roma (Fig. 65). J'avoue toutefois qu'il m'a ete impossible d'y en de'couvrir plus de quatre ; mais on tient au chiffre sept, a Bergen ; et Ton irait jusqu'a huit, si Ton e'tait sur, k ce prix, de sauvegarder la ressemblance avec la capitale de I'ancien empire remain. N'insistons pas. La ville d'ailleurs est charmante : assise au centre d'un fjord* qui I'abrite contre les vents froids des montagnes, etdontles eaux sont attie'dies par le reflux du gulf-stream; construite a la moderne, avec, pour varier, quelques restes de quartiers anciens ; here de son commerce et de sa population, qui ddpasse So.ooo ha-
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bitants, elle n'a vraiment, contre elle, que rinconvenient, malheureusement chronique, de ses pluies perpe'tuelles. Au lieu des « septcollines » dontelle de'core, un peu pompeusement, ses armes, elle y mettrait, beaucoup plus exactement, I'instrument vulgaire que les gens du peuple designent, chez nous, sousle nom de « riflard » : ce seraient alors de vraies armes « parlantes », et authentiques.
A travers les squares et les longues avenues, je monte aux quartiers e'leves, qui e'tagent, sur la hauteur, leurs maisons bien construites, en briques ou en pierres. Par quelques echappees, on a, de la, une fort jolie vue sur Bergen, sur le fjord, et sur le cirque de montagnes, d'oii jaillissent, a travers les bouleaux et les pins, mille cascades murmurantes. Les quartiers du centre, avec les deux Places qui se prolongent jusqu'au port, et, en particulier, avec lagrande artere appelde « Strandgade », peupMe de comptoirs et de maisons de commerce, ont encore un aspect bien moderne. Mais, a mesure qu'on devaleversle port, la physlonomie de Bergen se modifie, et Ton se trouve bientot au coeur des vieux quartiers, pleins de pittoresque;cene sont plus maintenant que des maisons de bois, peinturlur^es en rouge ou en jaune, surmontdes de toitures aigues aux tuiles brillantes, serrdes les unes contre les autres, et formant moins des rues que d'e'troitsboyaux, oil s'entassetouteune population de pecheurs. Lepoisson, en effet, a toujours forme le principal article du commerce de Bergen; il y arrive, par flottilles; et il en repart, dessech^, pr^par^, et mis en caque, pouretre exporte dans tout I'univers.
Une promenade a travers ces ruelles vivantes offre done un interSt tout particulier. C'est, toutefois, pr6s du port, sur le « Quai allemand »,ou Tydskebriggen, que se trouve la vraie « curiositd » de la ville, non seulement parce que e'en est le quartier le plus historique, mais encore parce
!Si
que, pris en soi, e'en est aussi le plus original. La, en effet, les marchands de la Ligue Hans^atique (i), ceux de Bremen, de Lubeck, de Hamburg, etc., avaient jadisleurs comptoirs at leurs entrepots. Les marchands norvdgiens qui les y ont remplaces aujourd'hui sent instalI6s dans la longue enfilade de magasins en bois, qui borde le quai. Perce'es de baies immenses, qui laissent pene'trer a flots I'air et la lumi^re, ces curieuses baraques sont peintes de couleurs diverses, aux tonalites claires, et flanquees, chacune, d'une grue, placee a I'avant de la fagade et destinee a charger, ou a decharger, le poisson. II regne la un mouvement extraordinaire, et il s'y fait un bruit infernal; on se croirait au quai de I'Escaut, a Anvers, ou a celui de I'Elbe, a Hamburg. Le passe, d'ailleurs, se survit encore a lui-mSme, en ce pittoresque coin de Bergen, dans la premiere de ces bicoques, ou Ton a installs le « Musee Hanse'atique ». Vous trouvez la sans doute peu d'objets de prix; mais, en retour, vous y prenez, par la vue des appareils, armes, et ustensiles, dont se servaient les anciens marchands, une idee assez concrete de leur vie et de leurs usages; a d^faut du confort moderne, ils avaient I'activite', I'intelligence des affaires, I'aprete au travail; et s'ils vivaient chichement, du moins faisaient-ils affluer la richesse commerciale dans la ville, et preparaient-ils sa prosperity future.
lis I'ont si bien pre'pare'e, que Bergen est actuellement, par le chiflFre de sa population, la seconde ville de la Norvege, et la premiere, par I'importance de son commerce. L'entre'e du port est commandee par la vieille forteresse de « Bergenhus », que domine elle-meme I'ancien chateau de Sverresborg. Dans Tune des tours de la
(i) Voir, sur les villes Hanseatiques, les details que j'ai donnes, dans la Ills Partie de mon volume : En ^ig-^ag aux Pays-Bas, et sur les bords du Rhin, pages 2'ii sq.
forteresse, se irouve le Muse'e de Walkendorf, oil I'on a reuni une collection d'armes et de vieux drapeaux; il y a la aussi, une curieuse salle, appele'e « Kongshalleni., ou salle des rois », qui date du xiii« siecle, et dont on a fait recemment une intelligente restauration. De la galerie de la forteresse, la vue est delicieuse sur la ville, le port, et les environs. Mais, d'ou elle est peut-etre plus belle encore, c'est du « Flojen », ou « Girouette de fer ». qui couronne la station du telegraphe : I'oeil embrasse, de cette hauteur, le panorama immense du fjord et de la mer, des montagnes et dela cite, detoute la zone, en un mot, qui forme comme le « jardin potager » de Bergen, puisque, comme jel'aidit plus haut, I'abondance des pluies, Jointe a une tempdralure exceptionnellement douce, produit lix une flore et une v^g^tation extremement remarquables.
Je ne m'attarderai pas a de'crire les monuments de Bergen. Comme Kristiania, la ville a souffert des incendies, et ses monuments sont rares. Quand on a vu les collections d'antiquite et d'histoire naturelle, bijoux, sculptures, etc., du Musde; puis, la modeste galerie de tableaux dela Socie'te artistique; et enfin, I'eglise allemande, ou protestante, Sainte-Marie, oil un choeur gothique fait suite a une nef romane, et oii I'on n'aper(;oit point sans une joyeuse surprise des images de la Vierge et des Saints, on a tout vu, ou a peu pr6s. Mais il me plait de faire halte a I'eglise catholique, construite depuis une vingtaine d'ann^es, et desservie par deux pretres, qui accueillent le voyageur Fran^ais avec une grace et une cordiality exquises. Le presbytere. voisin de I'eglise, est entoure d'un jardinet fermd par une clairi^re. U, sont mstallees les dcoles, et la petite Communaute des Religieuses Franciscaines, qui vont prodiguer, a domicile, ieurs soins aux malades, en attendant la creation prochaine d'un hopital. J'ai entendu, dans I'humble petite.
^glise romane, sinon de belles orgues - car comment les jeux d'anches garderaient-ils I'accord, dans cette atmosphere satur^e d'humidite ? , du moins les plus jolies voix et les plus fraiches qu'il soit possible de rencontrer : les catholiques de la Station de Bergen chament comme des rossignols. C'est, du reste, encore un des privileges des habitants de cette charmante ville d'avoi'r des voix exceptionnelles, et d'allier, a une vivacite caractdristique, la plus franche et la plus communicative gaite. Aussi, abstraction faite des pluies fatidiques, tout conspire-t-il, a Bergen, pour en rendre le sejour enchanteur. Si la « Science », qui ne doute de rien, ddcouvre quelque jour un moyen pour conjurer les averses, Bergen, a qui I'on s empressera d'en faire I'application, sera, sans contredit, I'une des plus ideales cites de la terre !
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