CHA.P1TRE V
Ja population de Kjobenhavn a triple, depuis un demi-siecle : la capitale qui, en i85o, comptait de iSo.ooo a 140.000 habitants, en a, aujourd'hui, plus de 400.000. Mais cette rapide et brillante evolution ne s'est point accomplie sans que, parallelement, la ville n'ait subi une transformation considerable. Enserrde, comme dans une cuirasse, jusqu'au milieu de ce sifecle, dans I'enceinte fortifiee de ses citadelles, de ses portes et de ses ramparts, elle a fait, un matin, « craquer cette cotte de mailles », ou elle e'touffait ; et les remparts, disparus peu a peu sous la pioche des demolisseurs, ont fait place a d'immenses boulevards, et laisse le champ libre aux architectes pour peupler les alentours de constructions erandioses, pourvues de tous les ratfihements de confort et d'elegance de la civilisation moderne. C'est a ces quartiers splendides, largement ouverts a I'air et au soleil ; c'est a ces habitations aristocratiques et a ces villas de plaisance, que je songeais, tout a I'heure, quand, en tete du chapitre, j'inscrivais ces mots : Le Faubourg Saint- Germain, a Kjobenhavn. Ma pensee allait aussi toutefois, en mSme temps, au quanier discret et distingue' qui, a
I'autre bout de la capitale, avoisine le royal Chateau d'Amalleborg :]run, tout fremissant de jeunesse, et s'e'panouissant joyeusement a la vie; I'autre, plus calme, a moitie mysterieux, et plain du charme attirant qu'exercent les monuments qui ont une glorieuse histoire; tons deux, a des points de vue divers, egalement susceptibles de recevoir I'^pithete, et capables tons deux, nous I'allons voir, de la justifier.
A quelques pas de la gare du Chemin de fer du nord, commence, apres la « Colonne de la Liberie » (i), le long boulevard qui, sous le nom de « Allee de Frederiksberg » (Fig. 14), se profile, sur un espace de plusieurs kilometres, jusqu'au faubourg, au pare, et au chateau de meme nom. A ne tenir compte que des « distractions » qui y sont accumule'es, ce quartier pourrait assez exactement s'appeler : les « Champs-Elysees » de Kjobenhavn.
Or, detous les lieux de divertissements frequente's par les Danois, le plus apprecie, et, en tout cas, le plus constamment assidge', par toutes les classes de la population, est celui qu'on nomme « Tivoli » (Fig. i 5). Le Tivoli de Kjobenhavn a une reputation qui s'dtend a cent lieues a laronde. Peut-etre, est-elle bien un peu surfaite. Cependant, il ne faudrait pas non plus exceder en sens contraire, car on a fait effort, pour reunir la, comme dans une sorte d'exposition permanente, toutes les « attractions ». J'ai hate d'ajouter, pour tenir mes lecteurs en garde contre I'impression defavorable que le nom du lieu risquerait de leur suggerer, qu'il n'y a, a Tivoli, que des distractions absolument honnetes, que des plaisirs de bonne society.
Le jour, on y vient volontiers prendre le frais, sous les grands arbres du pare, pres des lacs artificiels : on y jouit
(i) Le servage fut aboli, en Danemark, sous le Roi Chrisfian VII en 176S : c'est en memoire de cet heureux evenement qu'a ete elevee la Colonne.
d'une demi-solitude ; ce n'est point encore I'heure oii ]e public afflue. Mais lorsque, a la nuit tombante, scintillent, dans I'avenue, les premieres bougies electriques ; quand mille feux de couleurs s'enroulent aux arcades des palais mauresques, ou se piquent aux festons des allees, vous voyez la foule s'engouffrer, j'allais dire, a pleines portes, sous I'arceau monumental du portique qui lui sen d'entree. La, contre 5o ore (i), versees a la caisse, chacun acquiert le droit de passer la soire'e, a Tivoli, et d'y prendre sa part a tous les divertissements. Ici, a gauche, c'est le the'atre de Pierrot, ou, chaque soir, au coup de dix heures, s'exe'cute, en plein air, quelque piece nouvelle, tandis que les spectateurs, groupes devant la scfene, un quart d'heure d'avance, se tiennent patiemment debout, sur le sable, pendant la duree de la representation, laquelle semble toujours trop courte, a leur gre ; la, amarree k un coin du lac, c'est une fregate, connue la-bas sous le nom de « bateau de fleurs », oil se d^bitent, dans toutes les langues, des chansonnettes ; plus loin, c'est un hall immense, ou un orchestre d'elite fait constamment salle comble; enfin, un peu partout, ce sont des cafes et des restaurations, les uns qui attirent par la bonne reputation de leurs consommations ; les autres, qui amorcent le public par I'audition de quelque concert d'harmonie ou de fanfare. Partout, il y a foule; et partout, dans la tenue, dans
(i) L'unite monetaire est identique, depuis iSyS, dans les trois royaumes de Danemark, de Suede et de Norvege : c'est la « Krona » (couronne), laquelle vaut i franc 40 centimes, et se subdivise en cent « ore » (deniers); le denier, valant cent fois moins que la couronne, equivaut par consequent exactement a 0,014. Cinquante ore, ou deniers valent done 0,70 centimes. La monnaie divisionnaire, en argent,de 5o 35, et 10 ore, est tres joliment frappee, et tres coquette.
Le papier et les pieces de monnaie des trois royaumes circulent
indistinctement en Danemark, en Suede et en Norvege. C'est, sans
doute un avantage. Mais on ne saurait trop regretter qu'au moment
' ou a eu lieu la rcfonte monetaire, ces trois pays n'aient pas eu I'heu-
reuse idee d'adopter le systeme metrique.
les allures, dans le langage, regne une correction supreme : Tivoli est done bien, tout ensemble, un lieu ou Ton se repose, et oil Ton se distrait; I'agreable s'y joint a I'utile ; at c'est ce qui explique, en partie, son charme seducteur. Dans ce pare immense, vingt'mille visiteurs tiennent a I'aise.
Si interessante que soit, avec son air de fete, I'Allee de Fred^riksberg, elle le cede cependant en magnificence aux
Fig. 14. — L'Allee de Frdderiksberg.
« nouveaux quartiers », ouverts sur I'emplacement meme des anciens remparts. Toute cette zone du nord-ouest est de'signee, a Kjobenhavn, sous le nom collectifdea Ndrve- Boulevard ». Jadis, ainsi que des fosses sans limites, ■] s'etendaient, au-del& des remparts, les trois petits lacs de Peblingeso, de Sankt-Jorgenso, et de Sortedamsso. Le -' jour ou les remparts disparurent, les lacs, de naturels qu'ils avaient 6l6 jusqu'alors, devinrent, si je puis ainsi dire, artificiels : I'art, en s'y surajoutant a la nature, les resserra entre des digues qui, habilement jete'es, en firent
de magnifiques bassins. Ges bassins, que quatre ponts monumentaux enjamb^rent, furent eux-mSmes borde's de quais somptueux. Epfin, pour animer ces quais, on les
Fig. 1 5.
Tivoli.
peuplad'habitations splendides, oil larichesse et I'^legance de rornementation firent ingenieusement disparaitre la pauvrete relative des materiaux de construction, Le « Boulevard du Nord, et Reine Louise » (Fig. i6), dont je repro-
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duis un dessin, donnera une idee de la beaute de ce quartier aristocratique. On ne saurait le parcourir, ni faire halte pres des lacs artificiels, sans en emporter una impression de grandeur.
La visite du « Jardin botanique » confirme cette impression. Ici encore, on a tire un parti excellent de I'espace laisse libra par la destruction des remparts. La saule difference c'est que, au lieu de corriger, par le nivelement, les inegalitds du sol, on les a utilise'es, en y pratiquant des vallonnements habiles, at en y dessinant un veritable jardin anglais.
Plus loin, c'ast le « Pare de Rosenborg », avec ses alle'es touffues, ses arbres seculaires, et sa clientele incessante de rentiers et d'enfants. En en faisant le tour, on arrive au « Chateau de Rosenborg », dont I'une des facades (Fig. 17) donne sur le pare. Cette royale residence est pleine du souvenir de Christian IV, son fondateur. Construite, au commencement du xvn" siecle, en briques rouges auxquelles se marient des pierres blanches, elle offre, avec la Bourse, I'un des spe'cimans les plus acheve's des edifices Renaissance de I'dpoque, a Kjobenhavn. Ses gracieux belvederes, les clochetons affiles de ses tourelles en sailHe, et la tour ajoure'e qui la domine, tout conspire a en faire un monument tres distingue. Residence favorite de Christian IV, elle continue a abriter, durant quatre ou cinq mois de I'ann^e, ses successeurs, pendant un siecle et demi. Peu-a-peu, les salles avaient e'te de'corees d'une fa(;on plus complete, et les appartements enrichis de toutes sortes de meubles princiers, da joyaux, et de collections. Insansiblement le chateau se metamorphosait ainsi an muse'e royal. Le jour done ou les Rois, cessant tout-a-fait de I'habiter, en firent don a la nation, leurs sujets du Danemark trouverent, a Rosenborg, un Muse'e d'une incomparable magnificence. Tout ce que las Souve-
rains avaient re^u, ou acquis, depuis trois siecles, comme armes, bijoux, uniformes, costumes, etc., se trouve la reuni. On s'oublie a y contempler les mille varietes
Fig. 1 5. — Grand Boulevard du Nord, et Reine Louise.
d'ivoires, de marbres, de nacre, de perles, de pierreries, oti Part a marque sa griffe, et la mode imprime' le cachet de sa famaisie. L'un des cotes du pare de Rosenborg longe une des
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jolies rues, et I'une des plus frequentees, des plus « passantes », de la capitale, avec les rues etroites, et si pittoresques, du centre de la vieille ville. Par cette art^re, qui porte le nom de « Gothersgade », je reviens au « Nouveau Marche du Roi », sur lequel s'ouvre la « Bredgade », c'esta-dire la vole la plus directe pour se rendre dans I'aristocratique quartier d'Amalieborg, ou encore, dans ce que j'ai appele le « Faubourg S'-Germain » de Kjobenhavn, pris, cette fois, en sa partie la plus tranquille, la plus discrete, et la plus distinguee. Qu'on s'achemine d'ailleurs vers le Chateau royal par la Bredgade, ou par la rue parallele (c Amaliegade », I'impression que donne la visite de cette partie de la capitale est absolument la meme : moins de fievre d'affaires, moins de monde, mais une socidtd plus choisie encore que dans les nouveaux quartiers.
r>hs qu'on debouche dans la Bredgade, le regard est attire par la vue d'un dome qui, a distance, eveille comme' un vague souvenir de celui des Invalides, ou de celui de S*" Clotilde, a Paris. Avant d'y arriver, nous trouvons, sur notre route, 1' « Hotel du Phenix », I'hotel fr,ancais par excellence, a Kjobenhavn ; et I'eglise Alexandre Newsky, chapelle russe, dont Tor des coupoles byzantines scintille aux feux du soleil, et dont les cloches argentines se balancent, sous les trois arceaux romans de sa fa9ade en mosaiques. Puis, leg&rement en retrait sur la rue, se dresse alors, devant nous, 1' « Eglise de marbre »» dont les derniers travaux de construction viennent seulement d'etre termine's. Ce monument, commence vers le milieu du xviii' si^cle, n'a cependant, en de'pit du nom qu'il porte, qu'une assez lointaine parent^ avec la magnifique « eglise de marbre », dont les Milanais sont si fiers. Ici, en effet, le voisinage de la mer et la brume du nord ont mis, sur le marbre, leur patine, et enleve a I'ddifice cette transparence laiteuse qui n'aide pas pen a faire res- I
sortir la magistrale beaute du D6me de Milano. Puis, il y a, entre les deux monuments, cette autre difiference que I'un a des proportions gigantesques, tandis que I'autre,
Fig. 17. — Le Chateau de Rosenborg, dans le pare de imirne nom.
re'duit a I'espace couronne par sa vaste coupole, n'a gu^re, tout conipte fait, des proportions plus vastes que le Baptistere de la cath^drale, a Firenze, ou que tel autre edifice similaire, I'Eglise catholique, par exemple, a Berlin, prfes
de rOpernhaus. Mais si inferieure soit-elle a la merveille gothique de Milano, I'Eglise de marbre de Kjobenhavn ne laisse pas d'etre encore fort curieuse". Son arri^re-
Fig. 1 8. — UEglise de Marbre, vue de la place Frederik.
fagade, sur la Bredgade, est flanquee, a mi-hauteur, d'une rampe, sur laquelle se dressent les statues elegantes de S. Chrysostome, de S. Ambroise, de S. Augustin, de S. Jerome, de S'. Benoit, et du Pape S. Gregoire : c'est
proprement, on le voit, une rampe « doctorale ». Sur la rue au contraire qui s'ouvre dans I'axe de I'entrde de I'Eglise, au cote oppose, at qui aboutit a la Place et au Chateau royal d'Amalieborg, se trouve la vraie fagade du monument (Fig. i8), avec son majestueux peristyle, et tout le ddgagement favorable a la perspective.
Par cette tranquille artere, qui conduit au port, et qui se nomme « FredtJriksgade », je me glisse jusqu'a la Place octogone qui la coupe, a mi-chemin, a I'intersection, a angle droit, de 1' « Amaliegade ». On a compare cette Place a une re'duction de notre Place Vendome. II y aurait un rapprochement beaucoup plus juste a faire, tant il frappe, dfis le premier abord, quand on connait la Sicile : c'est celui de I'intersection du Corso Vittorio Emanuele et de la Via Macqueda, a Palermo. Quoi qu'il en soit, nous sommes ici sur la « Place Royale », dans route I'acception du terme. Au centre, se dresse la statue equestre de Frederic V. J'en releve, au passage, I'inscription, divisee, en deux parties, sur la face anterieure, et sur la face post^rieure, du pie'destal :
FREDERICO QUINTO
clement:
ARTIUM TUTORI